Toulouse Nécropole : un état des lieux du complexe militaro-industriel local

Le collectif La Commune des Mortels publie une brochure intitulée « Toulouse Nécropole. Spécialités locales pour désordre global ». Deux cent trente pages sobrement sous-titrées : « L’industrie d’armement dans la région toulousaine » dans lesquelles le collectif met à disposition de la population à la recherche d’information (ou plutôt de contre-information…) une enquête très documentée sur le complexe militaro-industriel local.

Le collectif La Commune des Mortels publie une brochure intitulée « Toulouse Nécropole. Spécialités locales pour désordre global ». Deux cent trente pages sobrement sous-titrées : « L’industrie d’armement dans la région toulousaine » dans lesquelles le collectif met à disposition de la population à la recherche d’information (ou plutôt de contre-information…) une enquête très documentée sur le complexe militaro-industriel local.

par Léa Chauvac sur www.frituremag.info

 

«  L’économie guerrière ne constitue pas un secteur industriel particulier comme l’électronique, la chimie ou l’aéronautique. Elle ne fait pas appel à une seule technique, mais utilise au contraire des techniques très variées. La recherche a un rôle primordial et l’apport des nouvelles technologies est un facteur dynamisant. L’industrie de la guerre se nourrit de l’innovation civile, tout en développant sa propre recherche techniquement militaire. Les liens sont très étroits. » peut-on lire en introduction de l’ouvrage.
Le postulat du livre est simple : si la novlangue des pouvoirs publics et médias de masse réussit à le cacher partiellement, le « fabuleux » pôle de recherche industrielle toulousain est avant tout dédié à l’armement national, européen, mondial.
La boucherie de 14-18 a « permis » à Toulouse un véritable « décollage économique guerrier ». C’est ici, loin du front, que s’installe la stratégique production d’armes. La Cartoucherie, l’Arsenal, les établissements Amouroux frères… Une balade avec pour thématique le passé ouvrier de la ville suffit à rappeler à quel point « l’envol est fulgurant, propulsant la ville à la troisième place des cités françaises productrices d’armes après Paris et Lyon » ; triste record que les différents dirigeants municipaux ne cesseront de perpétuer, afin de servir la grandeur de « la France militariste ».
L’aéronautique et l’aérospatiale, piliers de l’économie florissante de la capitale régionale, n’ont pas été développés uniquement dans le but glorieux du progrès du transport, mais bien pour asseoir la puissance militaire de l’État à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Et si l’on développe l’industrie aéronautique civile après l’armistice, cette expansion permet bien de faire faire «  d’énormes avancées aux technologies des futurs avions de combat ». La recherche spatiale prend un essor considérable jusqu’à aujourd’hui, et comme pour l’aviation, son objectif dual (civil et militaire) permet de brouiller toujours plus les pistes entre innovations à vocation civile et recherche à but purement militaire et sécuritaire.

Et selon les auteurs, si les citoyens toulousains restent relativement peu informés des buts des pôles de compétitivité régionaux, ils n’ont pu ignorer « l’histoire des usines AZF et SNPE », « particulièrement parlante » et « toujours brûlante »…
L’explosion sur le site AZF le 21 septembre 2001 est reconnue par les pouvoirs publics comme la plus grande catastrophe industrielle nationale. Classée Seveso (c’est-à-dire qu’elle était identifiée comme un site industriel présentant des risques d’accident majeurs), l’usine était connue pour produire de l’Azote Fertilisant utilisée dans la fabrication d’engrais. On sait moins que sa production d’ammoniaque, d’azote et de méthanol était vendue à la SNPE Toulouse (Société Nationale des Poudres et Explosifs), qui en faisait du formol. Et ce formol, associé à l’ammoniaque, permet de produire l’hexaméthylène tétraline nécessaire à la fabrication de tous les explosifs militaires français.

La vie après la SNPE



Avion de combat Rafale équipé de ses volets en composite à matrice céramique Photo héraklès

Si l’usine AZF a fermé après l’explosion de 2001, la SNPE, elle, a « rouvert »(1) peu après. Rebaptisée Héraklès/Safran, cette entreprise industrielle du secteur public est spécialisée dans la fabrication de propergol équipant les propulseurs des fusées, mais aussi et surtout des missiles. Evidemment, l’activité du groupe reste duale, suivant l’imbrication recherche-militaire-civil appliquée dans la région. Mais le secteur armement représente environ 50% du chiffre d’affaires du groupe.
Enquêteurs méticuleux, les auteurs ne s’arrêtent pas à une description de la partie émergente de l’iceberg : ils dressent ainsi un listing des entreprises qui composent le complexe militaro-industriel local, dont Aerospace Valley, ce « pôle de compétitivité bi-régional, Aquitaine et Midi-Pyrénées, de renommée mondiale, fondé en 2005, [réunissant] les professionnels de l’industrie aéronautique et spatiale, civil et militaire ».

Edifiant chapitre où l’on apprend, par exemple, qu’ « en Midi-Pyrénées, c’est aussi près de la moitié des établissements du secteur qui travaillent pour l’armée. Ces établissements sont concentrés dans le Grand Toulouse. Plus l’établissement est grand, plus il travaille pour l’armée. » Que « en 2004, EADS est partenaire de l’Israélien IAI qui doit fournir la plateforme de commandement Eagle 2 pour le projet de drone EuroMale, (…) ancêtre des drones Talarion et Harfang (…) utilisés en Afghanistan à partir de 2009 et dernièrement au Mali. » Ce même drone Harfang est fabriqué par Cassidian, une filiale du groupe EADS implantée à Toulouse…
Les auteurs le rappellent tout au long de l’ouvrage, s’il y a bien une industrie qui ne connaît pas la crise, c’est celle de l’armement : « C’est le marché géo-stratégique par excellence. Les exportations mondiales d’armement (neuf et d’occasion) s’élevaient à plus de 70 milliards d’euros en 2012. La France (6,7 milliards d’euros de prises de commande en 2013) se place au quatrième rang mondial derrière les USA (40% des ventes), la Russie (26%), l’Allemagne (7%) et devant le Royaume-Uni en concurrence avec Israël et la Chine. »

En dernier lieu, Toulouse Nécropole nous rappelle l’enchevêtrement économique évoqué plus haut. La dualité technologique est nécessaire aux industries d’armement comme aux pôles de recherche. Car qui a en tout temps les budgets nécessaires pour financer la recherche ? Le secteur de la défense. Et qui profite des applications civiles des innovations en temps de paix sur le territoire national ? Fort bien résumée par les auteurs (« Une recherche civile qui trouve des applications militaires, une recherche militaire qui sert à l’industrie civile ») cette bipolarité au sein de la recherche, de la technologie et de l’industrie permet une opacité qui sert le secteur de l’économie guerrière. La production est divisée, les acteurs et leurs missions éparpillés et l’on ne sait plus très bien qui fait quoi, sciemment.
Les fabricants d’armes peuvent dormir sereins : personne n’ira leur demander de rendre des comptes puisque nul ne sait qui fait quoi. C’est le mérite de cette brochure : éclairer la population sur le réel moteur de l’économie toulousaine, c’est-à-dire le budget de la défense et de la sécurité. On saura gré aux auteurs de fournir à quiconque veut se renseigner sur le sujet une base solide d’informations sur l’industrie de l’armement toulousaine et ses ramifications. On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas.

(1) Quelques mois après l’explosion, le quotidien régional La Dépêche titrait « AZF c’est fini ! », puis plus loin « Réouverture du site chimique », c’est-à-dire de la SNPE, qui n’a en réalité jamais fermé.

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