A ceux qui ne sont rien, soyons tout !

En ce 1er mai, nous répondons à ceux qui opposent ceux qui "réussissent" à ceux qui "ne sont rien" en reprenant le 1er couplet d'un célèbre chant internationaliste : "C'est nous le droit, c'est nous le nombre : Nous qui n'étions rien, soyons tout !". Bonne fête internationale des travailleuses et des travailleurs !

En ces temps où la réussite individuelle et la compétition sont glorifiées par les élites et les personnes les plus en vue, le 1er mai reste la tribune légitime de celles et ceux qui ne sont rien et pourtant sont tout ! Un peu partout dans le monde , la journée est chômée et les "travailleuses et travailleurs" peuvent profiter de leurs proches et faire entendre leurs revendications pour un monde égalitaire, un travail qui a du sens et n'aliène pas, l'obtention et la garantie de droits élémentaires pour les millions d'êtres humains qui travaillent dans des conditions très dures.

Dans un hall de gare

En France, les cheminots, les gares et les usagers du train seront particulièrement à l'honneur en ce 1er mai 2018. Et pour cause, cette année la journée internationale des droits des travailleuses et des travailleurs coincide avec la mobilisation des salariés de la SNCF, soutenue par nombre d'usagers et citoyens, pour sauvegarder le service public du train partout sur le territoire national.

Extrait de l'intervention d'Emmanuel Macron à l'inauguration de la Station F le 29 juin 2017 © Youtube.com

Ironie de la récente histoire de l'ère Macron, c'est justement dans un ancien hall de gare, celui de la "Station F" dans le 13e arrondissement de Paris que le jeune Président de la République a eu cette formule polémique : « Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Cette déclaration était à la fois révélatrice d'une certaine conception de la société et annonciatrice d'une ligne directrice pour la conduite des affaires du pays. Elle constituait aussi une rupture dans le discours politique de notre pays. En quelques mots elle a introduit la distinction entre ceux qui seraient les "gagnants", qui "réussissent", et ceux qui seraient les "perdants", qui "ne sont rien". "Qui ne sont rien" ?!!! ... Lâché comme ça, tranquillement et avec aplomb ! Pas qui "n'ONT rien" ou qui "ne FONT rien" mais qui "ne SONT rien" comme le rappelait le 18 avril dernier au Parlement européen l'eurodéputé Philippe Lamberts (cf minute 4'20 de la vidéo ci-dessous), avant d'appeler précisément à s'assurer qu'aucune femme et aucun homme ne puisse considérer ou se considérer comme "n'étant rien".

Philippe Lamberts interpelle Emmanuel Macron au Parlement européen le 18 avril 2018 © youtube.com

Car est-ce seulement possible de n'être rien ? Cette désignation, qui plus est par opposition à ceux qui auraient "réussi" dénote un mépris choquant et d'énormes lacunes dans l'appréhension justement de ce que sont les êtres humains. Elle laisse aussi entendre en filigrane que ceux qui "ne sont rien" le resteront, que c'est en quelques sortes leur état. Voire qu'ils en sont responsables, car c'est l'une des caractéristiques du libéralisme tel que promu par les "gagnants" de la mondialisation que de faire culpabiliser les individus en leur faisant croire qu'ils ne s'en sortiront que grâce à leur propre mérite (et que sinon, ils en sont les "seuls" responsables). Comme si nous avions tous les mêmes chances au départ, les mêmes attributs, les mêmes réseaux. Celui qui n'est rien n'avait qu'à "réussir", voyons ! S'il ne l'a pas fait, alors il n'a qu'à s'en prendre à lui-même et ... est condamné à rester dans son état. 

D'ailleurs il y a un an à Station F, entouré de jeunes entrepreneurs ayant "réussi" (en tous cas à être là ce jour-là), c'est bien ceux-là et ce sentiment de réussite individuelle que flatte le Président Macron. Et tant pis pour les autres ! L'histoire ne dit d'ailleurs pas si les jeunes présents ce 29 juin ont été convaincus par ce discours ... Il y a sans doutes suffisamment de talent et d'intelligence parmi ces jeunes entrepreneurs pour qu'ils aient une approche plus fine et plus humaine de nos modes de fonctionnement collectifs.

Travailleuses, travailleurs, "in varietate concordia" 

Cette approche constitue de fait une rupture notable avec le principe d'égalité, l'un des trois piliers du trépied républicain. Dans le système macronien, libéral et du "mérite", les élus seront ceux qui ont "réussi" mais les autorités et le reste de la société ne sera plus tributaire de l'état "des autres", de ceux qui "ne sont rien" (par leur propre "faute" donc). Par cette approche, il brise d'un coup le principe de la solidarité nationale comme principe "supérieur", "universel". Il fait fi du principe de solidarité et de répartition qui doit garantir à chacun un accès égal aux droits et services fondamentaux : justice, santé, couverture sociale, ... Car évidemment, ceux qui réussissent sont aussi ceux qui pourront se payer des soins de qualité, de la nourriture saine, une bonne défense en cas de litige, etc. Quant aux autres, puisqu'ils ne sont rien, eh bien ils n'auront rien ! Pas de bras, pas de chocolat !

Cette vision n'est pas une fatalité et les fissures du modèle de la réussite individuelle sont à chaque fois plus béantes. C'est pourquoi en ce 1er mai, après une grasse matinée et du temps passé en famille, nous rappellerons dans les rues de France et du monde les fondamentaux des valeurs et du système de société basé sur l'entraide et la recherche du meilleur pour tous. Un modèle dans lequel on se soucie et ont fait cas des plus faibles, des plus fragiles socialement et économiquement, des victimes d'accidents de la vie, des isolés des priorités.

Un modèle dans lequel, pour paraphraser un célèbre chant internationaliste, "C'est nous le droit, c'est nous le nombre : Nous qui n'étions rien, soyons tout ! " (vous connaissez la suite)

Bon 1er mai, bonne journée internationale des droits des travailleuses et des travailleurs !

Muguet sur Paris, cru 2018 © F. Guerrien Muguet sur Paris, cru 2018 © F. Guerrien

 

 

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