Une échelle de corde vers l’avenir

L’expression est devenue tellement galvaudée qu’on hésite un peu à l’utiliser. N’empêche. En me rendant sur la nouvelle ZAD du Triangle, à Gonesse, j’ai vraiment eu le sentiment d’entrouvrir la porte de ce monde d’après que nous sommes tant à appeler de nos vœux. Et ça m’a réjoui l’âme…

Le Collectif pour les terres de Gonesse (CPTG) avait prévenu : ouvrir une ZAD, ce n’était pas vraiment dans sa culture, mais si d’aucun.e.s venaient s’en charger, on les accueillerait à bras ouverts. L’occupation était la seule stratégie qu’il restait pour empêcher le saccage de ces terres agricoles, les dernières d’Ile-de-France. Et c’est ce qui s’est passé : dimanche 7 février, par temps de neige et de grand froid, la ZAD du Triangle a été créée.

Le Triangle de Gonesse, ce sont 600 ha de terres coincées entre l’aéroport de Roissy et celui du Bourget. Des terres fertiles qui auraient été ensevelies si EuropaCity, un énorme complexe de commerces et de loisirs, avait vu le jour. Devant l’opposition des habitant.e.s, le gouvernement a fini par abandonner ce projet pharaonique en novembre 2019, mais sans revoir le tracé de la ligne 17 nord du Grand Paris censée le desservir1
Et cette semaine, les premiers travaux de la future gare ont démarré, en plein champ.

Ici, le décor est un peu moins bucolique qu’à Notre-Dame-des-Landes. La ZAD s’est installée sur un terrain entouré de palissades en tôle, coincé entre une autoroute, une station-service hors d’âge et un ancien hôtel désaffecté autour duquel vivent des gens du voyage ; de l’autre côté de la route, les fameux champs. Quand je m’y rends vendredi 12 février, la route qui longe la ZAD vient d’être interdite à la circulation par la mairie, il faut désormais se garer à la station-essence et finir le chemin à pied.

Une fois franchie la porte de tôle, c’est un autre univers. En cinq jours, un début de campement est déjà sorti de terre. Il y a la cabane cuisine, équipée d’un grand réchaud à gaz et de nombreuses étagères qui croulent sous les provisions, à tel point qu’un coin stockage de nourriture a dû être aménagé à l’arrière. Une bibliothèque-freeshop, où l’on peut lire des livres vautré.e sur un grand matelas ou faire son choix parmi les vêtements suspendus aux tringles – tout est gratuit. Des toilettes sèches, bien sûr, mais aussi une cabine “douche” avec bassine, savon et petit chauffage d’appoint, pas inutile pendant cette semaine où les températures ne remonteront guère au-dessus de zéro. Une équipe s’active à la création d’un deuxième dortoir pour accueillir les courageux.se.s qui dorment sur place. Une autre équipe avance sur le “saloon”, un salon pourvu de murs mais pas de toiture. Disséminés un peu partout, des petits groupes discutent ou boivent un café en se réchauffant au soleil d’hiver.

Au total, ce sont quelques dizaines de personnes qui s’affairent ce jour-là sur la ZAD, jeunes et moins jeunes. Il y a des ancien.ne.s du CPTG, des zadistes expérimenté.e.s, des membres d’Extinction Rébellion, quelques Gilets jaunes, mais aussi beaucoup de gens sans affiliation particulière. L’ambiance est à la fois industrieuse et joyeuse. Ici, pas de chef.fe ni de responsable. On observe un peu, on propose son aide quelque part et assez rapidement on se voit confier une mission. Je m’intègre à l’équipe “saloon”, entièrement masculine à ce moment-là, et constate avec soulagement que pas un seul des gars présents n’essaie de m’apprendre à planter un clou. Au contraire, je remarque beaucoup de bienveillance et d’intérêt pour mes suggestions. Pendant ce temps, les gens continuent régulièrement d’affluer, les bras chargés des offrandes les plus diverses – quelques rouleaux d’isolant, des lentilles, des vis, un sac de couchage – en un long inventaire à la Prévert.

Au bout d’un certain temps, comme à chaque fois que je me retrouve dans un lieu autogéré, quelque chose se modifie insensiblement en moi. Comme si tout mon être acceptait de se détendre, de se déposer. En franchissant cette simple porte en tôle, j’ai en effet basculé dans un monde radicalement différent, fondé sur la gratuité et le partage, et il faut un peu de temps pour enregistrer ces nouvelles normes et intégrer leur impact énergétique. Dans cet espace libéré de l’emprise du capitalisme et du profit, tout ce qui émerge est le fruit du seul désir des gens présents, de leur élan, de leur initiative.
Ce qui se fabrique est constitué de toutes ces propositions individuelles qui se combinent entre elles par la grâce de l’intelligence collective. Faire cette expérience est assez bouleversant et génère immanquablement de la joie, ainsi qu’un sentiment de liberté,
de légèreté.

Bientôt, c’est l’heure du déjeuner. Une voiture chargée à bloc arrive de Paris, apportant un repas cuisiné la veille par toute une équipe de cuisiniers réunis pour l’occasion à la Flèche d’Or. D’une énorme cantine isotherme sont extraits des plats fumants – risotto aux tomates cerises accompagné de son pesto de roquette et haricots verts sautés. Pour le dessert, ce sera poires pochées au chocolat et gâteau à la banane, sans oublier les oranges pelées à vif, prêtes à être dégustées. Par ces temps de restrictions pandémiques, le moment est plus qu’apprécié autour de la grande table en plastique installée en plein air. Comme le dit une femme aux cheveux rouge henné : “Un menu digne d’un resto, au soleil et en bonne compagnie, ça faisait combien de temps qu’on n’avait pas vu ça ?”

Pour ma part, je sais ce qui me nourrit profondément : encore plus que la délicatesse des mets, c’est le fait que des gens que je ne connais pas aient pris le soin de récupérer ces légumes invendus, de composer un menu et de le cuisiner, pour venir l’offrir à toutes celles et ceux qui se trouveraient là aujourd’hui. Les effets de ce don, et de tous les autres reçus ce jour, m’accompagneront tard dans la soirée, bien longtemps après avoir quitté la ZAD et être revenue dans le monde réel. Même coincée dans les embouteillages du retour, je sens mon cœur déborder d’amour pour mes semblables ce qui, il faut bien l’avouer, n’est pas toujours le cas.

Mercredi 17, je retourne sur la ZAD et constate qu’en quelques jours elle s’est encore beaucoup développée : le deuxième dortoir est terminé, le saloon est en passe d’avoir un toit, un potager a vu le jour et des centaines de personnes sont passé prêter main forte d’une manière ou d’une autre. Parmi elles, un jeune de Montreuil a apporté une habitation en bois – un dôme sous forme de kit, prêt à être assemblé. Quand je lui demande comment il a pu élaborer une structure aussi complexe en si peu de temps, il  me répond : “Ça fait des années que j’y réfléchis. Là, c’était l’occasion de me lancer.”

Cette solidarité enthousiaste montre combien nous sommes nombreux.ses à avoir soif d’un nouveau modèle, rendu encore plus nécessaire par l’expérience de la pandémie. La préservation des terres limoneuses de Gonesse relève évidemment de l’urgence écologique et un pouvoir un tant soit peu cohérent mettrait un terme immédiat à la bétonisation de la zone, d’autant qu’il existe un projet alternatif prêt à démarrer. Ce projet, intitulé Carma et articulé autour du développement de l’agriculture biologique dans la région, permettrait la création de nombreux emplois. Pour l’instant, cependant, rien n’est moins sûr. Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, a déposé une plainte contre le CPTG et son président, Bernard Loup, pour occupation illégale des terres. Le jugement devrait se tenir aujourd’hui 19 février au Tribunal de Pontoise. En cas de verdict négatif, l’expulsion pourrait désormais intervenir n’importe quand2

Mais quelle que soit l’issue de cette lutte, ce qui se vit et s’invente sur ce bout de terrain noyé parmi les zones commerciales et les entrepôts préfigure le monde pour lequel nous nous battons. Sur chaque confetti d’espace libéré, dérisoire et en même temps d’une puissance radicale, nous pouvons prendre pied pour aller plus loin et entrapercevoir l’étape d’après. Fragile échelon par fragile échelon, nous (ré)inventons une manière de nous relier aux autres vivants, humains et non-humains. Un peu comme dans La Jetée
de Chris Marker où les rescapé.e.s d’une guerre nucléaire tentent d’établir le dialogue
avec les générations futures pour assurer la survie de l’humanité, nous tissons cette échelle de corde vers l’avenir, à l’intention de nos descendant.e.s, par-delà notre désolant présent.

 


1 Pour plus d'infos sur la longue lutte du Triangle, voir les articles de Jade Lindgaard sur Mediapart, ou ceux du site Reporterre, comme par exemple : https://reporterre.net/Une-decennie-de-lutte-pour-sauver-les-terres-fertiles-du-triangle-de-Gonesse

2 Pour toutes les infos concrètes sur la ZAD :
https://www.facebook.com/nonaeuropacity.cptg
Vous pouvez aussi faire un don pour la soutenir :
https://www.helloasso.com/associations/cptg/formulaires/1
et signer le serment de Gonesse :
https://sermentdutriangle.agirpourlenvironnement.org/

 

 

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