Comment Utopia a bâti ses succès

En 1973, la première salle du cinéma Utopia voit le jour à Aix-en-Provence. 40 ans plus tard, le succès du cinéma garanti sans 3D et sans popcorn ne se dément pas. La raison d’une telle réussite tient en partie à un modèle économique original, notamment sur la question de l’accès au foncier.

En 1973, la première salle du cinéma Utopia voit le jour à Aix-en-Provence. 40 ans plus tard, le succès du cinéma garanti sans 3D et sans popcorn ne se dément pas. La raison d’une telle réussite tient en partie à un modèle économique original, notamment sur la question de l’accès au foncier.

 Par Christophe Abramovsky sur www.frituremag.info

Mais comment un cinéma peut-il être rentable, sans devenir une industrie de la pellicule ? Michel Malacarnet, co-fondateur d’Utopia avec Anne-Marie Faucon, explique la recette. D’abord, une bonne dose de passion et d’appétence pour des films qui ne passent pas dans les grands complexes, des films rares écrits par des auteurs. Ajoutez une pincée de chance et nappez le tout d’un principe simple : ne pas payer de loyer exorbitant.

Car là est la règle qui a permis au cinéma d’Arts et d’essai de survivre depuis la première salle bricolée d’Aix-en-Provence : s’affranchir de la contrainte budgétaire du loyer. « Le modèle le plus abouti est celui de Tournefeuille », raconte Michel Malacarnet. Ça démarre par un désir, celui de la Mairie de Tournefeuille qui souhaite avoir son cinéma. Quoi de plus normal. Dans le même temps, à Toulouse, les salles Utopia de l’ancien Rio ne désemplissent pas. Les spectateurs ne peuvent assister aux séances quand ils le désirent. « Pendant six ans, Utopia Toulouse a été le cinéma le plus rentable de France, jusqu’à ce que les règles de calcul du classement changent », ironise son fondateur.
En 2000, à Tournefeuille, la municipalité propose alors de louer un terrain de 1200 m2, à proximité de la mairie, pour 500 € par an seulement. Un bail emphytéotique de 99 ans est signé. Dès lors, charge à Utopia de trouver les financements pour la construction et l’exploitation du lieu. Quatre salles de cinéma et un bistrot sont construits pour un montant de 2,8 millions d’euros. Une somme !

Le fond de soutien du cinéma

 

L’opération est rendue possible grâce à un système que tous les exploitants connaissent bien : le fond de soutien du cinéma. Il s’agit en fait d’une sorte de caisse de mutuelle qui récolte 10,72% du prix de chaque billet acheté. Cette taxe spéciale additionnelle (TSA), géré par le centre national de la cinématographie, est une épargne forcée qui va devenir la tirelire bienvenue pour la création de chaque nouvelle salle et pour l’entretien des anciennes. Créé après la seconde guerre mondiale, ce dispositif a déjà à l’époque pour principe : « l’exception culturelle française ».
« Mais pour que cela soit efficient, il a fallu constituer une communauté d’intérêt avec toutes les salles Utopia de France. Ainsi, chacune participe au développement de tous, rappelle Michel Malacarnet. Pour Tournefeuille, quand les travaux ont démarré, nous avions déjà en caisse un millions d’euros grâce à cette épargne ». Pour compléter le tout, le conseil général de la Haute-Garonne subventionne à hauteur de 120 000 €, le centre national de la cinématographie accorde une aide sélective pour la qualité du projet de 25 000 €. Pour finaliser le projet, le crédit coopératif entre en scène et prête un million d’euros avec la caution de l’Institut de financement du cinéma (IFCIC) et de la Mairie de Tournefeuille. « Chaque année, on remboursait 100 000 €. Depuis l’an dernier, nous avons terminé le remboursement de nos emprunts, et cela en moins de 13 ans », annonce fièrement Michel. Désormais, chaque ticket vient alimenter le fameux fond de soutien et garantit les futurs projets, comme celui de la cité des confluences à Pinsaguel, des futures salles d’Onet-le-Château à côté de Rodez…

S’affranchir du système bancaire

 

A Rennes, le schéma est identique à celui de Tournefeuille et les calculs aussi simples qu’une équation sans inconnu. La Mairie de Rennes se porte caution en toute quiétude, vu l’équilibre financier de la communauté des Utopias. La capitale bretonne, étudiante et énergique, peut espérer sans difficulté atteindre les 300 000 entrées par an. Avec un prix moyen du billet de 5€, les 11% du fond de soutien font rentrer dans les caisses mutuelles plus de 160 000 euros… L’avenir s’annonce radieux.
A Onet-Le-Château, la formule est sensiblement différente. La Mairie devient Maître d’Ouvrage. Elle finance les locaux, mais bénéficie du fond de soutien par délégation sur 15 ans. Le temps de rentrer dans ses fonds. Ainsi, le fond de soutien d’Utopia fait en quelque sorte office de système bancaire, sans faire appel aux banques ! Presque une révolution et une façon de réinventer la logique mutualiste. Pour couronner le tout, Utopia Bordeaux est devenu, début novembre, le premier Utopia qui passe en SCOP. Désormais, l’outil de travail devient la propriété de ses travailleurs…

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