Bons baisers de Chania

Lettre à une amie imaginaire depuis la Crète d'août 2018.

Chère amie,

Me voici de retour à Chania depuis quelques jours. J'ai retrouvé avec bonheur le mélange d'architectures vénitienne et  byzantine, la couronne de hautes montagnes qui encadrent la ville, le bleu insolent de la mer et l'odeur entêtante du jasmin. Cette fois-ci, je suis hébergée chez P. et C., deux jeunes Françaises qui habitent dans le centre historique. Leur maison donne sur ce qui fut probablement le premier site minoen de la région,
3000 ans avant notre ère, et qui est aujourd'hui un champ de fouilles archéologiques.
Le voisin du dessous y a installé un potager ; il  escalade la grille tous les jours pour aller arroser ses tomates et ses aubergines.

Ce matin, j'ai déjeuné d'un magnifique yaourt local, cuit dans un plat en terre, et d'un avocat local aussi, jaune et onctueux. Comme je n'avais pas de citron pour l'assaisonner, je suis sortie sur le balcon pour en cueillir un à l'énorme citronnier municipal qui étend ses branches jusqu'au premier étage. Puis je me suis baignée au pied du mur d'enceinte de la vieille ville. On descend un escalier accroché le long de la paroi, il y a même une petite douche pour se rincer après.

Hier, nous sommes allées dans un hameau de montagne situé à une dizaine de kilomètres de Chania. C. y mène un chantier participatif de construction terre-paille ;
il s'agit d'agrandir la petite maison de N., un Crétois d'une trentaine d'années qui, après quinze ans passés à Montréal, est revenu vivre au pays. Autour de chez lui, une sorte de jardin d'Eden, avec des citronniers, des mandariniers et un potager mené en permaculture. N. fait partie d'un vaste mouvement de gens qui, face à la violence de la crise et des “solutions” imposées par les institutions européennes, retournent à l'essentiel : faire pousser de quoi se nourrir. Tout en haut du hameau, il y a une citerne en ciment alimentée par une source qui sert à arroser les champs alentour. On peut se baigner dans cette eau délicieusement fraîche, ou la boire. D'immenses platanes abritent cette piscine de fortune et à l'horizon, tel un panorama en cinémascope, s'étalent la baie, la mer et la ville.

J'ai revu R., âgée de 94 ans maintenant. Je l'ai trouvée affaiblie mais son œil bleu est resté malicieux. Au frais dans sa belle maison de ville dont la porte n'est jamais fermée, nous avons discuté doucement de la vieillesse et de la mort. “Il faut savoir profiter de ce que chaque âge de la vie a à offrir”, dit-elle, “même à 94 ans.” Elle loue ma liberté, elle qui dépend désormais des autres pour ses gestes de tous les jours, et me dit que la cinquantaine, ma décennie depuis peu, est la meilleure, “on n'est ni trop jeune ni trop vieux”. J'aime bien cette idée.

Depuis la dernière fois que je suis venue, la présence touristique s'est encore accrue dans le centre ancien. Des bus à deux étages qui peinent à manœuvrer dans les rues étroites y croisent des calèches faussement traditionnelles. Les boutiques de souvenirs ont complètement étouffé la zone du vieux port, devenue infréquentable, et les hôtels de charme poussent comme des champignons. Dans la vitrine d'une agence immobilière, j'ai vu une annonce pour des ruines de maison vénitienne, valeur 100 000 euros. À cause du phénomène airbnb, les Grecs qui voudraient travailler à Chania — les profs par exemple, souvent venus du continent — ne trouvent plus de loyers acceptables et doivent repartir. Et la nuit comme le jour résonne le ra-ta-ta-tac des valises à roulettes sur les pavés. Je suis contente d'être venue avec un sac à dos et de ne pas faire partie de ce triste concert.

Ce n'est pas le seul élément remarquable du panorama sonore : il y a les cigales bien sûr, qu'on ne voit jamais mais dont le chant est assourdissant, et les cloches des nombreuses églises, au tintement légèrement aigrelet. Il y a aussi les avions de guerre, qu'on ne voit pas non plus mais qui survolent la ville plusieurs fois par jour dans un fracas épouvantable. Ils partent de la base américaine de Souda, la plus grosse de la région, située à quelques kilomètres, pour rejoindre la Syrie. Les gens sont habitués, ils haussent juste le ton pour poursuivre leur conversation.

Voilà, chère amie, quelques instantanés de la légendaire douceur de vivre crétoise. Profite bien de l'été, où que tu sois. Je t'embrasse,

Frédérique

 

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