Les « constellations » : du fordisme au toyotisme

Faisant mine de vouloir rapprocher la formation au plus près du terrain et de la faire coller aux préoccupations des professeurs des écoles, le gouvernement met en place le dispositif « constellations » où les travailleurs sont « pleinement acteurs de leur formation » et qui n’est pas sans nous faire penser au « Kaizen » des usines Toyota.

Nous l’avons déjà écrit dans ce blog, la formation initiale et continue est investie avec force par les tenants du taylorisme appliqué à l’école. Elle est même un levier indispensable des politiques visant à modifier l’école par l’entremise des modifications du métier des enseignants en organisant scientifiquement le travail de ces derniers. Le ministère à l’origine de cette ambition taylorienne part d’un constat qui pourrait faire consensus dans la profession : la formation continue n’est pas perçue comme pertinente pour les enseignants car trop éloignée du réel de la classe. Il souhaite « passer de la logique de l’offre à la logique de la demande »[1]. Entendez par là, que la formation dispensée réponde aux attentes des professeurs des écoles en étant « une formation de proximité » qui nécessite la mise en route d’un « travail collégial ». Mais cette volonté affichée de « transformer la formation continue » en cache une autre que nous tentons de déconstruire au fil des articles de ce blog : transformer le travail des enseignants, en l’organisant scientifiquement dans la tradition taylorienne.

Les constellations 

Les constellations sont un nouveau nom (encore) pour un nouveau dispositif (encore) répondant à de nouvelles priorités (encore) du gouvernement. Les enseignants habitués à ces techniques de management où les dispositifs se suivent et se ressemblent savent que cette dernière nouveauté ne durera guère que quelques années avant qu’une autre n’arrive dans le paysage de la formation, à grand renfort de "com". Mais faisons comme si nous ignorions ces grossières manœuvres du Nouveau Management Public et que nous croyions que les constellations sont « une organisation pédagogique pour faire réussir les élèves » (enfin). Ces « temps densifiés de formation » de 10 demi-journées par an se font « au sein d’un groupe réduit de 6 à 8 professeurs, animé par un formateur de proximité et installé au plus près de la classe ». Dans ce dispositif, les professeurs des écoles sont en situation d’être « pleinement acteurs de leur formation ».

C’est donc un groupe d’enseignants qui sont invités à « formuler une problématique de métier ou une question de travail à résoudre ». Ça commence plutôt bien. Puis « selon la démarche d’investigation scientifique » (on commence à s’inquiéter), les enseignants réunis en constellation, à partir du problème qu’ils ont soulevé, font des hypothèses et les testent selon « des grilles de critères » (ça y est, on n’a plus trop d’espoir que ce soit une bonne nouvelle). Les membres de la constellation vont créer « collégialement » un « contrat de travail » pour :

1 – cerner les besoins de chaque élève par une évaluation diagnostique (déterminant un pourcentage de réussite)

 2- envisager un dispositif permettant de remédier à ces difficultés

 3 – concevoir un programme d’activité

4 – évaluer les progrès des élèves à partir de l’amélioration on non des pourcentages de réussite.

C’est beau comme une leçon de cycle 3 sur la démarche scientifique. J’espère que le lecteur attentif de ce blog y perçoit déjà cette conception « rationnalisée » de l’activité de travail, découpée en tâches adossées à des compétences pour les réaliser. En outre, de temps en temps, des heures de formation théorique sont proposées à la constellation, via magistère, en distanciel ou en présentiel. Les bases d’une organisation taylorienne de la formation professionnelle sont posées.

L’illusion d’être l’acteur du changement

Rajoutons alors que ces temps de formation densifiés sont uniquement centrés sur le français et les mathématiques (renforçant ainsi l’école des fondamentaux) et que l’IEN « pilote la constitution et le suivit des constellations » (instituant le rôle central de la hiérarchie) à partir de « l’analyse des résultats aux évaluations nationales » (entérinant le pilotage par les évaluations du système scolaire). On comprend déjà un peu mieux la logique de ces constellations.

Il faut alors regarder de plus près le rôle tenu par les « référents pour les savoirs scientifiques ». Ces collègues, « reconnus comme pairs mais aussi comme experts disciplinaires » sont eux-mêmes au préalable solidement formés aux « apports théoriques fondés sur l’état le plus récent et validé de la recherche », par exemple en étant fortement encouragés à « suivre le guide plan français » du ministère, et qu’ils sont également formés « au management d’équipe ». On retrouve le dévoiement du métier de formateur vers celui de VRP des méthodes validées par le conseil scientifique créé par Jean-Michel Blanquer. La mécanique de l’OSTE est bien huilée et fonctionne à plein régime avec la mise en place du dispositif "constellations" dans lequel les enseignants sont les instruments des modifications de leur propre milieu de travail dans le sens voulu par le ministre, tout en ayant l’illusion d’en être à l’origine. Blanquer rivalise avec David Copperfield.  

Cette illusion placée au cœur des situations de travail n’est pas sans laisser penser aux logiques d’amélioration continue du travailleur théorisées par les manageurs des usines Toyota. Alors que Ford propose de séquencer la tâche du travailleur et de la guider de près, Toyota mise sur la participation du salarié à l’amélioration du système de production. Tous les deux partent du même postulat taylorien : le travailleur ne sait pas comment exécuter sa tâche. Mais dans un cas on lui impose un rythme et des techniques, dans le second on le laisse faire ses propres améliorations. 

Le Kaizen ou l’amélioration continue du travailleur

C’est cette logique, que Toyota appelle le « Kaizen », qui  se retrouve en substance dans la mise en place du dispositif de formation en "constellations". Les enseignants améliorent leurs manières de faire comme ils le veulent du moment que c’est circonscrit au français et aux mathématiques, que les questions de métier identifiées sont validées par la hiérarchie et que des formateurs au service de l’institution peuvent y distiller des « bonnes pratiques » scientifiquement reconnues par le ministère. Les professeurs des écoles et les formateurs sont impliqués dans les changements en cours dans l’éducation nationale puisqu’ils en sont le rouage essentiel. Blanquer l’a compris, il ne changera pas l’école sans les enseignants : il doit les convaincre ou les contraindre. En plaçant le travailleur au cœur des changements de l'institution, en en faisant un complice des modifications de son propre métier, c'est sur la conviction que mise le ministre, comme l'a fait Toyota dans ses usines. La mise en place des constellations répond, avec le concours des enseignants, à cette volonté de briser la culture de leur métier, d'en court-circuiter l'histoire. C'est ce que nous dénonçons dans ce blog. D'autant que les logiques du Kaizen ne sont pas sans conséquences sur la santé des travailleurs. Satochi Kamata dénonce dans son livre[2] la recherche continue de la performance et l’endoctrinement dans l’entreprise, et nous devons y être attentif tant les similitudes entre le Nouveau Management Public et la philosophie de Taylor sont nombreuses.  

Le métier enseignant ressemble de plus en plus à celui d’un ouvrier de l’automobile, tantôt de chez Ford, tantôt de chez Toyota. Et si nous continuons à dénoncer l’ OSTE dans les lignes de ce blog, c’est parce que l’on n’éduque pas une génération d’enfants comme on visse des pots d’échappement sur une chaîne de montage d'une usine automobile.

dessin 9: les constellations © Frédéric Grimaud dessin 9: les constellations © Frédéric Grimaud

 

[1] Les citations entre guillemets renvoient aux documents officiels de l’éducation nationale concernant les constellations, notamment le « guide pour le plan français ».

[2] Satochi Kamata, Toyota l’usine du désespoir, Démopolis, 2008.

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