Pierre Schoeller: «Je ne fais pas de la fiction documentaire mais de la fiction documentée»

Initialement scénariste, Pierre Schoeller était à l’honneur de la dernière édition du festival Résistances de Foix (09) en tant que réalisateur, où une rétrospective de ses films était présentée. L’occasion de revenir avec lui sur une carrière déjà marquée par son film L’exercice de l’État, un film qu’il aura mis huit ans à réaliser.

Initialement scénariste, Pierre Schoeller était à l’honneur de la dernière édition du festival Résistances de Foix (09) en tant que réalisateur, où une rétrospective de ses films était présentée. L’occasion de revenir avec lui sur une carrière déjà marquée par son film L’exercice de l’État, un film qu’il aura mis huit ans à réaliser.

  par Thomas Belet sur www.frituremag.info

 

C’est la première fois qu’une rétrospective de vos films est présentée dans un festival...vous voulez mettre un terme à votre carrière ?

Exactement ! Quatre films en dix ans, c’est assez usant, alors je crois que je vais m’arrêter là. (rires) Non, plus sérieusement, c’est une chance et un honneur, et je ne pense pas que ça m’arrivera très souvent dans ma carrière que l’intégralité de mes films, quatre pour le moment, soit présentée sur une même semaine dans un seul lieu.

C’est aussi l’occasion de rencontrer votre public ?

Certes, mais c’est quelque chose que j’ai l’habitude de faire et qui me tient particulièrement à cœur. Après chaque film, je fais 50 à 100 débats après la projection pour recueillir l’avis des spectateurs. C’est quelque chose d’important pour moi, qui permet de savoir si l’on s’est trompé ou pas, de confronter l’avis des spectateurs avec mon propre regard. Que la salle s’empare du film, ça m’en libère. Comme j’écris moi-même les scénarios, chaque film est un travail intense, de trois ou quatre ans. Après, il faut trouver un moyen pour s’alléger de ce travail, pour pouvoir passer à un nouveau, à un nouveau projet et c’est une chose que permet le débat avec la salle.

Vous avez déjà eu l’impression de vous être trompé dans vos choix ?

Oui bien sûr, ce sont des choses qui arrivent. Par exemple, lors de mon dernier film je me suis rendu compte que l’accent de Mathieu Amalric était une connerie. On n’aurait pas du le faire de cette manière et c’est quelque chose dont je me suis rendu compte avec les retours que j’ai eu, que ce soit autour de moi ou lors des rencontres avec les spectateurs. Il y aussi des surprises, comme sur « L’exercice de l’État » où je pensais que le rythme et la façon de traiter le sujet assommeraient les gens plutôt qu’ils ne pousseraient au débat à la sortie de la salle. Au final, on s’est rendu compte que les gens adoraient en discuter et en débattre après avoir assisté à la projection. C’est quelque chose que nous n’avions pas forcément anticipé, et c’est tant mieux ! Même moi aujourd’hui je me demande comment les gens arrivent à suivre le film, les 20 premières minutes sont carrément folles !

Vos films sont assez différents dans leur rythme et dans les sujets qu’ils traitent, est-ce qu’on peut parler d’une évolution dans votre cinéma ?

C’est un constat qui revient souvent, et j’ai encore pu le voir ici à Foix. Deux jeunes qui ont vu mes quatre films cette semaine m’ont fait cette réflexion en se demandant si c’était vraiment la même personne qui avait fait les quatre tant chacun d’entre eux est à part. J’entends cette remarque, mais je pense qu’il y a de vrais filiations et que les films se répondent les uns les autres. Mais, peut-être pas autant que je le crois... Le thème de la soumission et de la liberté revient souvent. J’aime écrire sur des personnages très déterminés, très projetés dans ce qu’ils font. Ce sont toujours des personnages qui agissent et qui créent l’histoire plus qu’ils ne la subissent. Il y a quelque chose de physique dans toutes ces histoires, qui touche beaucoup au ressenti. Après, je suis obligé de faire éprouver une certaine tension dans les propos qui sont traités et notamment dans mes deux derniers films. Dans L’exercice de l’État il fallait faire ressentir la pression qui pèse sur le ministre quand il faut faire des choix, de même que dans « Les Anonymes » il fallait faire ressortir cette pression autour de la garde à vue et de la machine judiciaire, c’est une véritable corrida, un mano à mano. Après je ne juge pas quand j’écris un scénario, ce n’est pas mon rôle. Je voulais aussi approcher de plus près ce que représente l’exercice du pouvoir et les difficultés que cela représente. J’ai mon propre avis sur ce qu’il se passe mais ce n’est peut-être pas forcément ce que je mets en avant.

Vos deux derniers films traitent de sujets politiques, de manière assez juste de l’avis des principaux concernés, comment s’est déroulé ce travail de recherche et d’investigation préalable à l’écriture et à la réalisation de tels projets ?

Les deux films sont très différents... Il m’a fallu huit ans entre le moment où j’ai commencé « L’exercice de l’État » et le moment où je l’ai réalisé alors qu’il m’a fallu huit mois pour « Les Anonymes  ». Il s’agit de deux projets différents. J’ai pris le projet des Anonymes en cours. On me l’a proposé alors que le scénario avait déjà été bien avancé et j’ai bénéficié de tout le travail fait en amont par Pierre-Erwan Guillaume le scénariste, et de Florence Dormoy la productrice, ainsi que de toute l’équipe de Canal qui avait déjà bien planché sur le sujet. A chaque fois ce sont des rencontres, c’est approcher les faits, éprouver des situations et c’est surtout se méfier de ses à-priori. C’est un point primordial à mes yeux. Beaucoup de scénaristes enquêtent et vérifient les faits, il ne faut pas croire ! Après peut-être que je fais ça de manière encore plus poussée. Je vérifie constamment pour éviter de faire des erreurs, il peut même m’arriver de supprimer un plan au montage car je juge qu’il est trop bancal et que je trouve qu’il y a quelque chose qui n’est pas juste là-dedans, si je peux...des fois on peut se le permettre, des fois on ne peut pas car le plan est trop important pour l’ensemble du film. J’essaie aussi de m’entourer de professionnels. Sur« L’exercice de l’État », le garde du corps est un ancien de la garde rapprochée de Chirac, qui a fait le GIGN, c’est un mec très affûté. Il nous a beaucoup aidé à l’extraction du ministre, à savoir comment une porte se ferme, où le ministre se place, tout ça est très codé. Après je n’ai pas écrit le film avec un ancien ministre ou un directeur de cabinet avec qui j’aurais pu travailler en binôme. Pendant l’écriture j’ai rencontré pas mal de collaborateurs, qui connaissaient la vie dans les ministères. En parlant autour de moi de ce projet, j’ai pu approcher certaines personnes qui m’ont aidé dans ce travail par des amis communs... Je me suis aussi beaucoup appuyé sur deux journalistes, un photographe et un journaliste du service politique de Libération qui m’ont beaucoup aidé dans mon travail. Ils les connaissent, ils les observent, ils vivent avec eux. Ce n’est pas forcément leur analyse que je recherchais, mais plutôt des renseignements concrets, pour être le plus juste possible dans mon traitement. C’est un monde très fermé, très difficile à pénétrer, très narcissique. Si vous ne vous intéressez pas à la personne, si vous n’avez rien à leur donner, vous ne les intéressez pas, et c’était mon cas. Je n’avais rien à leur donner. Au final, j’ai surtout rencontré des ministres ou des anciens ministres après mon film !

 

Vous parlez des liens entre le privé, le judiciaire et le politique dans vos derniers films. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette question au regard des récentes affaires Tapie ou Cahuzac ?

Quand je lis la presse sur l’affaire Cahuzac ou l’affaire Tapie, la place du Directeur de cabinet revient très souvent. C’est un peu la tour de contrôle, tout passe forcément par lui, le pire comme le meilleur. Quelque part, il doit avaliser ces choses-là car elle dépendent de l’autorité du ministre. C’est un peu la mauvaise place et on le voit avec Richard qui prend aujourd’hui pour Lagarde (Stéphane Richard était le directeur de cabinet de Christine Lagarde lorsqu’elle était à Bercy). Ça je le comprends, car j’imagine à peu près la réunion de travail. Pour Cahuzac, je pense qu’il était extrêmement apprécié au sein de son cabinet, sur son degré de compétence, sa capacité de travail et d’investissement dans son poste et je crois que son cabinet a vraiment cru jusqu’au bout à son mensonge. Ils ont du ressentir de très près la tension personnelle qu’avait Cahuzac lors de cette affaire. Après c’est compliqué de savoir ce que savait chacun des protagonistes, il faudra voir ce qu’en dira la justice.

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