Cabanyal année zéro

Durant 18 ans, El Cabanyal, magnifique quartier de pêcheurs de Valence (Espagne), a résisté tant bien que mal à un projet immobilier délirant de la municipalité. En 2015, l’arrivée d’un nouveau maire suscite un fol espoir. “Cabanyal année zéro”, mon film documentaire retraçant cette histoire, sera enfin visible vendredi 11 juin à 19h30 à la Parole Errante, à Montreuil, et je m’en réjouis.

"Cabanyal année zéro" teaser © entre2prises

J’ai découvert le quartier du Cabanyal par hasard. J’étais venue à Valence passer
quelques jours de vacances à l’invitation d’un personnage de mon film précédent, Valencien d’origine. J’ai arpenté en promeneuse ses rues colorées puis, au moment de prendre le bus du retour, je me suis assise sur un banc et contre toute attente je me suis mise à pleurer. L’idée de ne plus jamais revoir ces lieux était devenue, en quelques heures à peine, insoutenable.

Je rêve souvent de villes : villes du Sud lumineuses aux maisons vastes et abordables, villes que l’on peut rejoindre à pied par des chemins détournés, villes de bord de mer sous des cieux tourmentés… El Cabanyal, jusqu’ici inconnu de moi, avait précisément
la couleur de mes rêves.

Je me suis donc arrangée pour revenir. Au début, je m’y suis installée pour quelques mois. Il n’était pas encore question de film, juste d’essayer de comprendre pourquoi ce lieu me touchait autant. De l’écouter résonner en moi. Ses petites maisons aux façades de couleurs vives. Ses enfants qui jouaient sur la chaussée. Ses rues étroites qui débouchaient soudain sur de grands terrains vagues avec la mer en perspective.
Son mélange de vitalité, de vétusté et de beauté. Cette impression de temps suspendu qui s’en dégageait, comme si cet espace avait en quelque sorte échappé au rouleau compresseur de la modernité.

Petit à petit, j’ai découvert que ce quartier se trouvait au centre d’un vaste conflit opposant ses habitants à la mairie de Valence qui souhaitait le raser en partie.
Un conflit qui durait depuis près de vingt ans et avait laissé une empreinte profonde, parfois irrémédiable, dans son tissu urbain et social. En même temps, j’ai compris que c’était justement cette menace et le refus des habitants de s’y soumettre qui avaient suspendu le temps au Cabanyal et lui avaient permis en un sens de conserver son authenticité. Pendant que la plupart des villes du monde occidental connaissaient un mouvement d’uniformisation à marche forcée, El Cabanyal avait maintenu, voire ouvert, l’espace des possibles.

Dans mon travail de cinéaste et de plasticienne sonore, ce sont souvent des lieux qui suscitent mon désir de création, lieux qui incarnent, résument et donnent à voir des problématiques essentielles de notre monde actuel dans un espace circonscrit. Ils deviennent ainsi en quelque sorte des laboratoires où l’on peut observer le futur en train de s’inventer. El Cabanyal était donc un de ces lieux-là. Dans ce quartier à l’avenir incertain se jouaient en condensé quelques-unes des grandes questions – survivance ou disparition des cultures populaires et du lien social, identité, mémoire, métissage…
– qui taraudent notre époque et que je m’attache à creuser dans mon travail. L’enjeu du conflit dépassait largement les frontières de ce quartier, de cette ville, de ce pays, pour interroger notre manière de fabriquer de l’avenir commun en ce début de XXIe siècle. Très spécifique au Cabanyal en revanche était la façon dont cette interrogation s’incarnait ici directement dans l’architecture et l’urbanisme, de manière éminemment visuelle. Et la combinaison de cette dimension universelle avec un ancrage si sensible, voilà ce qui en faisait pour moi un objet de cinéma.

Ce fut le début d’une longue aventure : plusieurs années de résidence sur place pour comprendre ce lieu, apprendre ses langues, m’insérer dans son tissu humain et associatif, réunir les financements nécessaires pour enfin commencer à tourner à l’été 2014. Par un drôle d’effet de synchronicité, c’est aussi à ce moment qu’a commencé à être évoquée la possibilité d’un changement de majorité aux élections municipales suivantes. Pour la première fois depuis 24 ans, Rita Barberá, la maire de Valence qui avait tant œuvré pour la destruction du quartier, était susceptible d’être battue.

Et c’est ce qui s’est effectivement passé. En mai 2015, une coalition “progressiste” (PSOE-Podemos-Compromís) est arrivée à la mairie et a mis immédiatement un terme au projet urbanistique délirant qui menaçait El Cabanyal. J’avais la chance d’être à pied d’œuvre et j’ai pu filmer le moment historique qui se déroulait devant ma caméra.
La joie avec laquelle les habitant.e.s du quartier se sont attellé.e.s à sa reconstruction en partenariat avec leur nouveau maire, Joan Ribó. Les rêves, les espoirs, les utopies, mais aussi les nouvelles difficultés qui n’ont pas tardé à apparaître. Une fois levé, en effet, le couvercle de la menace qui pesait sur le quartier, tous les virus du temps présent sont venus s’abattre sur lui, et parmi eux le plus sournois, celui de la gentrification.
El Cabanyal est désormais en voie de normalisation, une normalisation aux conséquences sinistres à laquelle certain.e.s tentent encore de résister. En suivant plusieurs figures du quartier, le film propose une chronique intime de cette micro-société tentant de maintenir son humanité face au rouleau compresseur d’une modernité hors de contrôle.


Cabanyal année zéro, une coproduction entre2prises et Dacsa Produccions. 2018, France, Espagne. 133 mn.

À voir vendredi 11 juin à 19h30 à la Parole Errante, 9, rue François Debergue à Montreuil, métro: Croix-de-Chavaux.
Débat après la projection. Entrée: prix libre.

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