L'écologie politique: un bien commun (à partager)

Pionnière dans nombre de domaines ces dernières années, EELV doit accepter que l’écologie est un bien commun qui ne lui appartient pas. Il faudra désormais le partager. En pensant pouvoir se permettre d'exclure la discussion avec les autres formations politiques qui lui sont proches elle affaiblit le projet qu’elle pense défendre. C'est le moment de s'ouvrir et d'accepter de partager l'écologie !

Dans le paysage politique désolé actuel et alors que la plupart des autres formations font des rentrées en catimini, le parti Europe Ecologie Les Verts a eu le courage et l'énergie de se mobiliser pour se réunir "comme d'habitude" pour ses déjà 34e journées d'été ces derniers jours à Strasbourg. "Comme d’habitude" ou "comme si de rien n’était" ? Car s'il annonce avoir mobilisé un petit millier de personnes sur 3 jours (pas si mal par les temps qui courent !), le parti qui se revendique comme celui de l’écologie semble s’installer dans un isolement un peu sourd au monde qui l’entoure. Malgré ses échecs des derniers mois il donne des leçons et clame son autonomie au nom de la « vraie » écologie (sous l’air du « nous sommes les seuls qui etc. »). Une attitude étonnante pour ceux qui ont théorisé de longue date les bienfaits de l'interaction entre le local et le global. Et un pari risqué alors que le monde et le paysage politique ont changés. Les sujets de prédilection des militants écologistes se sont imposés partout mais le capital et la crédibilité politiques d’EELV sont fortement entamés après les années fastes qui l'ont vu intégrer de très nombreux exécutifs de grandes villes, départements et régions jusqu'à obtenir ses premiers groupes au Sénat (en 2011) et à l'Assemblée nationale (en 2012). 

Malheureusement ces « victoires » institutionnelles ont mal tourné : les premiers groupes parlementaires ont tous les deux été dissous en cours de mandature tandis que le nombre d’élus EELV se réduisait fortement dans les assemblées locales et que des élus se revendiquant écologistes mais rattachés à d’autres formations politiques faisaient leur apparition (dont nombre d’ex-EELV d’ailleurs, notamment au PS et à LREM). Beaucoup de militants sont partis et les mouvements écologistes associatifs ne sont pas dupes des tentatives de récupération politique classique … 

EELV ne peut faire abstraction de cet état de fait : l’écologie a gagné une « bataille culturelle » mais sa traduction politique reste à construire. Elle n’en est pas la seule responsable mais doit accepter que si les écologistes « avaient raison » sur nombre de sujets (changement climatique, santé environnementale, libertés numériques, …), ce parti a manqué de savoir faire pour que cela se traduise électoralement. Et ce n’est pas bien grave, tant que ces sujets essentiels sont rentrés dans le débat public et que de plus en plus de citoyens et de politiques s’en emparent. 

Remise de prix des "victoires de l'écologie" aux Journées d'été 2018 d'EELV Remise de prix des "victoires de l'écologie" aux Journées d'été 2018 d'EELV

 Se « réinventer » tout seul ou apprendre des autres par le dialogue ?

Mais il semble bien qu’on n’ait pas trop parlé de cela ce week-end à Strasbourg où étaient mises en valeur (en scène ?) « les victoires de l’écologie », la fierté « d’être écologiste », ou encore la « conquête de l’Europe ». Pas un mot sur les difficultés et défaites électorales par exemple dans le discours du secrétaire national (cf : https://eelv.fr/jde-de-strasbourg-discours-de-david-cormand/). Normal, me direz-vous, le principe de ce type de rencontres est de se réunir pour se donner des forces et en années électorales pour lancer les campagnes. Sauf qu’on n’en a pas parlé avant et qu’il est à craindre que ce ne soit pas le cas après non plus ! En évitant finalement les sujets qui fâchent comme l’incapacité à transformer la dynamique électorale et militante d’il y a une petite dizaine d’années en une formation prête à assumer l’exercice du pouvoir ainsi que l’identification des alliés potentiels et des adversaires politiques, EELV semble s’installer dans le déni et se présenter dans le débat politique avec des oeillères, en avançant pour seuls arguments « autonomie, autonomie, autonomie » et «  nous sommes l’écologie ». A la lecture détaillée du programme de ces journées d’été (https://issuu.com/ourneesete2018/docs/jde2018_programme_final/6?ff), on trouve tout de même un atelier intitulé « quel nouvel espace pour l’écologie politique » et un autre sur « réinventer EELV » (avec comme horizon … le prochain congrès du parti !). Je sais pour avoir participé aux journées d’été à plusieurs reprises lorsque j’étais collaborateur parlementaire (2012-2017) que ces questions de stratégie et d’alliance occupent aussi les conversations à la buvette et dans les couloirs. Ces temps d’échange et d’intelligence collective auront je l’espère permis de faire émerger ces jours-ci à Strasbourg des propositions plus constructives et en phase avec les urgences de l’écologie politique que l’autosatisfaction un peu factice affichée par EELV ces derniers temps.

Pour être à la hauteur des enjeux écologiques de notre temps, il faudra à EELV autant d'humilité que de courage pour se réinventer et sans doutes se dépasser afin de retrouver une dynamique conquérante à partir d'un projet enthousiasmant. Et elle ne pourra pas le faire seule car ces urgences écologiques et climatiques la dépassent largement : l’écologie est notre bien commun, partageons le ! Il faudra pour cela qu’EELV soit capable de faire son auto-critique plutôt que de faire preuve d'arrogance et accepter que l'écologie, question globale et transversale par essence ne lui appartient pas. Les citoyens sont inquiets des dérèglements de la planète causés par l'activité humaine et attendent de leurs représentants qu'ils agissent de façon responsable. Toutes les autres formations politiques admettent aujourd'hui les enjeux écologiques comme incontournables (même si l'importance qu'elles lui accordent et les réponses qu'elles proposent varient). Pour preuve elle a constitué la colonne vertébrale du discours de clôture de Jean-Luc Mélenchon en clôture de ses « AmFis » à Marseille et Benoît Hamon, après avoir été de fait le candidat de l’écologie politique en 2017, se revendique de la « gauche écologiste pro-européenne ». Deux exemples parmi d’autres.

EELV ne peut l'ignorer en s'enfermant dans sa tour d'ivoire et en donnant des leçons de pureté écologique à la ronde. Si EELV est légitime et a de l'expérience en matière d'environnement, de droits humains, et d'une certaine forme de démocratie, ce parti a aussi beaucoup à apprendre des autres pour être en mesure d'exercer des responsabilités (si tant est qu'il le souhaite, la passion des guerres internes semblant parfois l’emporter sur la volonté de réellement influer sur la gestion des affaires publiques). C'est peut-être dur à entendre pour certains mais il va falloir travailler avec d'autres, dès maintenant ! L'émergence d'un projet de société écologique ne pourra se faire qu'en faisant confiance à l'intelligence collective et non dans la compétition des égos dissimulés sous des attitudes de « plus écolo que moi, tu meurs ! ». Ces comportements là sont ravageurs.

Un entre soi peu propice au renouvellement des idées

D’ailleurs, l’histoire de ce parti est jonchée de ses propres victimes … Ainsi la quasi totalité des "figures" de ces dernières années n’ont pas fait le déplacement alsacien. Ce n’était bien sur pas le cas des anciens secrétaires nationaux (Cécile Duflot, Pascal Durand, Emmanuelle Cosse, Yan Wehrling, Antoine Wechter, Dominique Voynet, Jean-Luc Bennahmias, ...) pour la simple et bonne raison qu'aucun d'entre eux n'est resté membre des Verts puis d’EELV après avoir fini leurs mandats internes respectifs (qu'ils soient partis de leur plein gré ou qu'ils aient été exclus après avoir "dirigé" ou coordonné les Verts puis EELV). Pas le cas non plus de l’immense majorité des 18 anciens députés pourtant désignés par le même parti en 2012 (dont les seuls réélus en 2017 l'ont été après avoir rejoint la République en Marche : François de Rugy, Barbara Pompili, François-Michel Lambert et Eric Alauzet). On n’a pas non plus vu à Strasbourg les figures récentes de l'écologie politique comme Noël Mamère, Pascal Canfin, Jean-Vincent Placé, Yves Contassot, … Finalement, à part un Yannick Jadot content de lui-même et le passage de quelques fidèles comme Eva Joly, Damien Carême, David Belliard, Esther Benbassa, ou Eric Piolle côté élus (ces deux derniers faisant des appels ouverts à plus d'ouverture de la part de Jadot et EELV), de Marie-Monique Robin, Claire Nouvian ou Thomas Porcher côté société civile, Strasbourg n’aura pas attiré de leaders politiques ou d’opinion. Cette incapacité collective à garder ses fers de lance doit faire l’objet d’une autocritique plutôt que de montrer du doigt les partants. 

Explosion du premier groupe écologiste à l'Assemblée nationale en cours de mandat (mai 2016) © lemonde.fr Explosion du premier groupe écologiste à l'Assemblée nationale en cours de mandat (mai 2016) © lemonde.fr

Côté militants ce n’est guère plus réjouissant. L’enthousiasme né de l’ouverture à Europe Ecologie en 2010 est retombé pour revenir lentement mais surement vers « Les Verts ». Le nombre d’adhérents du parti qui se revendique comme celui de l’écologie est retombé à 3700, soit trois fois moins qu’au début de la décennie, quand il attirait de nombreux associatifs, des citoyens curieux et engagés, ce qu’on appelait encore des « intellectuels », des chefs d’entreprises, … Le tissage territorial en « groupes locaux », le travail de fond en commissions thématiques et lors de conventions et de rassemblements nationaux permettait alors une émulation forte aboutissant sur des propositions solides et argumentées, souvent en avance sur le débat politique. Ces propositions permettaient d’éclairer le travail des nombreux élus locaux et des quelques élus nationaux et européens. Aujourd’hui, à l’exception de quelques élus extrêmement compétents et combatifs et de quelques commissions restées dynamiques, le débat s’est considérablement appauvri en interne (je parle du débat de fond et non pas des querelles qui, elles, sont toujours bien là !) et la source d’innovations politiques qui caractérisait Europe Ecologie s’est tarie. A part quelques sujets comme les questions migratoires et le bien être animal, EELV peine à émettre des idées nouvelles. Sortis des « combats historiques » sur le nucléaire, les pesticides, les mobilités propres ou la diversité culturelle, quelles positions sur le terrorisme, la cyber-insécurité, les limites mais aussi les opportunités des usages numériques, la dette, les territoires dans la mondialisation, etc. ? Affaiblis sur le fond, les élus EELV peinent à peser dans les assemblées où ils siègent quand ils ne s’accommodent pas de cohabitation dans les exécutifs locaux avec des forces pourtant bien peu écologistes. Comme à Paris où un voile pudique est jeté sur la participation à l’exécutif avec les « macronistes », rejoints y compris par certains élus ex-EELV. Car il est évident que l’affaiblissement du parti, le « burn out » militant (bien compréhensible dans la période actuelle) et le manque d’idées neuves qui en découlent pèsent sur la capacité à s’affirmer et à défendre ses valeurs fondamentales. Avec comme conséquence le risque de voir primer la volonté de se maintenir en poste sur la défense des valeurs pour lesquelles les citoyens ont voté. Et donc d’affaiblir à la fois le projet d’origine et la démocratie. C’est ça l’enjeu, et non pas de savoir qui sera tête de liste à la prochaine échéance électorale ! Et c’est pourquoi il est important de s’ouvrir et de provoquer le dialogue (tant avec d’autres mouvements politiques qu’avec les organisations de terrain et les citoyens) plutôt que de se raidir et de se replier.

Vous partagerez bien un peu d’écologie ?

Les jours et semaines à venir nous diront si ces journées d’été, moment important de la vie du parti, auront été l’occasion pour la nouvelle génération d’EELV d’apprendre des erreurs du passé. Pour placer l’écologie politique à la hauteur des urgences environnementales et sociales globalisées en osant se remettre en question et « remettre l’écologie à plat dans le paysage politique ». Il faut l’espérer. Il est encore temps de le faire ! C’est même le bon moment ! Car les enjeux écologiques sont plus présents que jamais et la progression « culturelle » de l’écologie est évidente. 

Car pour l’instant c’est surtout le repli sur soi et la chasse aux sorcières qui prédominent chez EELV (derniers exemples en date les « motions » du Conseil Fédéral visant à écarter du mouvement celles et ceux qui ont osé établir le dialogue avec d’autres formations politiques de gauche et bien sur les prises de position de Yannick Jadot excluant des coalitions avec d’autres mouvements politiques pour les européennes : https://www.lejdd.fr/politique/yannick-jadot-malgre-lui-hulot-devient-la-caution-verte-du-pouvoir-3735590). L’espèce de « radicalisation » dans laquelle est en train de s’enliser EELV est contre productive car elle divise autant qu’elle condamne cette partie « visible » de l’écologie à agir comme une minorité qui défendrait ses droits envers et contre tous … alors que dans son entourage on est prêt à l’entendre. Ce qui serait autrement plus porteur pour un projet renouvelé de transformation sociale et environnementale ! A l’inverse, en restant « entre soi », « entre purs », souhaitant démontrer à tout prix qu’on savait et qu’on avait raison avant tout le monde, EELV passe à côté des enjeux et s’appauvrit en devenant incapable de formuler des idées nouvelles. Un tel comportement était compréhensible lorsque le parti et ses idées étaient très minoritaires, incompris voire « incompréhensibles » par le reste de la société (incompréhensibles car les idées et concepts nouveaux et complexes ont parfois besoin de temps pour faire leur chemin). Ce n’est plus le cas aujourd’hui : heureusement des pans entiers de la société et des décideurs ont bien compris de quoi parlaient les militants écologistes depuis des années. Et c’est tant mieux !

Y. Jadot refuse de discuter avec Benoit Hamon et le mouvement d'écologie politique Génération.s (août 2018) © lefigaro.fr Y. Jadot refuse de discuter avec Benoit Hamon et le mouvement d'écologie politique Génération.s (août 2018) © lefigaro.fr

Après Strasbourg, de l’air pour l’écologie !

Les enjeux relatifs au changement climatique, l’interaction entre le local et le global, la soif d’une société globalisée plus égalitaire, démocratique et qui fait le pari de la diversité comme fondement d’une vie meilleure pour tous sont aujourd’hui bien connus. Ils sont même d’une actualité brûlante. C’est pourquoi ce serait une erreur grave, une faute, de se replier sur soi et ses certitudes maintenant. Au contraire, c’est le moment de s’ouvrir, d’oser parler d’égal à égal et de façon responsable avec les autres formations politiques et institutionnelles (en plus des citoyens évidemment). C’est même là qu’est l’urgence si on veut donner une chance à l’avènement d’une société plus respectueuse de la nature et des hommes, de leurs vies comme de leur bien être. Cela bousculera les habitudes et petites certitudes réconfortantes mais c’est le seul horizon possible pour construire une société plus juste et une planète capable de se survivre à elle-même au moins aussi bien qu’elle ne l’est aujourd’hui (et notre planète est merveilleuse !). Sinon, les pionniers de l’écologie politique seront réduits à peau de chagrin et toute leur expérience et leur savoir faire avec. Au détriment, forcément, du projet qu’ils prétendaient porter et défendre. 

L’enjeu pour les militants écologistes « historiques » n’est pas de démontrer qu’ils sont meilleurs que les autres mais de prendre leur bâton de pèlerin et de convaincre partout. En s’ouvrant. C’est le moment. Et tant pis si cela nuit au plan de carrière d’untel ou une telle.

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