Radios libres, que reste-t-il de nos pirates?

C’était la fin des années 70. Foutraques, bordéliques, libertaires, révolutionnaires, des milliers de pirates lançaient leurs radios libres dans toute la France.

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C’était la fin des années 70. Foutraques, bordéliques, libertaires, révolutionnaires, des milliers de pirates lançaient leurs radios libres dans toute la France. C’est l’époque où on sentait presque au micro l’odeur des fumées volatiles des studios improvisés dans une caravane, une vieille bagnole ou au fond d’une grange, pour éviter les saisies de la police, en faisant passer en douce dans l’Hexagone des émetteurs pas cher en provenance d’Italie.

 par Grégoire Souchay sur www.frituremag.info

Une époque où un certain François Mitterrand, venu s’exprimer sur une radio libre parisienne, est condamné pour avoir enfreint le monopole de la radiodiffusion. Mais dès son élection en 1981, Mitterrand tient sa promesse : les radios libres sont légalisées dans tout le pays. C’est l’explosion. Partout on créée sa radio avec des bouts de ficelle. En 1984, cette fois, c’est la publicité qui est autorisée. Les radios commerciales privées remportent la mise. Ou presque. Car les pirates des micros ont fait de la résistance. Et depuis 30 ans, ils s’efforcent de faire entendre une autre manière de faire de la radio.

Zone industrielle de Montpellier, un local perdu au milieu des entrepôts. Blam ! Derrière une porte renforcée, rien ne laisse filtrer du son extrême de l’Eko des Garrigues, « l’unique alternative aux radios soupes ». Pirate de 1975 à 1981, elle a eu une notoriété telle dans le milieu techno des années 90 qu’ « elle devenait limite commerciale », entonne Stéphane Tosi, le directeur. « On a voulu revenir à quelque chose de plus populaire ». Exemple de radio libre, spécialisée dans le punk, le hardcore et tous les sons puissants, avec deux salariés et une quarantaine de bénévoles.

Des radios associatives, aujourd’hui, il en existe six cents dans tout le pays, dont « environ 150 correspondent réellement à des radios libres », selon Gilles Margerand, de Radio Saint Affrique (12). Dans la Fédération des Radios Associatives Non Commerciales de Midi-Pyrénées (FRANC-MP), on trouve autant des radios musicales, généralistes, que d’occitanes, syndicales et même des radios confessionnelles. Hugues Schamberger, président de la FRANC-MP, explique : «  il suffit d’avoir une fréquence, de constituer une association, que la publicité représente moins de 20% du budget et de respecter les quelques limitations légales (racisme, violence, etc. …) pour bénéficier de l’autorisation d’émettre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel ». Depuis 1999, le CSA est même obligé de donner « une part suffisante des ressources en fréquence » aux radios associatives - un quart environ.

La course aux subventions

Albi, Tarn. Sur un parvis de banlieue, des cris d’enfants qui résonnent. Ce sont ces gamins qui me conduisent à Radio Albigès, entre la Sécu et un bar qui a fermé. Jacqueline Falgayrac, présidente, nous apprend que «  l’an dernier nous avons passé près d’un semestre juste pour les demandes de subventions et l’élaboration des projets  ». Une rengaine que connaissent toutes les associations, même si en radio c’est pire. Mais Arnaud, coordinateur des ateliers pour cette radio, tempère : «  Sans tout cela, on ne pourrait pas avoir quatre salariés, des ateliers radio dans les quartiers populaires, les écoles, avec les SDF, les gens du voyage ou des émissions en langue étrangère. »

C’est que pour exister, ces radios ont besoin de sonnant et trébuchant. D’abord, avec le FESR, Fond de Soutien à l’Expression Radiophonique (voir encadré) et toute la clique des emplois aidés - où quel que soit le nom, il s’agit toujours d’un emploi non pérenne en partie payé par l’État pendant un à deux ans. Mais chaque subvention sous-entend du travail administratif supplémentaire et du montage de dossiers. Stéphane Tosi, de l’Eko des Garrigues, abonde : « l’informatique a multiplié par deux la paperasse !  », en sortant un énorme classeur : « le FSER, c’est trois paquets comme ça ».
Pour les aides régionales, c’est à la carte. Le Languedoc-Roussillon est au top avec « une des meilleures conventions de partenariat
 », pour Jean Paul Gambier de la FRANC- Languedoc-Roussillon : coproduction de programmes, subventions directes, mise à disposition de matériel et de locaux, sans parler des événements organisés en commun. En revanche, la région Midi-Pyrénées reste bien silencieuse. « Certains politiques ne comprennent pas que c’est dans leur intérêt de faire vivre des voix différentes  », souligne Hugues Schamberger, de la FRANC-MP.

Le Périgord privé de radio 103

Depuis le mois d’avril, à Périgueux, le silence règne. Après des problèmes récurrents dans la gestion administrative de l’Association pour le Développement de la Communication en Périgord (ADCP), deux radios associatives qui en dépendaient, Radio 103 Périgueux et Radio Plaizance, ont été réduites au silence par décision de justice. Témoin direct, Marie-Jacques Monnier, présidente par intérim de l’ADCP au moment de la coupure des micros : « On a dit à tous nos partenaires qu’il y avait urgence, ils nous ont promis des aides rapides. Mais ça tombait pendant la campagne présidentielle et finalement on n’a rien eu ». Aide Dejeix, l’une des six salariés licenciés de radio 103, en garde un souvenir amer : « on a appris les difficultés réelles quinze jours avant la liquidation judiciaire ». Pour elle, la radio c’était plus qu’un emploi : « dès que j’allais quelque part on me disait : tiens, voilà radio 103. Notre vie entière tournait autour de ça, On était à fond et c’était normal ».

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Le FSER, garant de la liberté des ondes

Après leur légalisation en 1982, les radios associatives ne pouvaient pas vivre que d’auditeurs et d’ondes fraiches. Un fond spécial est mis en place en 1988, alimenté par « une taxe parafiscale payée par les régies publicitaires des radios et télévisions privées ». C’est le Fond de Soutien à l’Expression Radiophonique (FSER). Il prévoit 40 000€ pour chaque création et une dotation annuelle représentant plus de la moitié du budget d’une radio. Au fil du temps, ce fond a quelque peu été écorné. En 2001, Jospin intègre la taxe au budget général de l’État. Et depuis 2010, avec la fin de la publicité sur France Télévision, le FSER devient une simple ligne dans le budget du ministère de la Culture et dépend directement du gouvernement. « Globalement la situation actuelle n’est pas mauvaise, soutient Hugues Schamberger, de la FRANC-MP, le FSER est même un des seuls budgets culturels qui a augmenté au cours du dernier quinquennat », passant de 25 à 29 millions d’euros et maintenu en 2012 (sous réserve du vote du budget). Mais plusieurs dangers menacent : la rigueur budgétaire d’abord, mais aussi certains députés qui "s’étonnent" que ces radios subventionnées par l’État ne soutiennent pas assez le gouvernement. Mais rien à craindre, car pour Jean-François Chaval , « ce qui nous sauve, ce sont les radios confessionnelles. Ils pourront toujours se plaindre de notre trop large liberté de ton, mais faire disparaître les radios chrétiennes, juives, musulmanes ou autres dans tout le pays, ça, ils ne le feront jamais ! »

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