Love et caetera (tout est politique)

Si on n'y prend garde l'adrénaline, les rythmes effrénés et atypiques, l'intérêt du métier risquent de favoriser l'entre-soi et d'éloigner de sa famille et de ses amis. Pendant les 5 années de l'Assemblée, nous avons eu la lucidité et les ressources de réserver des temps spécifiques entre proches. En attendant peut-être une normalisation du tempo imposé par la vie politique ?

Le petit monde de l'Assemblée et de la politique est source d'adrénaline permanente, c'est une aventure qui recommence chaque matin. Ca en devient même vite addictif ! Et très vite la politique se glisse dans tous les détails de la vie. Si on n'y prend garde elle a vite fait de s'imposer à tout le reste. Thomas Mann aurait dit "tout est politique". Pour celles et ceux qui baignent dedans au quotidien on pourrait tout aussi bien dire que la politique est tout !

On est bien là, ensemble

Elle capte l'attention et l'intérêt, demande un état d'alerte permanent et tend à couper du "reste du monde". Il faut alors une certaine présence d'esprit pour se garder des espaces qui soient hermétiques à la politique (si tant est que cela existe). Car la pente est très glissante vers une vie sociale qui se limite à ses semblables (élus et collaborateurs d'élus). On milite ensemble, quand on devient élu ou collaborateur on commence à travailler ensemble (ce qui fut le cas pour une proportion importante de militants et sympathisants écologistes ces dernières années du fait que ce jeune mouvement a eu beaucoup d'élus), puis on va prendre l'apéro, on fait la fête ensemble, certains partent en vacances ensemble et d'autres vont même jusqu'à faire des bébés ensemble ! (les exemples ne manquent pas). C'est la vie et c'est assez naturel finalement dans la mesure où on partage temps et valeurs. Et puis, seuls ceux qui sont soumis aux mêmes contraintes et rythmes peuvent en comprendre et accepter les règles. Des règles étranges qui font qu'on sait rarement 12h à l'avance ce qu'on va faire, qui rendent difficile tout compromis. Et puis c'est pratique, y compris sur le plan politique, de se fréquenter et passer du bon temps, échanger rêves, rumeurs et perspectives politiques partagées. C'est agréable aussi car j'avoue avoir eu la chance de côtoyer de très belles personnes et avoir passé des moments très conviviaux dans le "off" (à l'apéro quoi :).

Moment de convivialité entre militants © F. Guerrien Moment de convivialité entre militants © F. Guerrien

Sauf que ces relations sociales, parfois amoureuses créent de l'entre soi et sont de fait aussi circonstancielles. Elles contribuent d'une part à couper du reste de la société et d'autre part ne durent pas forcément, à l'image des alliances politiques. J'ai mentionné les couples et celles et ceux qui font des bébés mais à la réflexion peu de ceux-là ont résisté à l'épreuve du mode de vie de la politique (dans la durée je veux dire). Souvent les vies de couples des politiques sont chaotiques et multiples. Pour quoi pas d'ailleurs (et ceux que je connais ne semblent pas mal le vivre !) mais manifestement carrière politique et vie de famille dans la durée ne font pas toujours bon ménage. 

Entretenir l'amitié

La vie sociale avec ses relations "hors du sérail" est également impactée puisque d'une part les jours ne suffisent pas à être présent partout où "il faut être" quand on est actif politiquement (plus particulièrement avec les rythmes très particuliers du débat parlementaire) et d'autre part on est à tout moment susceptible d'annuler un rendez-vous pris, ce qui est gênant. Le corollaire est qu'on prend moins d'engagements, qu'on organise de moins en moins d'invitations à dîner par exemple. Résultat, si on n'y prend pas garde on a vite fait de voir beaucoup moins sa famille et ses amis. 

A titre personnel, j'ai eu en quelques sortes la chance de m'insérer dans un quotidien politique à l'âge de 38 ans, déjà heureux marié et deux fois papa, fort d'une expérience professionnelle d'une quinzaine d'années, et entouré d'un solide réseau d'amis. Surtout, après m'être fait complètement avaler par la vie politique pendant plusieurs mois lorsque j'ai pris mon poste à l'Assemblée en 2012, j'ai très vite "pris des mesures" pour réserver des temps spécifiques aux trésors que sont la famille et les amis, aidé en cela par mon épouse (hors norme). Mais toujours avec le portable allumé ! (en cinq ans je crois que je n'ai jamais éteint mon portable, hors trêve estivale).

Arrivée en vélo et en famille aux journées d'été des écologistes © F. Guerrien Arrivée en vélo et en famille aux journées d'été des écologistes © F. Guerrien

Ainsi, avec Melisa une année nous décidions en début d'année d'un temps où la priorité ce serait nous (car dès que la session parlementaire reprenait tout allait trop vite). Une année nous avons convenu de réserver une soirée par semaine (le jeudi) pour sortir tous les deux, une autre décidé de prendre un week-end par mois (avec comme point culminant un voyage d'une semaine entière !), une autre décidé de faire toutes les activités militantes du week-end en famille (jusqu'à arriver en vélo en famille aux Journées d'été des écologistes de Lille en 2015), ... Régulièrement nous avons pointé la liste de nos amis pour prendre date ou aller visiter ceux qui vivent hors de Paris. Mais malgré tous ces plans et démarches actives nous avons réussi au mieux à dîner en famille un seul soir par semaine, je consultais mon smart phone au petit déjeuner, il est devenu rare d'aller visiter mes parents le week-end. Je me souviens que pendant les vacances de Noël 2012-13, alors que nous étions réunis dans un centre de vacances loué par un ami pour ses 40 ans j'ai passé la moitié de mes après-midi reclus dans une salle de classe à préparer des amendements pour le projet de loi qui serait examiné à la reprise de la séance. Une autre fois j'ai passé la moitié d'une fête d'anniversaire un samedi soir enfermé dans une petite pièce au téléphone avec une députée. Une autre j'ai abandonné Melisa dans un cinéma en plein milieu du film pour remonter chez moi apporter des modifications à des amendements avant l'heure limite de dépôt de ceux-ci. Cela n'arrivait pas tous les jours mais pouvait arriver à tout moment. 

Des normes anormales

Par contre, quand on est avec des collègues ou élus, ce type de comportement est bien compris et même généralisé. On commente même les informations qui arrivent sur les téléphones portables, on se parle en confiance. Le fait est que le suivi permanent de l'actualité et d'être prêt à se lever à tout moment ne surprend personne. Bref on se comprend et les comportements qui seraient mal polis ailleurs deviennent la norme (et puis on se marre bien aussi, c'est vrai).

Dans cet univers où l'urgence et des enjeux dépassant largement sa personne s'imposent à tout moment, préserver sa vie privée demande une attention et des mesures particulières et aujourd'hui je valorise énormément que nous ayons eu la présence d'esprit de les préserver pour ne pas voir y compris sa vie privée sombrer dans le "tout politique". C'est une force. La facilitation de passerelles avec la vie politique passe aussi par la recherche de cet équilibre. Mais pour cela il faudra adapter les rythmes démentiels qui sont imposés aux députés et à leurs collaborateurs. Pour pouvoir prévoir au moins une partie de ses soirées, de ses week-ends, de ses vacances. Des voix se sont élevées timidement en ce sens au sujet du travail nocturne et des sessions extraordinaires à rallonge. Seront-elles entendues ?

Frédéric Guerrien

Twitter : @Fredguerrien / LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/frédéric-guerrien-8a9081118/ 

Sur la démarche : https://blogs.mediapart.fr/fredguerrien/blog/290717/chroniques-de-lancien-monde-souvenirs-dun-collaborateur-parlementaire 

 

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