Gilet jaune, jaune gilet ("c'est jaune, c'est moche, ça ne va avec rien mais ...")

Accoutrés d'un accessoire de sécurité routière, les "gilets jaunes" semblent porter un message limpide : "sauvez les vies de celles et ceux qui "ne sont rien". Ils ont envoyé 42 "revendications" aux député.e.s. Un mix de mesures de bon sens éthique, écologique, et social que la "représentation nationale" serait bien inspirée de prendre en compte, en rétablissant le lien avec les citoyens.

"C'est jaune, c'est moche, ça ne va avec rien mais ça peut vous sauver la vie", c'est avec ce slogan que la sécurité routière a remporté le grand prix de la campagne citoyenne 2009 pour "promouvoir" les gilets jaunes ! Prix décerné par l'AACC (association des conseils en communication) et ... l'Assemblée nationale pour "promouvoir des campagnes de communication dont la vocation est d'améliorer un comportement individuel et collectif". Anecdotique ou pas ? On pourrait s'en amuser si la détresse n'avait mené à la violence et à une certaine instabilité dans le pays.

Alors, une décennie plus tard, les "représentants du peuple" qui siègent à l'Assemblée nationale seraient bien inspirés de méditer le message littéralement "porté" par des dizaines (centaines) de milliers de représentants de ce peuple ! Un appel qui avant de devenir un message politique (ce qui est en train de se passer) est une interpellation visuelle pas très chic mais efficace à la survie. De la part de celles et ceux qui restent sur le bas côté, de la route ou de la société.

Le styliste Karl Lagerfeld pose pour la campagne de la sécurité routière en 2008 © la sécurité routière Le styliste Karl Lagerfeld pose pour la campagne de la sécurité routière en 2008 © la sécurité routière

Sauver des vies ...

Car c'est bien la vocation première de ces "gilets jaunes" que tout le monde a chez soi : sauver des vies ! Les analyses politiques sont nombreuses et vont bon train tandis que  sociologues, analystes et experts de tous horizons, pris de court par l'émergence de ce mouvement atypique (et en colère) en donneront surement dans les semaines et mois à venir une définition savante et plus statistique (catégories socio-professionnelles, tendances politiques, type d'habitat, etc.). Je ne prétends pas ici me substituer au foisonnement de réflexions et enseignements provoqués par le phénomène "gilets jaunes" mais juste relever, car je ne l'ai pas vu ailleurs, que le symbole utilisé lui est clair ! Et relever que celles et ceux qui ont enfilé leur "gilet jaune" font aussi des propositions.

Aussi universel que le "pouce" des cours de récréation ou le drapeau blanc en zone de conflit, l'accessoire simple que constitue un gilet jaune est (aussi) un appel simple à être vu pour se protéger. Et cela ne vaut pas que pour les automobilistes !!! Moi-même cycliste, je mets mon gilet jaune quand je veux être sur d'être vu et protégé dans les rues de Paris. Le personnel d'intervention sur les autoroutes ou sur le tarmac des aéroports utilise de tels gilets. Les bénévoles des associations caritatives les utilisent aussi régulièrement (pour sauver des vies). Etc.

Autre enseignement qui saute aux yeux : celles et ceux qui demandent à être vus avec ces gilets jaunes sont les laissés pour compte du "Nouveau monde" (celles et ceux qui "ne sont rien", pour reprendre le terme employé par le Président de la République dans son discours du 29 juin 2017 au cours duquel il a opposé "ceux qui réussissent" et "ceux qui ne sont rien"). Ce sont d'évidence les oublié.e.s, les méprisé.e.s du macronisme qui, abandonné.e.s par l'Etat et stigmatisé.e.s dans les discours s'emparent de l'espace public et cherchent à se rendre visibles. Sans se concerter et sans véritable organisation mais unis par la menace et le danger que fait peser sur eux la politique menée par le Gouvernement actuel. Pas besoin d'avoir fait Sciences Po pour comprendre qui gagne et qui perd dans le "Nouveau monde". Sauf que nombreux sont ceux qui ne peuvent pas perdre plus.

Il s'agit aussi d'un message collectif et anonyme par opposition à l'individualisme et au culte de la personne tellement en vogue. Tel un uniforme, le gilet jaune "anonymise" et met tou.te.s celles et ceux qui le portent sur un pied d'égalité. Dans les groupes de gilets jaunes, pas de tête de cordée : tout le monde est substituable et cela ne pose pas de problème, rappelant sous certains aspects l'adage du chant des partisans : "ami si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place".

Campagne "faut-il en arriver là pour que vous fassiez attention à nous" © Sanef Campagne "faut-il en arriver là pour que vous fassiez attention à nous" © Sanef

Revendications des gilets jaunes : un mélange intéressant d'éthique, de social, et d'environnemental

De toute évidence, le pouvoir en place est dépassé par les événements et son manque à la fois d'ancrage local et de relais dans les milieux populaires et dans la France qui a du mal à joindre les deux bouts le laisse désemparé. Il ne comprend pas ce qu'il se passe et s'est montré pour le moment incapable de gérer la situation et/ ou de rassurer. Et ce n'est pas une bonne nouvelle pour la suite. 

Et pourtant, le Gouvernement louvoie, assène des leçons et fait des déclarations grandiloquentes mais vides de contenu. Mardi le Président de la République faisait un discours plein de beaux mots mais qui a laissé les acteurs de terrain pantois, hier le ministre de l'intérieur évoquait l'instauration de l'état d'urgence, aujourd'hui le porte parole du Gouvernement assure qu'il "ne changera pas de cap" ("droit dans ses bottes" comme dirait l'autre !), etc. Il est normal qu'un Gouvernement défende sa politique et qu'un Etat se préoccupe de maintenir l'ordre public. Mais pas au prix de devenir sourd aux cris de désespoir de sa propre population. D'ores et déjà on voit poindre la menace de l'instauration de l'état d'urgence : cela ne résoudra rien car la grogne et les revendications sont d'ordre social et aussi écologique.

Pourtant, à côté de la colère et parfois malheureusement la violence qui ont explosé depuis 3 semaines, des "revendications" ont été formulées par les "gilets jaunes". Chaque député (ainsi que chaque grand média), a reçu une liste de 42 propositions très concrètes et sensées. Elles sont consultables ici : http://www.wikistrike.com/2018/11/le-programme-politique-des-gilets-jaunes.html .

Celles-ci sont nourries par l'idéal républicain en demandant des moyens pour l'école et la psychiatrie, des écarts de salaire raisonnables, plus de justice et une meilleure répartition de l'effort fiscal, des mesures minimum pour les petits salaires, une relocalisation des activités économiques et des commerces, la fin du CICE, ...

Loin d'opposer social et environnement, elles introduisent aussi la préoccupation écologique en demandant un plan massif d'isolation thermique des bâtiments, la préférence pour le transport de marchandises par voie ferrée, des taxes sur le fuel maritime et le kérosène, ... Autant de mesures qui ont toute leur place dans un programme social et écologiste !

Article du quotidien libération.fr du 2 décembre 2018 © liberation.fr Article du quotidien libération.fr du 2 décembre 2018 © liberation.fr
Maintenant qu'on les as vus, il est temps de les écouter !

Né de façon déstructurée et autour d'une revendication unique contre la hausse de la taxe sur les carburants, le phénomène "gilets jaunes" a fait émerger dans sa diversité des propositions claires et équilibrées, beaucoup plus riches qu'il n'y parait.

Avant que le désespoir ne déclenche encore plus de violence et de fractures sociales, de rejet de tous les élus et du système politique existant (certes perfectible !), il est urgent de voir et entendre les revendications des gilets jaunes, pour "améliorer les comportements individuels et collectifs", sens du prix que l'Assemblée nationale a attribué aux "gilets jaunes" en 2009. L'occasion aussi de rétablir le lien entre les citoyens et leurs représentants, leurs parlementaires.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.