La pendule au salon, qui dit oui, qui dit non...

Ce matin, mon frigo ressemblait à un hall de gare soviétique. Puis il a fallu que je vienne m’agglutiner dans ces bouchons. Pendant ce temps, des dizaines de mails doivent prendre d’assaut ma messagerie. Envie d’appuyer sur le bouton « pause », de trouver un abri, une position de repli.

Ce matin, mon frigo ressemblait à un hall de gare soviétique. Puis il a fallu que je vienne m’agglutiner dans ces bouchons. Pendant ce temps, des dizaines de mails doivent prendre d’assaut ma messagerie. Envie d’appuyer sur le bouton « pause », de trouver un abri, une position de repli. Pas d’énergie pour creuser un tunnel sous terre. Pas de sous pour prendre un billet d’avion pour le Bhoutan. Et plus beaucoup d’essence au compteur. Et puis je pense au grand cerisier. Oui, le grand cerisier...

 par Anne-Sophie Terral sur www.frituremag.info

 

Ça, c’est un truc vraiment immuable, pas soumis aux fluctuations du CAC 40, à peine aux aléas climatiques. Quelque chose de préservé, à l’abri des regards et de toute cette agitation inutile. Sous le cerisier, un chapeau de paille sur la tête et une loupe à la main, il y a ma grand-mère. Elle aussi est immuable, ma grand-mère. Comme un roc, un arbre, une idée fixe.

La loupe, c’est parce qu’elle a 94 ans. C’est aussi parce qu’elle lit le journal, tous les jours. Et des tas de livres aussi. Elle en déroule ses histoires, ses anecdotes, ses conclusions politiques. Un peu trop révolutionnaires pour le camp réformiste de la famille d’ailleurs. Attention à la petite vieille qui n’a l’air de rien. Son esprit est un Rafale lancé à pleine vitesse. Jamais dans la nuance. Toujours prête à dégainer un argument affuté qui te met K-O. Ça au moins, c’est une valeur sûre. Comme les meubles cirés de sa maison, les tasses à café dans le grand buffet et le vieux canapé couleur « vert indescriptible ».
En passant la porte d’entrée, je crains quand même un choc « rythmique ». Par rapport à la vie de dehors je veux dire. Un peu comme passer d’une danse yiddish à de la danse butô. Mais je sonne et Manou est là. J’ai de la chance qu’elle m’ait entendu grâce à son appareil bizarre dans les oreilles.
Elle m’ouvre et je saute à pieds joints dans son monde pour échapper au mien.

Les rituels du matin, chorégraphie de l’infiniment petit

 

C’est encore tôt le matin et j’ai décidé de me transformer en observatrice du temps. Une sorte d’ enquêtrice des instants, partie en reportage dans son quotidien. Voir qui sonne le gong dans cette maison. Comprendre comment le temps déroule sa corolle. J’avoue. J’ai un peu peur. Peur de l’ennui, du silence, de trop de fadeur.
C’est le début de la journée. Rien de paranormal à relever. L’aiguille de ma montre suit son trajet classique. Il y a juste quelques nouveaux bruits que d’habitude je n’entends pas. Le chien qui aboie très loin. L’horloge qui tourne. Le café qui coule.
Tapie dans l’ombre de la maison, j’observe. Pour ma grand-mère, en ce matin comme les autres, chaque action ressemble à un rituel effectué avec une délicatesse tremblotante. Ce ne sont pas les pensées parasites qui brouillent ses mouvements. C’est autre chose. Se lever. Déjeuner. Se laver. Faire le ménage. Me réchauffer du café. Lire un peu.
Ce n’est que sur le coup de midi que mon rythme cardiaque commence à ralentir. La sensation intérieure est à la fois agaçante et captivante. Et voilà que mes questions déboulent et bouleversent le rythme bien huilé de cette matinée.
Qu’est ce qui fait que toi, qui as élevé trois enfants, perdu puis retrouvé ton espoir, fait la classe à des dizaines de gosses, usé tes godasses sur des chemins caillouteux ; qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui, tu me danses cette chorégraphie de l’infiniment petit ? Chaque pas, chaque geste semble avoir une raison, une existence propre. Même à l’heure du repas qui est déjà là, ponctuelle.
Mettre le plat préparé à réchauffer. Sortir un verre. Servir du vin. Regarder le liquide grenat. Le porter à tes lèvres. Tirer la chaise. Replacer le coussin. T’asseoir. Me sourire.

Je commence à te parler de ce besoin de revenir à un peu de lenteur, dans ce monde où tout va trop vite. Ça te fait marrer. Ce n’est pas une surprise : dans ta tête, ça va beaucoup plus vite que chez la plupart des trentenaires accros des tablettes numériques. Tu me dis, « c’est vrai que maintenant, c’est plus du genre rapidos. Mais enfin... ».
Pas convaincue par mon objet de recherche la petite vielle. Et si je voulais une réponse sur le thème de la zénitude des choses et de l’apaisement intérieur, il faudra repasser. On a ici la version « mamie gentiment autoritaire, genre athée cartésienne tendance marxiste » du catalogue.


« Dans ta tête, tu as l’impression que tu vas pouvoir faire comme avant »

Je le tente quand même : par la force des choses, a-t-on une vie intérieure plus riche quand tout ralentit ?
« Tu veux dire quand tu penses à la vie et ce genre de truc ? Disons que quand tu penses à la manière dont tu as vécu et au passé, tu te rends compte des conneries que tu as pu faire. Tu te dis que tu aurais pu mener ta vie d’une autre manière. Mais sans avoir de remords, ni de regrets ». Ce sujet est clos, « de toute façon, je pense rarement au passé... ».

Ta pensée n’a que faire des photos en noir et blanc. Toi l’ancienne institutrice, tu penses au présent de l’indicatif. C’est juste ce satané corps qui est devenu lent, « tu as l’impression que tu vas pouvoir faire comme avant. Sauf que tu peux pas. Tu es bloquée. Là tu vois, je suis assise et je n’ai mal nulle part. Il me semble que je pourrais partir et me lever rapidement pour aller à l’autre bout de la maison. Mais non ! Si j’essaie, c’est la douche froide ! ».
J’entends très fort cette dissonance entre les grincements de ta carcasse et l’agilité de tes raisonnements. Une totale et insoluble contradiction. Envolé, cet équilibre qui mettait au diapason ton esprit et ta carapace. Tes pas sont ceux d’un automate un peu détraqué, d’un petit oiseau déplumé. On pourrait te souffler dessus que tu t’envolerais.
Ton corps te lâche et pourtant, tu ne lui en gardes aucune rancune, « j’ai toujours pensé qu’il fallait se rebeller contre les choses que l’on pouvait changer. Mais là, on n’y peut rien ! ». Tu me racontes tout ça en croquant une pomme. Ça te va bien, toi et tes mots crus, tes mots craquants. « Quand je me vois la binette, je me dis que je suis pas si moche que ça. A condition que je n’ai pas la glace grossissante ! Mais c’est quand je marche... Alors là, c’est la décrépitude... ».
Ta propre mort est une suite logique qui ne te révolte pas, « tu sens que tout ralentit pour finir... dans le néant. Mais tu sais, ça ne me fait pas du peur de mourir. Pas du tout. Je me donne 3 ou 4 ans, pas plus. Je me demande juste dans quel état je vais finir ». Et puis tu rigoles. Comme si on parlait de quelqu’un d’autre.

Photos Philippe Gagnebet


Lectures et bavardages de l’après-midi

C’est le début de l’après-midi. Tu vas t’installer pour lire à l’ombre. Il faut descendre et sortir dans le jardin. Bien sûr, tu fais toujours craquer le parquet sous ton poids plume. Mais c’est imperceptible. Ta présence puissante est tremblante. Un château de carte. Un général abandonné par ses troupes. Tu t’accroches aux portes, aux murs, à tout ce qui t’entoure pour pouvoir avancer. Cet escalier en colimaçon est un Himalaya. Ce couloir une expédition dans le désert de Gobie. Le fond du jardin une frontière inter-continentale.
Et encore plus loin, dans la ville, il se passe des choses qui t’échappent, « je sens que je suis dans un autre monde. Je sens qu’il y a des trucs avec lesquels je n’ai aucun contact, du point de vue technique par exemple. Il y a de moins en moins de rapports d’humain à humain. Tu dois t’adresser à des machines. Ces rapports par machines interposées, ça me dégoûte. »
Physiquement, ton monde s’est considérablement rapetissé. Pourtant en toi, il reste immense, « dans ma tête, je suis jeune ! Pourtant, je me dis, tu as 94 ans, qu’est ce que tu attends pour mourir ! Mais au fond de moi-même, je n’en ai pas envie ». Je te demande si c’est parce que tu profites encore de la vie. Ma question te paraît niaise et tu m’envoies bouler, « mais non ! pour moi, je n’attends plus rien car je ne peux plus rien faire ».

Et voilà, qu’espiègle, tu me livres enfin la clef, « j’ai toujours envie de savoir ce qui va arriver, dans le monde et pour les autres. ..Tu vois, je crois que c’est la curiosité qui me tient en vie... ».
Ta curiosité. Il est donc là, ce combattant de l’ombre, qui détient le mécanisme inexorablement enclenché. Elle est là la dynamique cachée de tous ces instants que j’ai scruté en secret. Celle qui fait que malgré la lenteur, je n’ai rien trouvé d’ennuyeux, ni de glauque, ni de mortifère dans ce quotidien ralenti. Cette journée s’est écoulée goutte à goutte, sans accélération, ni retard, ni flottement. Et elle se finit là où elle a commencé.
Sous le grand arbre du jardin, les mots d’un poème résonnent en moi en te regardant,

« déjà vu
tous les cerisiers en fleurs
et pourtant »

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