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Billet de blog 10 janv. 2021

La prescription descendante : un levier pour l’OSTE

«Tout travail intellectuel doit être enlevé à l'atelier pour être concentré dans les bureaux de planification et d'organisation» disait Taylor lorsqu’il écrivait un des grands principes de sa théorie d’organisation du travail : la division verticale du travail.

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«Tout travail intellectuel doit être enlevé à l'atelier pour être concentré dans les bureaux de planification et d'organisation» disait Taylor lorsqu’il écrivait un des grands principes de sa théorie d’organisation du travail : la division verticale du travail.

Cette division verticale impose la rédaction d’une prescription descendante de la part de celui qui définit la manière dont le travailleur doit réaliser sa tâche. A l’école, malgré une longue tradition de liberté dite pédagogique, on observe que la prescription descendante pèse de plus en plus sur le travail en voulant en définir les moindres contours.

Il existe plusieurs types de prescriptions, et concernant la prescription descendante, plusieurs niveaux de reconception de la tâche et des moyens d’arriver à la réaliser. Ainsi de circulaires en circulaires, en partant des B.O pour arriver aux consignes des IEN, le travail du professeur des écoles se définit et se redéfinit tout au long de la chaîne hiérarchique.

Les consignes qui arrivent dans la salle des maîtres et qui disent aux enseignants comment faire sont de plus en plus contraignantes, signant l’importance de la prescription dans l’OSTE. Il est chaque jour plus difficile aux professeurs des écoles de se soustraire à ces prescriptions descendantes aux différentes caractéristiques :

UNE PRESCRIPTION SICENTIFIQUEMENT JUSTIFIEE : les méthodes de lecture

Les débats sur la lecture font partie intégrante du métier. Chacun aura son avis, moi également, mais ce n’est pas le propos ici. Les disciplines des sciences de l’éducation ont montré que les discussions sont complexes (et intéressantes) mais l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer, lui, a tranché. Et il le fait au nom de la science… ou plus exactement des sciences cognitives, qui auraient montré le seul chemin à prendre, ce que Taylor nommait le « one best way », dans l’enseignement de la lecture. Preuves scientifiques à l’appui ! Et voilà le travail des professeurs des écoles prescrit dans un petit livret orange, un guide « pour enseigner la lecture et l’écriture au CP »[1], qui se veut « fondé sur l’état de la recherche », et qui est surtout un outil caractéristique de l’OSTE, définissant pour le travailleur « les bons gestes » à sa place. 

UNE PRESCRIPTION FERMEE : Les évaluations

La science peut justifier la prescription jusque dans ses moindres détails. Le résultat de cette division verticale du travail est de transformer le travailleur, l’enseignant, en exécutant docile d’une consigne qui a été élaborée en dehors de sa situation de travail. L’illustration moderne de ce propos, ce sont les évaluations obligatoires que les maîtres et maîtresses de CP font passer à leurs élèves. Elles ont lieu en début d’année partout en France et (je n'invente rien) : « Le professeur saisit les réponses des élèves dans une application ; La correction est automatisée »[2]. La prescription ici ne laisse que très très peu de marge de manœuvre aux professeurs des écoles qui n’ont pas d’autres options que de l’exécuter dans la plus pure tradition taylorienne.  

UNE PRESCRIPTION FLOUE : La continuité pédagogique

Si la prescription descendante peut être très injonctive, elle peut aussi laisser planer un flou qui met en insécurité le travailleur. Une insécurité qui le rend au final plus vulnérable à l’OSTE et donc plus réceptif aux commandes qui arrivent d’en haut. La période du confinement en est une belle illustration avec l’invention de la « continuité pédagogique ». L’exemple parfait d’une commande « floue » mais très prescriptive. Derrière ce terme, le ministre peut imposer ses consignes au compte goute, parfois même en les donnant à la radio ou à la télévision. Puisque personne ne comprend ce terme, il peut y mettre ce qu’il veut dedans et imposer sa doxa sous couvert d’un concept imposé à grand renfort médiatique. Soyons honnêtes : le terme « continuité pédagogique » ne veut pas dire grand-chose. Mais c’est une prescription suffisamment floue pour avoir permis, dans un contexte anxiogène, de soumettre le travail à des consignes venues d’en haut.  

UNE PRESCRIPTION PARADOXALE : l’individualisation des apprentissages

Certaines prescriptions descendantes sont instituées pour créer chez le travailleur une sorte d’aporie propice à le rendre plus docile. Ce sont des prescriptions que je qualifierai de paradoxale en ce qu’elles contiennent tout et son contraire, rendant leur exécution impossible. Ces prescriptions qui sont aussi « paradoxantes »[3] ne sont pas sans effet sur le travailleur qu’elles peuvent « rendre fous »[4]. C’est le cas par exemple des systèmes de prescriptions tournées vers l’individualisation des apprentissages, reconnues comme scientifiquement plus performantes. Individualisation des parcours, différenciation pédagogique, personnalisation des supports, adaptation des contenus d’apprentissages … sont des termes que les enseignants retrouvent dans la prescription descendante qui leur est faite. Mais les évaluations nationales, les livrets, les programmes scolaires, la liaison école/collège… sont là pour leur rappeler aussi que l’école est un lit de Procuste d’où rien ne doit dépasser. Coupables de générer de la difficulté scolaire s’ils tiennent compte des prescriptions individualisantes, ou de générer de l’échec scolaire s’ils ne tiennent pas compte de la norme scolaire, le maître ou la maîtresse sont en difficulté. Une difficulté qui les fait se raccrocher à la première injonction qui passe… l’incertitude de bien faire étant propice à l’OSTE. 

UNE SUR-PRESCRIPTION : l’inclusion scolaire

Parfois la prescription descendante se traduit en termes généreux. C’est le cas pour ce qui concerne l’application des directives autour de l’inclusion des élèves en situation de handicap dans les classes ordinaires. Des termes génériques font alors flores dans les projets d’inclusion : l’élève en situation de handicap doit faire de la « socialisation », l’enseignant doit « l’accueillir », pour qu’il puisse « progresser » ou « acquérir de l’autonomie » … sans que ces termes ne soient par ailleurs bien définis. Il y a ce que Daniellou[5] appelle « une sur-prescription en termes d’objectifs ». Il rajoute qu’en général, cette sur-prescription est couplée avec une « sous- prescription en termes de moyens » pour atteindre ce but[6]. Et c’est ce qui arrive lorsqu’un enseignant accueille dans sa classe un élève en inclusion avec l’objectif qu’il soit « socialisé » sans aucune autre forme de prescription pour en définir les moyens. Là encore, l’insécurité professionnelle dans laquelle est placé le travailleur le rend docile au moindre « bon geste » pointant son nez. 

UNE PRESCRIPTION EXIGENTE : la direction d’école

La prescription revêt enfin parfois un caractère « exigeant » en ce sens qu’elle est couplée avec un système de contraintes dans la manière et la rapidité demandée pour l’exécuter. Dans les écoles, c’est le cas par exemple de la prescription faite aux directrices et directeurs. Une prescription permanente, presque harcelante, qui met leur activité sous tension. Ce que les héritiers de Taylor ont appelé le "lean-management". Dans mes recherches un directeur me confiait : « ce tableau on doit le rendre pour le 13 mai. Mais tu peux être sûr que l’inspectrice elle va me le demander en mars, et me le rappeler toutes les semaines jusqu’à ce que je le lui envoie ». Cette confession est d’autant plus troublante que ce directeur sait que s’il n’envoie pas le document attendu avant la dead-line, rien ne se passe. Et même s’il envoie ce tableau en retard, rien ne se passe non plus. Une tâche qui le fatigue d’autant plus qu’elle ne sert à rien pour le bon déroulement de l’école. On est dans le cas d’une prescription presque absurde mais à laquelle il faut se plier, illustrant le rôle majeur de l’OSTE : que le travailleur fasse l’expérience quotidienne de la soumission.

Les caractéristiques de la prescription faite aux enseignants que je donne ici sont sans doute loin d’être exhaustive. Chacun pourra en donner d’autres en commentaires.    

Dessin 2 la prescription © Frédéric Grimaud

[1] file:///C:/Users/fred/Downloads/lecture-ecriture-2019-cp-web-1173173-pdf-1508%20(1).pdf

[2] https://mallettedesparents.education.gouv.fr/professionnels/ID200/expliquer-les-evaluations-a-l-ecole-elementaire

[3] Vincent De Gaulejac & Fabienne Hanique, « Le capitalisme paradoxant, un système qui rend fou », Le Seuil, 2015.

[4] Ibid.

[5] François Daniellou (2002) « Le travail des prescriptions. Conférence inaugurale au 37ème Congrès de la

SELF, les évolutions de la prescription, Aix-en-Provence » , 2002.. Consulté à l’adresse

http://www.ergonomie-self.org/actes/congres2002.html.

[6] Ibid.

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