Représentation nationale? (Françaises, Français!)

Les députés sont-ils «déconnectés» ? Comment connaissent-il les aspirations de leurs concitoyens ? Loin des cabinets occultes et des sondages à plusieurs millions, les parlementaires se positionnent à partir de leurs convictions et de bricolages sur les aspirations de "l'opinion publique". Leur lien avec "les françaises et les français" n'est alors pas si immédiat et peut tourner au paradoxe ...

Pause photo devant l'entrée du Palais Bourbon (2014) © F. Guerrien Pause photo devant l'entrée du Palais Bourbon (2014) © F. Guerrien

Les députés, qui sont des personnages publics, en "représentation" 7 jours sur 7, mènent une vie pendulaire entre Paris et leur circonscription, toujours entre deux rendez-vous, etc. n'ont pas ce qu'on appelle une vie "normale" (si tant est que cela existe !). Et pourtant, on entend souvent nos représentants politiques parler avec assurance « des françaises et des français » (de préférence avec une majuscule à Français !). Cette formule récurrente utilisée par les femmes et les hommes politiques semble même parfois tourner à l’obsession ! Et quand on est député de la Nation, il est bien normal de vouloir savoir ce que pensent ou ce que veulent celles et ceux qu'on représente pour pouvoir prendre des décisions et dessiner les politiques publiques. En théorie, c’est une évidence. Mais en pratique c'est un casse-tête ! Malheureusement, il n’existe pas de française et de français représentatifs, comme il n’existe pas d’homo oeconomicus représentatif de l’agent économique, en économie. Les françaises et les français sont multiples, divers, variés. Sans compter qu'un même individu peut se positionner de plusieurs façons à des moments différents sur un même sujet, évoluer, changer d'avis ! (et heureusement)

N'empêche, soit pour faire autorité, soit pour justifier une position pas complètement assumée, la formule revient sans cesse, les « françaises et les français » voudraient ceci ou cela ... La question n'est pas nouvelle et tient sans doutes sa part de sincérité. Démagogue ou précurseur, Valéry Giscard d'Estaing avait déjà bousculé les codes en mettant en scène ses dîners chez les français quand il était président de la République. Quarante ans plus tard François Hollande "prenait le café chez Lucette" lors d'une mise en scène de communication politique qui s'est finalement retournée contre lui. Preuve que le "Président normal" restait obsédé par "les françaises et les français" et ... n'avait toujours pas réglé le problème !

François Hollande s'invite à prendre le café chez Lucette (2015) © Youtube / BFMTV

Mais alors qui sont ces « françaises et français » ? Comment connait-on si bien leurs désidérata ? Et bien ... Mystère et boule de gomme ! Car même lorsqu'on est "au coeur de la matrice", l’accès à cette information est loin d'être une évidence. C'est même un problème majeur. Certes, les périodes de vote donnent une indication (et encore, l'abstention laisse une grande part de flou). Les "françaises et les français" font alors leur choix sur la base d’un programme électoral et lors d'une élection quelques grandes orientations et priorités peuvent être identifiés sur les sujets qui ressortent pendant une campagne. Mais cela ne concerne que quelques grands thèmes à un moment donné. Les mandats confiés aux élus le sont ensuite pour cinq ou six ans, une éternité au cours de laquelle « l’opinion publique » évolue, au gré de l’actualité ou de la conjoncture économique. Comment savoir dans quelle direction, avec quelle ampleur, … ?

Des députés "normaux" ?

Pour les "représentants de la Nation" il faut donc trouver au quotidien une façon « d’estimer » ce qu’attendent les français, les citoyens, ou certaines catégories d’entre eux. C’est évidemment la fonction des sondages, enquêtes d’opinions, baromètres, etc. Mais on connait les limites des méthodes employées et les dérives des enquêtes commandées (quand elles sont orientées par le commanditaire) pour « démontrer » quelque chose, aller dans le sens d’une idée déterminée a priori. Sans parler du coût, astronomique, des enquêtes d’opinion. 

Pour celle ou celui qui ne peut se payer de telles enquêtes (la grande majorité des parlementaires), ou souhaite tout simplement se faire une idée complémentaire, il existe d’autres relais et façons de ressentir ce qu’il se passe ou est attendu à un moment donné : remontées « du terrain » par les militants et les élus locaux, syndicats, réseaux associatifs, représentations professionnelles sont autant de groupes constitués qui reflètent plus ou moins bien tout ou partie de « l’opinion ». Leurs analyses et prises de position sont ainsi précieux pour comprendre les dynamiques à l’oeuvre et faire une analyse qualitative de la situation politique. Être en mesure d’établir et de maintenir une relation fluide avec ces « forces vives » et portes voix de groupes constitués de notre société est donc tout aussi fondamental que de se baser sur des « enquêtes d’opinion ».

Malheureusement, là encore, le ressenti est approximatif et il n’y a rien de « scientifique » dans l’appréciation de ce que pense « l’opinion publique ». Les biais restent nombreux et importants : représentativité, corporatisme, défense de la position majoritaire au sein d’un groupe constitué sans expression des positions des minorités, … Reste au député de se faire son opinion, "en âme et conscience" ...

Une nouvelle forme intéressante d’expression est apparue récemment et s’est invitée à la table du dialogue « représentatif »  dans notre démocratie : Internet et les réseaux sociaux. Intéressante car si elle n’est pas plus scientifique que la représentativité des groupes d’intérêts ou les enquêtes d’opinion, elle leur apporte un complément, une dimension supplémentaire pour se faire une idée de ce que pensent et veulent « les françaises et les français ». Une possibilité d'interaction et de photographie instantanée des réactions aussi. A la lumière de cette problématique particulière et essentielle (que veulent « les françaises et les français » !), on peut vite comprendre la fascination de nombre de femmes et hommes politiques pour ces réseaux sociaux et leur « prise directe » avec des citoyens curieux et engagés. Mais le recours aux réseaux sociaux et à une certaine forme de « démocratie directe » n’est pas plus scientifique et comporte autant de biais que les autres sources d’information : comment trier le « vrai » du « faux » sur Twitter par exemple, quelle est la représentativité et quelles sont les intentions de celles et ceux qui vous interpellent, comment percevoir et anticiper les tendances ? Car pour décider il ne suffit pas de réagir, il faut aussi savoir "sentir", anticiper.

Alors, il reste bien sur le « contact direct ». Pour un ou une députée, cela peut se jouer à l’échelle de sa circonscription par exemple. En y vivant et en y connaissant ses électeurs et concitoyens un député devrait connaitre les opinions de ses concitoyens et se faire la sienne. Sauf qu’un député est avant tout un député de la Nation et que de nombreux facteurs notamment sociologiques et de disponibilité font que de fait une telle connaissance du terrain n'est pas immédiate du tout. Je m'explique : d'abord prétendre qu'un député peut prendre son café au bar du coin tous les matins ou passer au marché du quartier deux fois par semaine acheter son kilo de tomates incognito n'est pas très réaliste : il a un agenda surchargé, est à Paris au moins trois jours par semaines et de toutes façons dans son quartier tout le monde sait qu'il est député ! C'est mal engagé pour le quotidien "normal". Ensuite, pour les rencontres avec ses concitoyens dans un cadre plus organisé, ceux qui prennent l'initiative d'un rendez-vous à la permanence de leur député sont une goutte d'eau dans l'océan des électeurs. Et puis, quand ils le font c'est parce qu'ils ont quelque chose à défendre ou demander. Ils ne sont donc d'emblée pas "représentatifs" du territoire. Par contre c'est vrai qu'ils ont un vrai pouvoir d'influence sur le député qui souvent revient à Paris de ces rendez-vous avec des projets d'amendements ou de propositions de loi, convaincu de tenir un vrai sujet puisque de "vrais gens" l'en ont entretenu ! Enfin, quand des citoyens « lambda » viennent à bavarder avec leur député : soit ils ne savent pas qu'il est député et lui parlent d'autre chose, soit ils le savent et alors les imagine-t-on vraiment discuter comme avec leur voisin de palier, sans arrière pensée ou sans chercher à faire passer des messages. Pour tout dire j'ai déjà fait l'expérience de faire se rencontrer des députés de ma connaissance avec des amis. En général quand les amis s'aperçoivent qu'ils s'adressent à un député (souvent pour le première fois de leur vie), ils en profitent pour parler politique ou essayer de faire passer une idée. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut parler à un député quand même ! Un député n’a donc de fait pas une « vie normale ». 

Délégation d'élus à la rencontre des agriculteurs au salon de l'agriculture © F. Guerrien Délégation d'élus à la rencontre des agriculteurs au salon de l'agriculture © F. Guerrien

Vous ai-je compris ?

C'est un paradoxe et une préoccupation que j'ai retrouvé chez de nombreux députés pendant ces cinq années passées auprès d'eux : souvent ils se sont engagés en politique car ils aiment et s'intéressent aux gens, à leur quotidien, parce qu'ils veulent participer aux grands choix de société, avec leurs convictions. Et pourtant, une fois en responsabilité, leur emploi du temps et leur statut les éloigne plus ou moins du quotidien de celles et ceux pour qui ils doivent faire des choix. Personnages publics, sur-sollicités, flattés, pouvant s’appuyer sur leurs collaborateurs et sur leur entourage pour se charger de nombreuses tâches du quotidien, les députés mènent de fait une vie particulière qui les éloigne petit à petit de ce qu’est la vie quotidienne de leurs concitoyens. C’est presque mécanique. Et plus la vie publique et les mandats successifs durent longtemps et plus cette déconnexion va croissant.

En définitive, la contradiction est que ces femmes et ces hommes politiques sont justement celles et ceux qui doivent réguler la vie de ces mêmes français. La boucle est bouclée et on comprend alors encore mieux l'intérêt permanent des personnalités politiques nationales pour savoir ce que veulent et attendent "les françaises et les français", que ce soit dans la volonté sincère de répondre à leurs attentes ou à des fins politiciennes (et il y a un peu des deux dans chaque femme / homme politique, à des degrés variables). Quand les Présidents de la République s'invitent chez les français, je ne suis pas sur qu'ils convainquent ces derniers de leur proximité mais peut-être se rassurent-ils eux-même sur leur "normalité" :)

Frédéric Guerrien

Twitter : @Fredguerrien / LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/frédéric-guerrien-8a9081118/ 

Sur la démarche : https://blogs.mediapart.fr/fredguerrien/blog/290717/chroniques-de-lancien-monde-souvenirs-dun-collaborateur-parlementaire 

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