Libre à tout prix, la librairie

 

Illustration Plinpopossum

La librairie survit. La région Midi-Pyrénées a accordé en septembre dernier une aide de 26 000€ à douze librairies indépendantes, réparties sur l’ensemble de la région.
Et pour cause, la réalité économique pèse lourdement sur ces passeurs de culture. Mais pas question pour eux de se victimiser : la librairie indépendante est loin d’avoir fait lire son dernier mot.

 par Cyrine Gardes sur www.frituremag.info

Drôle d’attitude silencieuse et respectueuse quand on entre dans une librairie. C’est que des centaines d’ouvrages qui vous regardent, ça impressionne. En prendre un, puis un autre, le feuilleter, se laisser porter par les titres mis en avant sur les tables, ne pas trouver ce que l’on cherche, trouver ce que l’on ne cherchait pas... 120 librairies indépendantes permettent encore de flâner entre les livres, en Midi-Pyrénées. Mais pour combien de temps encore ? À l’échelle nationale, ce sont environ 200 librairies qui ferment leurs portes tous les ans. Des coûts qui explosent, une vente en ligne en pleine expansion, une culture qui s’industrialise... Les libraires de la région évoquent leurs problèmes... et leurs espoirs.

De la liberté et de l’indépendance


« Dans ce qui fonde la culture, le livre est non seulement la production économiquement la plus importante, mais encore le lien symbolique et l’objet le plus pertinent de la transmission, des savoirs, des lieux de la création ». C’est ce qu’écrivait Christian Thorel dans nos colonnes, au mois d’avril 2013. Il est le directeur d’Ombres Blanches, une librairie indépendante historique à Toulouse. Fondée dans les années 60 et comptant à ce titre parmi les plus anciennes, elle n’a jamais cessé d’exprimer sa préoccupation pour le livre et pour le métier de libraire. Le livre numérique ou E-book pour les intimes menace le livre tel qu’on l’a toujours connu. Amazon, et les autres vendeurs dématérialisés se taillent d’énormes parts de marché dans le domaine des biens culturels, désormais considérés comme de quelconques produits marchands. Et c’est ce que font aussi depuis longtemps les Fnac, les Virgin, les Leclerc, proposant autant d’ouvrages que de disques durs externes, ou de boîtes de thon. Régulièrement débattus, souvent combattus, ces thèmes sont présents dans tous les discours de libraires, petits et grands. Car si Ombres Blanches étonne par sa taille, ses rayons, ses étages, la librairie indépendante peut aussi tenir dans deux locaux. C’est le cas et le choix des Frères Floury, gérants de la librairie toulousaine du même nom. Forts de leurs 17 000 ouvrages, ils ont fêté cette année leurs quinze ans d’existence : petite conférence, cocktail réunissant quelques 150 personnes, dont quelques officiels invités « par politesse ». Les mots d’Éric Floury sont parfois durs, mais le métier de libraire est un sport de combat, animé par une vive passion pour la culture et, surtout, pour la liberté. « On n’a de comptes à rendre à personne par rapport à nos choix. On est dans la subjectivité totale. Et une librairie, c’est un des rares lieux encore véritablement libres : tout le monde peut passer la porte, quelque soit son obédience ».


Musta Fior

Dans la librairie indépendante, il n’est pas d’actionnaire extérieur qui puisse faire bouger, au gré du marché, une ligne éditoriale préalablement définie. La proximité est le maître mot du métier : « on laisse le choix à atteindre la création », continue Éric Floury, défenseur d’une diversité culturelle qui, pour lui, est indispensable au citoyen et à sa formation. Dans les hypermarchés de la culture, on trouve de tout et toujours la même chose, ce que les libraires indépendants appellent du « formatage ». Éric Floury ne nie pas les difficultés : « c’est un système purement déficitaire, on fait des concessions énormes de vie, il y a une réalité économique ». L’argent, dit-il, ça n’est son truc, mais il faut bien vivre.

La librairie, aussi en milieu rural

 

Lautrec, dans le département du Tarn, presque 2000 habitants. Depuis 2010, le café Plum, librairie hybride, secoue la vie culturelle du village : « On répond à une véritable demande... Les gens, ici, en ont marre de devoir aller jusqu’à Albi ou Toulouse pour chercher leurs livres ! », explique Maïwenn Aubry, gérante du lieu. Suivant l’exemple d’autres initiatives en zone rurale comme la librairie-tartinerie de Sarrant (Gers), la librairie dispose d’un fonds de 3500 ouvrages à portée généraliste et propose un service de restauration. En milieu rural, la librairie doit souvent multiplier les activités pour exister, alors, forcément, le métier évolue. Et difficile de se faire reconnaître comme tel, par les pairs comme par certaines maisons d’édition, lorsqu’on fait aussi du service entre midi et deux ! Pourtant, ces activités sont un réel soutien pour la librairie : « C’est de la médiation culturelle : une personne qui n’est pas du tout familiarisée avec le livre peut venir boire un Ricard et repartir finalement avec une BD ! », affirme Maïwenn, avec un air de vécu. A la campagne, la concurrence avec Amazon est très rude et c’est une véritable victoire que de réussir à fidéliser les lecteurs. Rien ne remplacera le libraire, nous dit Maïwenn, et surtout pas un écran ! « Notre force, c’est de réussir à établir une relation de confiance, de faire des recherches avec les lecteurs, d’échanger... ». Le défi n’est pas simple dans ces régions perçues comme désertes et au sein desquelles l’offre culturelle n’est résolument pas ce qu’elle est en milieu urbain.

La librairie indépendante, en ville comme à la campagne, apparaît comme lentement agonisante. Mais le principe de réalité (économique) auquel elle semble succomber ne saurait la coincer dans un misérabilisme paralysant. Chez les libraires, ces modestes érudits, il y a un esprit d’initiative en constant mouvement et un violent désir d’aller de l’avant. La librairie indépendante n’a pas fini d’empêcher la culture de tourner en rond.

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Une certaine jungle Amazonienne...

Qui n’a jamais eu la tentation de commander un livre depuis chez soi, confortablement installé dans son fauteuil ? En seulement quelques clics, Amazon se charge de tout. Mais dans l’ombre de ses hangars aux allures industrielles, une réalité sociale se cache, sur laquelle Jean-Baptiste Malet, jeune journaliste, a enquêté.

Comment ça se passe chez Amazon ?
C’est l’usine, c’est là où tout se matérialise. L’entrepôt fait 40 000 mètres carrés. Moi, j’étais « piqueur », je travaillais de nuit : on réalisait des colis à la chaîne, on marchait plus d’un kilomètre, on avait un scanner pour les produits mais il permettait aussi de contrôler tout ce qu’on faisait dans l’entrepôt et notamment, notre productivité. La fatigue était énorme, après des nuits comme ça, on n’est plus bons à rien.

Qu’est-ce que le livre pour Amazon ?
C’est une marchandise comme une autre ! Il n’y a qu’à voir comment les livres sont rangés, on trouve absolument de tout dans l’entrepôt, les ouvrages d’extrême-droite sont mélangés avec des essais humanistes... Amazon cherche seulement à faire du profit, la multinationale bénéficie de montages fiscaux pour payer le moins possible et s’installe dans des zones à fort taux de chômage pour faire passer la précarité de ses emplois.

C’est donc loin d’être un libraire...
Ce n’est même pas du tout une librairie. Moi, je suis bibliophile : j’ai voulu mener cette enquête quand j’ai vu à quel point les librairies indépendantes allaient mal. Amazon, c’est une usine à vendre ; acheter chez Amazon n’est pas seulement un choix individuel sans conséquence. C’est un choix de société.

Titre de l’ouvrage : En Amazonie. Infiltré dans le meilleur des mondes.
Auteur : Jean-Baptiste Malet
Éditions : Fayard, 2013.

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