L’étonnante histoire coopérative de Mondragon

 

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La coopérative de Mondragon, nom d’une petite ville du Pays Basque espagnol fondée par un prêtre jésuite, a réussi à combiner une politique sociale généreuse et des affaires prospères. Avec plus de quatre-vingts mille salariés travaillant dans différents secteurs d’activités, sous l’égide d’une direction commune, elle a su marier profits, partage des décisions et forte ligne sociale.

 

par Philippe Gagnebet sur www.frituremag.info (Archives)


Mondragon en chiffres, c’est cela : fin 2008, les effectifs s’élevaient à 93 700 personnes travaillant de l’électroménager aux banques, dont 44 % exerçaient leur activité au Pays Basque (80 % étant associés-salariés), 37 % dans le reste de l’Espagne et 19 % à l’international ; quatorze milliards d’euros de chiffre d’affaires (données 2008), 40 % des bénéfices de l’entreprise allant aux salariés, 10 % à des oeuvres de charité ou de formation, 50 % restant pour les provisions, réserves et investissements lourds de l’entreprise ; pas de grèves depuis la date de création ; le licenciement est interdit pour les coopérateurs, et les rémunérations sont fixées par ces derniers ; un recrutement continu dans un secteur réputé sinistré et une expansion à l’international ; pas de parachutes dorés ; deux instances décisionnelles, à savoir l’équipe dirigeante d’un côté et le conseil des ouvriers de l’autre ; une université technologique forte de plus de 4000 étudiants qui sert aussi de pôle R&D et de vivier de compétences pointues…

Au-delà de ces chiffres, l’histoire de Mondragon est unique, exemplaire pour le système coopératif, mais issue d’un contexte politique et historique si particulier qu’on aurait peut-être du mal à le transposer chez nous…

Pour comprendre ces origines, il faut remonter à la guerre civile espagnole.
Mondragon est une petite ville de 7000 habitants située à la limite des trois provinces de Guipuzcoa, Biscaye et Alava. Elle connut de fortes tensions sociales en 1934, période de forts affrontements idéologiques entre capitalisme et marxisme – nouvel espoir qui, en théorie, devait succéder au capitalisme ; elle est aussi une ville de longue tradition industrielle, avec la Union Cerrajera de Mondragon, industrie à haute intégration, Altos Hornos de Vergara, train de laminage, centrale électrique et production de fonderie.

En 1941, un jeune prêtre, José Maria Arizmendiarreta, arrive à Mondragon et
avec lui commence ce que l’on appelle aujourd’hui « l’expérience coopérative
de Mondragon ». Dynamique, entreprenant, idéaliste et pragmatique, il a
tiré plusieurs enseignements de ses expériences de la guerre civile. Pour lui, la seule manière de s’en sortir est de parvenir à l’égalité des chances pour tous. En mentor charismatique il découvre une ville déchirée par la guerre, manquant de structures éducatives ou bien assujetties à l’emprise de l’élite, la grande masse de la population restant dans l’ignorance relative.

Cependant, Mondragon dispose d’un avantage, car l’entreprise la plus emblématique, l’Union Cerrajera, a créé une école pour les fils de ses travailleurs. Très tôt, José Maria Arizmendiarreta engage un travail de formation sociologique, dénonçant les incohérences entre croyances et réalités, développant, et notamment avec les jeunes, l’engagement à l’égard de la communauté dans un esprit de responsabilité sociale.

Guidé par sa propreidéologie, il utilise tous les leviers pour « faire ce qu’il est possible de faire au lieu de rêver à l’impossible ». Le fait coopératif n’est pas structuré dans la pensée du père José Maria Arizmendiarrieta, c’est le fruit du hasard. Ce qui est primordial pour lui est l’accès par le travailleur à la participation et au contrôle du pouvoir de l’entreprise. Tentative à l’époque plus connue par ses échecs que par ses succès.

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Tradition communautaire et coopérative

Au cours de son histoire, une tradition communautaire en coopération avait
cependant vu le jour au Pays Basque, notamment dans le domaine agricole ;
les expériences pratiques et théoriques des activités en coopération avaient été interrompues par la guerre civile dont le dénouement avait impliqué un recul économique et social. L’idée centrale était de faire « une communauté riche et non pas des hommes riches ».

En 1943 il crée l’École professionnelle (devenue aujourd’hui Mondragon Eskola
Politecknikoa) démocratiquement administrée et ouverte à tous les jeunes
de la région. Cette école jouera un rôle prépondérant dans l’expérience coopérative ultérieure.
La création de la première entreprise, ULGOR (dont la marque est FAGOR),
constitue un moment décisif dans cette histoire. Ses cinq jeunes fondateurs, adeptes de Arizmendiarrieta et formés dans son école professionnelle, étaient motivés par l’espoir de donner vie à un nouveau concept d’entreprise. Leur
connaissance des lois de l’économie est certes modeste, mais l’environnement
est propice.

Le succès est immédiat, la ville acquiert une grande notoriété. L’expérience naît au sein de l’autarcie économique, sur un marché demandeur, où tout manque, sans confrontation concurrentielle. La ville dispose d’une structure d’enseignement pour alimenter les besoins en personnel qualifié. La naissance de ULGOR marque le point de départ de l’expérience du modèle de Mondragon.
Ces jeunes entrepreneurs sont néanmoins conscients que pour construire une autre réalité, il faut d’abord construire une réalité économique compétitive : pour être une entreprise sociale, il faut avant tout être une entreprise économiquement viable ; ils savent que la coopérative est différente en interne (démocratique et participative) mais identique face au marché. Quatre ans après la création de la coopérative, le père Arizmendiarrieta comprend qu’un mouvement anti-conventionnel comme le mouvement coopératif a besoin de ses propres armes financières. Il devient impératif de créer une plate-forme financière qui soutiendra le projet industriel. La Caja Laboral surgit en 1959 comme l’outil de développement et d’indépendance financière descoopératives intégrées.

Modèle unique de développement

La Caja Laboral Popular mène alors une double mission : financer le développement coopératif et promouvoir l’expansion sur toute l’étendue du Pays Basque. La banque coopérative se transforme en outil stratégique essentiel pour maintenir le processus d’expansion. Au cours de l’année 1958, le gouvernement espagnol exclut les coopérateurs des droits de la sécurité sociale générale. Cette situation de vulnérabilité transitoire donne lieu à l’organisation de la sécurité sociale autonome, à la création de la mutuelle Lagun-Aro qui, au cours de son histoire, devient un magnifique instrument de gestion des prestations de sécurité sociale, gérant en même temps les prestations de capitalisation. Un système mixte qui combine avec efficacité le système général et la capitalisation à titre individuel.

En 1964, Mondragon s’articule donc tel qu’on la connaît encore aujourd’hui avec ses quatre entités : production, banque, formation,mutuelle. Ce groupe, constitué de ces quatre branches, connaît une croissance très rapide au cours de la décennie 1960 : on comptait 479 emplois en 1960, 4211 en 1965 et 8743 en 1970, au sein de 40 coopératives dont 34 créées entre 1964 et 1970. Mondragon n’échappe pas à la crise économique du début des années 1970, dont les effets vont se poursuivre durant une dizaine d’années.

Le redressement s’opérera au prix d’efforts considérables en matière d’organisation du travail, de gestion (péréquation des résultats entre secteurs) et de politique commerciale (ouverture à l’export) ; on observe simultanément la mise en réserve des excédents de gestion et le développement de la caisse, qui collecte 300 000 comptes en 1980.

Le complexe est actuellement divisé en trois secteurs : industriel, de distribution et financier, faisant de Mondragon un modèle unique de développement coopératif, difficile à imiter, mais certainement indispensable à connaître et reconnaître, à l’heure d’une nouvelle crise mondiale du capitalisme.

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