​Dans le Sud-Ouest, l’éolien industriel se développe dans les campagnes

Pour ou contre les éoliennes ? À chaque projet, le débat resurgit, sans être souvent posé dans les bons termes. Loin de la caricature opposant les anti-éoliens aux anti-nucléaires, il est désormais de plus en plus question de la manière de développer les énergies « renouvelables ». Enquête en Aveyron, dans le Tarn, en Ariège et dans l’Hérault.

Pour ou contre les éoliennes ? À chaque projet, le débat resurgit, sans être souvent posé dans les bons termes. Loin de la caricature opposant les anti-éoliens aux anti-nucléaires, il est désormais de plus en plus question de la manière de développer les énergies « renouvelables ». Enquête en Aveyron, dans le Tarn, en Ariège et dans l’Hérault.

Par Grégoire Souchay sur www.frituremag.info

 

C’est un joli coin Camarade. Une petite commune d’Ariège, perchée sur le massif du Plantaurel, dernier contrefort des Pyrénées. C’est si joli qu’on y voit d’un côté l’intégralité de la plaine de la Garonne et de l’autre, les Pyrénées éblouissantes depuis Andorre jusqu’à la vallée d’Ossau.
En ce 15 août 2013, en vacances, nous nous retrouvons par hasard au lieu dit Les Moles, en surplomb de la commune de Camarade, attirés par une pancarte. Le début d’une longue histoire, celle de l’éolien industriel en France.

Car ce 15 août vient de se tenir à quelques kilomètres de là une manifestation, au Mas-d’Azil, pour protester contre un projet d’implantation de cinq éoliennes juste au-dessus de notre halte, sur le pic de Cabanères, 750 mètres d’altitude.
Cinq, seulement ? L’information nous passe un peu par-dessus la tête. Neuf mois plus tard, nous retournons au Mas-d’Azil pour en savoir plus. Florent et Bénédicte nous expliquent l’histoire de Camarade. Béné raconte : « J’ai habité aux Moles et je connais ce pays : des terres très travaillées par l’humain pendant longtemps et qui redeviennent sauvages depuis peu. Imaginer ces éoliennes, là, ça me touche, ça modifie de manière fondamentale le territoire. C’est le monde industriel qui vient exploser ces lieux ». Industriel, le mot est lâché.

Florent, militant aguerri, poursuit : « Le projet a été lancé en 2007, mais la première réunion d’information n’a eu lieu qu’en juin 2013. » Sauf que ce jour-là, le débat tourne au vinaigre pour les promoteurs du projet, acculés par les questions qui fusent de la salle. « Très vite, on s’est retrouvé avec une mairie qui change d’avis et s’oppose au projet, des habitants, dont pas mal de néo-ruraux, qui forment l’association En Avant Camarade et même l’association des chasseurs, tous contre ces éoliennes. »
Et pourtant, cinq éoliennes, où est le problème ? Pour répondre à cette question, les Ariégeois reprennent le travail réalisé par l’association Agir pour le Lévezou, des Aveyronnais confrontés à l’implantation massive d’éoliennes sur ce plateau du Lévezou au nord de Millau. Là-bas, les éoliennes y sont déjà.

C’est leur film, Vent fort sur le Lévezou, recueil de témoignages d’agriculteurs, riverains, ayant vu l’implantation des éoliennes sur ce terroir aveyronnais, qui suscitera le plus grand émoi dans la communauté de Camarade. Au-delà des débats économiques et techniques, on y découvre comment l’implantation des éoliennes fissure le terreau social, un agriculteur attristé expliquant comment « depuis que j’ai accepté, plus personne ne me parle ici. Et si personne ne me parle, je ne suis plus rien ».
Le propos fait mouche. Certains nous mettent tout de même en garde : « Sous couvert de lutte anti éoliennes, certaines associations sont de véritables partisanes du nucléaire » avertit un communiqué du collectif Stop Eoliennes, d’autres sud aveyronnais.

À la frontière entre Aveyron et Tarn, Christian Bernard représente, pour sa part, Vent de Colère, fédération nationale regroupant pas moins de neuf cents associations, unies sur un slogan : « Zéro éoliennes ». Il rejette toute collusion avec les pro-nucléaire - « d’ailleurs, même AREVA fait de l’éolien maintenant » -, et ajoute : « Nous ne sommes pas hostiles en soi au nucléaire, mais la solution est avant tout de réduire les dépenses d’énergie ».
Pour achever de nous convaincre, il nous conduit en voiture à quelques kilomètres de chez lui. Au beau milieu de la campagne et des sentiers étroits, nous découvrons effarés une installation électrique de deux hectares. « Ca, ça peut accueillir jusqu’à deux cent éoliennes. » Et voyant notre surprise : « On ne vous avait pas parlé des pylônes et des transformateurs ? ».

Aux carrefours des autoroutes de l’électricité

C’est l’aspect le plus visuel mais pourtant le moins visible quand on parle des éoliennes. Comme nous l’explique Richard Simon-Labric, syndicaliste CGT chez EDF et mandaté sur les questions énergétiques en Midi-Pyrénées : « L’énergie ne se stocke pas. Il faut donc pouvoir en permanence l’intégrer dans le réseau afin de maintenir la fréquence et la tension. Or, le réseau actuel ne correspond plus à l’arrivée des éoliennes. Il faut créer de nouveaux transformateurs et de nouveaux réseaux. »
Un aspect que Carole Joly, de l’association Plateau Survolté a bien remarqué : « Chaque parc éolien a besoin d’un petit transformateur pour acheminer son électricité sur le réseau. Mais avec le développement de tous ces projets éoliens dans le sud du Massif central, les réseaux sont saturés ».
C’est ainsi que cette conseillère municipale de la commune de Saint-Victor-et-

Melvieux, dans le Sud Aveyron, découvre en avril 2010 un projet caché de transformateur électrique géant à un kilomètre de chez elle. « Neuf hectares avec doublement des lignes de très haute tension, soit vingt-quatre lignes au total au dessus de nos têtes ! » énumère Lionel Jacolinot, son compagnon.
L’objectif : « Transformer l’énergie qui passe en 225 000 Volts en 440 000 volts et l’acheminer aux quatre coins de l’Europe. Pas de chance : nous habitons justement sous une de ces autoroutes de l’énergie ».
Là encore, les débats font rage sur la dangerosité de ces installations, mais une chose est sûre, en 2013, lors de son court passage au ministère de l’Ecologie, Delphine Batho avait pris soin de demander à ce que l’on évite de construire les nouveaux équipements publics près des lignes THT.

Carole poursuit : « En observant aux alentours, sur le Lévezou ou dans le Tarn, nous nous sommes rendus compte qu’à chaque fois, on voyait apparaitre un projet isolé de moins de dix éoliennes puis un autre environ 30 km plus loin. Ce n’est qu’ensuite que chaque commune est approchée pour savoir si par hasard elle ne serait pas intéressée par les "retombées positives" de l’éolien, entendez sonnantes et trébuchantes. »

Il suffit d’observer le schéma régional air énergie pour constater l’ampleur du phénomène : mille cinq cent communes sont éligibles à des implantations éoliennes dans la région. L’Aveyron est le département le plus touché avec cent vingt éoliennes sur le Levezou, quatre-vingt autour de Saint-Affrique et près d’une centaine sur les mont de Lacaune, limitrophes avec le Tarn et l’Hérault.

Et ainsi de se retrouver avec de véritables champs d’éoliennes sur des massifs entiers. Petit à petit, se révèle à nous toute l’architecture industrielle que prend aujourd’hui le développement des aérogénérateurs éoliens dans le pays. Christian Bernard, de Vent de Colère, observe : « On a sacrifié une région et ses paysages pour cette nouvelle politique, sans demander leur avis aux habitants ».

L’éolien industriel au cœur des politiques européennes

Le comble, c’est que tous ces projets, loin d’initiatives comme celle de Montdidier ne servent pas à alimenter en énergie les territoires où ces éoliennes sont implantées.
« On ne peut pas détacher les éoliennes du reste. Nous sommes dans un système capitaliste, elles le sont aussi » martèle Lionel, de Plateau Survolté. Lui soutient que « tous ces projets sont inscrits dans une politique européenne productiviste de libéralisation de l’énergie, des échanges, avec des autoroutes de l’énergie qui vont des Pays-Bas à l’Espagne. Ils projettent même d’en envoyer au Maroc ! »
À cela s’ajoute la fameuse contribution aux énergies renouvelables, payées par tous les consommateurs d’électricité, comme le détaille Richard Simon Labric, de la CGT : « Il s‘agit d’une contribution couvrant à la fois les besoins en énergie des DOM-TOM, les tarifs dédiés aux foyers précaires et surtout une subvention au rachat de l’électricité produite par les énergies renouvelables : éolien, solaire, petit hydraulique, bois-énergie, etc... »
Sauf que cette subvention génère un effet spéculatif. Exemple dans l’Hérault : sur la commune de Fraïsse Sur Agoût, l’association Engoulevent qui luttait contre un projet de onze éoliennes a découvert que le parc, construit par EDF-Energies Nouvelles, a aussitôt été revendu à un assureur étranger, Allianz.
Claire, militante anti-nucléaire et membre de l’association Engoulevent, qui s’est opposée à ces projets, raconte : « J’ai mis longtemps avant de prendre conscience que l’éolien n’était pas une solution, mais inscrit dans les mêmes logiques que le nucléaire. »

Mais bien sûr, on trouve aussi des appuis aux projets éoliens chez de fervents écologistes. Ainsi, malgré de nombreux appels d’associations aveyronnaises, José Bové, député européen EELV n’a jamais accepté de manifester son soutien à ces luttes, expliquant : « Nous sommes anti-nucléaires et donc pro-éoliens ».

« C’est une logique folle, enrage Lionel, de Plateau Survolté, une fois que vous enlevez le label sur votre facture, comment distinguer un kilowatt éolien d’un kilowatt nucléaire ? Tout ça sert la même logique de libre-échange et de marché européen de l’énergie. »
À la CGT, la solution est toute trouvée : « Il faut que les énergies soient utilisées pour le bon usage et au bon endroit, qu’elles rentrent dans une cohérence globale dans les transports, l’habitat … et pour cela, il faut un pôle public de l’énergie » selon Richard-Simon Labric. Sauf que ce syndicat reste très attaché à l’énergie nucléaire.

« Il ne s’agit pas d’un problème d’énergie »

En attendant, les résistances anti-éoliennes s’organisent. Juridiquement d’abord : dès 2008, la fédération Vent de colère a attaqué les tarifs subventionnés en justice au niveau du Conseil d’Etat et de la Cour de Justice Européenne. Localement, chaque nouveau projet d’implantation est attaqué par les anti-éoliens, ce qui retarde d’autant leur mise en place. Autre conséquence : les banques deviennent frileuses dans le financement de ces projets, étant donné que d’un jour à l’autre les subventions pourraient être déclarées illégales.

À Saint Victor, sous la pression citoyenne, le projet de méga-transformateur a déjà été revu, sept hectares au lieu des neuf initiaux, et un nouveau projet sera présenté aux habitants « pour essayer de faire passer la pilule » lâche Lionel.

En Ariège, le 25 février dernier, une action menée par un collectif dénommé « La Bande à Banos » (1) rassemblait une chèvre, un bouc et une quarantaine de personnes dans les locaux d’EDF Energies Nouvelles (EDF-EN), à Toulouse.
Reste que, si le constat les rassemble, tous ces opposants ont des avis divergents sur les solutions. Carole et Lionel tentent de faire passer un message plus subtil : « Ce n’est pas l’éolien en soi qui est le problème. Ce qu’il faut, c’est une transition écologique et une relocalisation du réseau, à petite échelle, avec un contrôle démocratique et sous forme coopérative ».
Ce qui ne convainc pas l’ariégeois Florent, d’En Avant Camarade : « La force du capitalisme actuel est d’avoir fait de sa propre capacité de destruction un marché extrêmement rentable. Il faut arrêter de parler d’un problème d’énergie, c’est avant tout un chantage pour produire et vendre toujours plus de cette marchandise-énergie, c’est une question sociale.
Quant à l’urgence réelle d’en finir avec le nucléaire, ces nouvelles énergies ne sont pas là pour çà, on le voit bien, elles viennent juste s’y ajouter en transformant au passage toutes les campagnes en zones industrielle, comme elles le font à plus grande échelle au Mexique ».

LA JUSTICE ANNULE LES TARIFS SUBVENTIONNES, LE GOUVERNEMENT LES RELANCE

Une nouvelle victoire juridique vient d’être remportée par les opposants aux éoliennes le 28 mai. Le Conseil d’Etat a en effet annulé deux arrêtés fixant les conditions d’achat de l’électricité produite par les installations utilisant l’énergie mécanique du vent. Il suit ainsi la décision de la Cour de Justice Européenne qui avait déjà condamnée la France pour ... distorsion de concurrence.

Les tarifs préférentiels pour les énergies renouvelables étaient en effet considérés comme des formes d’aides publiques et donc une entrave à la libre concurrence. Reste que cette décision, dont le fond politique valide la politique de marché libre de l’énergie, ne remet pas en cause les aides indument perçues par les promoteurs de l’éolien jusqu’à ce jour.

La ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, a aussitôt fait savoir qu’elle prendrait "un nouvel arrêté offrant le même tarif d’achat à l’éolien terrestre", estimant que "la décision rendue aujourd’hui par le Conseil d’État ne remet pas en cause les fondements du dispositif de soutien à l’éolien terrestre".

LA RUMEUR INFONDEE SUR JOSE BOVE

La rumeur courait sur les Causses aveyronnais depuis un bout de temps. Trois ans après une première confrontation via ses proches, l’association Plateau Survolté a décidé d’attaquer à nouveau José Bové au travers de son entourage.
En effet, malgré de nombreux appels à soutien public de la part de l’association et des rencontres, les associations locales déplorent que le parlementaire européen EELV n’ait jamais apporté son soutien aux les luttes contre le méga-transformateur et les projets éoliens sur le plateau du Larzac.
Or, l’association Plateau Survolté signale qu’Anne Lacouture, assistante parlementaire de l’eurodéputé, est une des administratrices de l’association Champs du Monde, qui gère le Camping du Cun du Larzac, projet financé à hauteur de 35 000 euros par la Fondation RTE. Cette proximité ne pose-t-elle pas problème ?

Interrogée par téléphone, Anne Lacouture, s’explique : "Il n’y a aucun lien entre les deux ! Mes activités associatives et militantes personnelles n’ont rien à voir avec mon travail comme assistante parlementaire. De plus, José Bové n’est pas membre du conseil d’administration de l’association, comme nous l’avions signalé à la Fondation RTE (Réseau de transport d’électricité) qui a aussitôt corrigé sur son site cette erreur."
Et d’ajouter : "Il s’agit d’un procès d’intention inacceptable. On ne parle pas de valises secrètes, mais d’une fondation privée qui donne de l’argent en toute transparence à une association pour un projet précis, sans lien avec les personnes".
De son côté, José Bové avait déjà répondu à la polémique en assurant qu’il n’y a "aucune ambiguïté, aucun lien et aucune interférence entre les deux dossiers".

Note

1- M.Banos est le propriétaire des parcelles du sommet du pic de Cabanères, en Ariège. EDF-EN affirme avoir obtenu son accord écrit alors que l’homme est mort sans héritier … en 1921.

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