Un reportage de Christophe Abramovsky sur www.frituremag.info
Fin 2009, les derniers détenus de l’ancienne maison d’arrêt Saint-Michel de Toulouse ont quitté les lieux. Depuis, deux logiques s’opposent quant à l’avenir de l’édifice ; vendre au meilleur prix pour renflouer les caisses de l’Etat et libérer ainsi le terrain pour d’éventuels promoteurs, ou classer l’ensemble au titre des monuments historiques pour qu’il devienne lieu de mémoire, de culture, des arts et des sciences.
La désormais ex-prison Saint-Michel, loin d’être le vestige d’un passé éculé s’inscrit dans le débat sur le rôle de la prison dans la société, débat qui traverse les XVIIIème, XIXème et XXèm siècles et qui depuis le début du XXIème s’ouvre à un nouveau paradigme, celui du libéralisme économique. Quand le marché des prisons promet d’être juteux, alors l’ambition d’humaniser les peines du concepteur de la prison Saint-Michel, l’architecte Jacques Esquié, est plus que jamais d’actualité.
Pour rappel, en septembre 2002, la loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (LOPSI) autorise l’Etat à lancer un processus de privatisation du parc pénitentiaire français, le plan "Prisons 13000". Ce programme, qui prévoit la construction de 13 200 nouvelles places de prison, s’appuie sur un système de partenariat public-privé et permet ainsi aux groupes de BTP de construire mais aussi de gérer les établissements. L’externalisation des services (restauration, travail pénitentiaire, formation professionnelle, transport et accueil des familles) désengage l’Etat tout en assurant un marché à des entreprises privées « partenaires ».
Alors que pour les philosophes des Lumières et leurs successeurs, la prison devait être le lieu de la rédemption, les politiques contemporaines pénitentiaires lui attribuent en sus la fonction commerciale…
Ce plan « prisons 13000 » devait permettre de réduire la densité carcérale. En date du premier juin 2011, selon le ministère de la justice, les personnes écrouées détenues dans les prisons françaises sont au nombre de 64 971, soit 5,4% de plus que l’année passée. Le nombre de places opérationnelles est de 56 109. La densité carcérale dépasse 200% pour 7 établissements et se situe entre 150 et 120 % pour 79 autres…
Humaniser les peines
Quand l’observatoire International des Prisons et Amnesty International rendent compte régulièrement des mauvaises conditions d’incarcération et de la surpopulation carcérale indigne d’un pays civilisé, la maison d’arrêt Saint-Michel pensée par Jacques Esquié au XIXème siècle apparaît comme une tentative progressiste de rendre la prison plus humaine. Alors le décalage n’en est que plus probant.
Odile Foucaud, historienne de l’art et auteur d’une thèse de doctorat sur l’architecte Jacques Esquié, n’hésite pas à parler d’une œuvre unique, même si le type « philadelphien » (prison en étoile) a été répété dans le monde entier. « C’est une œuvre originale avec ses matériaux utilisés, briques foraines typiques et galets de la Garonne. Sa forme en étoile et sa rotonde centrale, où il y avait l’office religieux, tout autant que les surveillants, rappelle que Dieu surveille ses ouailles et qu’il veille à leur rédemption. »
Une architecture parlante
A l’extérieur, un castelet type château fort médiéval inquiète et n’invite pas à y pénétrer. Mais, le passant se sent rassuré. A l’intérieur, c’est l’inverse, la cour d’honneur ressemble à un couvent roman qui apaise et appelle presque à la méditation et au silence. Cette ambivalence volontaire s’inscrit dans la grande réflexion quant à l’humanisation des peines qui démarre à la fin XVIIIème siècle et qui va parcourir tout le XIXème. Selon la chercheuse, dès que l’enfermement devient la peine générale, que la torture est abolie, ainsi que les galères, alors la prison doit se transformer. La prison ne doit plus maltraiter, elle doit soigner. L’ex-prison Saint-Michel sera conçue avec les règles les plus modernes d’hygiène de l’époque (sanitaire, chauffage, ventilation) et une séparation des détenus selon leur catégorie.
Hôpitaux, comme prisons doivent devenir des lieux où l’on guérit le corps ou l’esprit. Odile Foucaud cite, dans « La prison Saint-Michel. L’artiste et l’ingénieur », l’aliéniste Esquirol en 1838, selon lequel un plan bien conçu constituerait « un instrument de guérison » et « l’agent thérapeutique le plus puissant ».
On est bien loin de la réflexion contemporaine sur le rôle des prisons.
Et les citoyens dans tout ça ?
Philosophiquement, la bataille autour du devenir de l’ex-prison Saint-Michel révèle deux visions de la société. Une première, pragmatique, « court termiste », libérale où la valeur pécuniaire du m2 de terrain constructible est infiniment plus importante que la valeur patrimoniale et mémoriale. À cette approche s’oppose celles des associations de quartier et de la municipalité toulousaine qui prônent la conservation de la totalité des bâtiments au nom du vivre ensemble, de la mémoire et d’une histoire toujours présente.
Aujourd’hui, les habitants du quartier Saint-Michel, avec le soutien de la municipalité, tentent de faire inscrire l’ensemble de l’édifice au titre des monuments historiques.
Lors de la dernière commission régionale de protection des sites, en janvier 2011, l’ancien préfet Dominique Bur avait fait classer le castelet d’entrée et la cour d’honneur de la prison, « omettant » d’inscrire à la demande de protection la rotonde et les cinq branches en étoile… Un oubli que le comité associatif du quartier Saint-Michel n’a pas manqué de relever.
Guillaume Drijard, Président du comité de quartier Saint-Michel rappelle que tous les maires qui se sont succédé, de droite et de gauche, ont toujours souhaité conserver les bâtiments. Débats publics, réunions, forums, l’association hyperactive fait réfléchir l’ensemble des habitants. Pour Guillaume Drijard, « l’intérêt de conserver la prison tient en partie à la philosophie de l’enfermement qui présidait alors, à cette utopie philanthropique qui avait l’ambition de soigner les délinquants. Elle est aussi un lieu de mémoire que les associations d’anciens combattants veulent conserver ». De nombreux résistants furent incarcérés durant la seconde guerre mondiale ; André Malraux, Raymond Naves, Angèle Bettini, François Verdier, lequel fut exécuté en ce même lieu. Sur une pancarte du comité de quartier, on peut lire « araser les bâtiments, c’est araser la mémoire ».
La Mairie de Toulouse s’est engagée à défendre ce dossier. Vincentella de Comarmond, adjointe à la culture souhaite travailler avec les habitants. « Nous sommes favorable à un projet culturel, autour de la prison Saint-Michel, un projet urbain qui ferait la jonction avec le futur quartier des sciences (allés jules Guesde et rue des 36 ponts) ». Le 8 juin 2011, le premier comité de pilotage a réuni les associations de quartier et d’anciens combattants, les acteurs culturels et l’Université Paul Sabatier, sous le pilotage du maire Pierre Cohen. Une deuxième réunion est prévue en octobre afin de poser les bases d’un consensus. Quoiqu’il en soit, l’ensemble des acteurs souhaite un projet ambitieux, d’intérêt général en relation avec la culture et les sciences…
L’ex-prison Saint-Michel ne s’inscrit pas seulement dans un projet urbain et patrimonial, elle est aussi le symbole d’une philosophie sur l’enfermement que l’architecte Jacques Esquié avait initié et que les citoyens d’aujourd’hui doivent poursuivre, interrogeant le rôle des prisons dans notre société.
Propriété de l’Etat, la prison St Michel était estimée à 750.000€ en 2002. Ses 19.400 m² situés dans le centre ville de Toulouse intéressent des promoteurs immobiliers. Les prix pourraient s’envoler en effet et atteindre 18 à 25 millions d’€. Mais la Mairie, déjà sous l’impulsion de Philippe Douste-Blazy en 2002 nourrit d’autres projets, notamment celui d’un centre culturel.
Ouverte en 1872, la maison d’arrêt accueillait des prévenus, délinquants et criminels en instance de jugement ainsi que des condamnés à des peines courtes n’excédant pas un an. En 1995, l’établissement comptait 280 cellules pour 500 détenus dont une trentaine de femmes et une vingtaine de mineurs. 126 surveillants y travaillaient.