José-Antonio, 40 ans, catalan, covoitureur clandestin

Pris en tenaille par la crise économique, un ancien agent immobilier catalan s’est inscrit sur un site de covoiturage. De Barcelone à Toulouse, son taxi clandestin a déjà transporté des centaines de passager. Pour s’en sortir, il effectue chaque semaine 4000 kilomètres.

Pris en tenaille par la crise économique, un ancien agent immobilier catalan s’est inscrit sur un site de covoiturage. De Barcelone à Toulouse, son taxi clandestin a déjà transporté des centaines de passager. Pour s’en sortir, il effectue chaque semaine 4000 kilomètres.

Par Maylis Jean-Préau sur www.frituremag.info

Un jeudi matin au nord de Barcelone. Une averse carabinée arrose le boulevard. « C’est la voiture de José-Antonio ! », lance une fille sous son parapluie. Impeccable. Je suis moi aussi à la recherche de ce José-Antonio* et je n’ai pas d’ombrelle. Sur le site covoiturage.fr j’ai acheté un trajet Barcelone-Toulouse pour 25€ à bord de son monospace. Deux minutes plus tard, quatre Toulousains en école de commerce s’installent à l’arrière sur les banquettes. La fille et son parapluie en font partie : « ça fait combien de fois que je monte avec toi José ? C’est au moins la cinquième ! Tu devrais me faire une carte de fidélité ! ». Comme j’ai la chance de baragouiner le castillan, le conducteur me propose de m’asseoir à ses côtés, histoire de taper la causette pendant les quatre heures de route. José-Antonio ne parle pas trois mots de français, d’ailleurs il ne fait aucun business à Toulouse et ne vient même pas flâner comme un touriste au bord de la Garonne. Alors, pourquoi ce trajet ? « C’est mon boulot ! », lance-t-il énigmatique. Une fois passé Gérone, après avoir parlé moto-cross et FC Barcelone, José-Antonio revient sur le sujet : « Le trajet Barcelone-Toulouse je le connais par cœur, je le fais cinq fois par semaine aller et retour. C’est fou, mais je n’ai jamais vu le Capitole, à Toulouse je vais juste manger un bout au Flunch et une heure après je repars avec d’autres passagers ».

« Je suis un produit de la crise »

José-Antonio a beau sourire sous ses lunettes de soleil teintées, il en a gros sur la patate. Pendant 15 ans, il a tenu une agence immobilière dans le quartier de la Sagrada Familia. « J’avais de l’argent, un cheval et même une moto ! Avec ma femme on a pu s’acheter une jolie maison dans un village à côté de Barcelone ». En 2008, tout bascule. « J’ai pris de plein fouet les conséquences de la crise économique. Elle a mis un gros coup d’arrêt au monde de la construction et de l’immobilier ». José-Antonio transforme son agence en magasin d’exposition de cuisines équipées. Il s’achète un monospace et devient vendeur, carreleur, transporteur. Au bout de deux ans, les cuisines elles aussi tombent à l’eau.« En 2011, avec ma femme, on a repris une petite cafétéria dans notre village. Ça n’a pas marché, les gens n’avaient pas la tête à sortir ». Comme il a déjà obtenu son permis poids lourd, José-Antonio devient chauffeur. Il conduit un autobus de touristes français sur un séduisant trajet : la gare, la plage, le camping. Le 30 août 2012, les touristes remballent leurs parasols et José-Antonio se retrouve au chômage, sans aucune perspective de travail et avec deux hypothèques sur sa maison. Un ami de son frère lui a parlé d’un plan pour se faire rapidement des pépètes : s’inscrire sur un site de covoiturage et remplir son monospace de Barcelone à Toulouse. José-Antonio a fait le calcul des dépenses et des recettes prévisionnelles, il a comparé plusieurs trajets. Et puis, il n’avait plus vraiment le choix alors il s’est lancé.

Le trajet Toulouse-Barcelone : en bus, 48€ en 7 heures ; en train, 71€ en 5h30 avec une correspondance ; en covoiturage, de 25 à 30€ en 4 heures.
800 kilomètres cinq fois par semaine, voici la nouvelle vie de José-Antonio : « Ça me permet de survivre, je n’ai droit à aucune aide sociale et ma femme non plus n’a pas de travail ». Le covoitureur ne se plaint pas. Si le job est fatiguant, il y rencontre plein de gens sympas : des étudiants, des touristes, des étrangers, des gens qui travaillent et voyagent avec lui toutes les semaines. La fille avec le parapluie est une habituée : « je ne vais même plus sur le site de covoiturage, je lui passe directement un coup de fil, c’est super pratique et moins cher ! ». A ses côtés, son camarade de promo, Etienne, s’interroge sur la rentabilité de l’affaire : « Aller et retour, il doit y avoir 70 € de péage et 120 € d’essence ? ». José-Antonio confirme, le trajet lui coute 190€. « Donc, pour rentabiliser il te faut 8 passagers à 25€, soit quatre par trajet, sans compter les frais d’entretien de ton véhicule… Je ne suis pas sûr que ce soit très intéressant financièrement », poursuit le commercial en herbe.

José-Antonio n’a pas fait d’école de commerce mais en est bien conscient. S’il remplissait son véhicule huit places à chaque trajet, le bénéfice serait de 800€ par semaines. Dans les faits, les choses se passent différemment. Le covoitureur affirme gagner autour de 1000€ par mois. « Au début, il y avait beaucoup de gens qui s’inscrivaient et ne venaient pas. Maintenant le site covoiturage.fr a mis en place un système de payement en ligne obligatoire donc ce n’est plus le cas. Mais il y a beaucoup de concurrence ! », remarque José-Antonio. Grâce à sa bonne humeur, son véhicule confortable et sa conduite sérieuse, il a obtenu plus de 90 commentaires positifs sur le site. Un sésame également synonyme de pression : « une fois, je n’avais personne à l’aller mais cinq passagers qui m’attendaient à Toulouse, j’y suis allé quand même alors que je perdais de l’argent. Je ne peux pas prendre le risque d’avoir des commentaires négatifs ». A midi, le monospace s’arrête aux portes de Toulouse, au métro Balma-Gramont. Fin du voyage pour les quatre étudiants, très satisfaits. José-Antonio peut souffler jusqu’à 13h30, heure à laquelle six passagers pour Barcelone monteront à leur tour à bord.

Travail au noir ou covoiturage ?

Un mois après ce trajet dans le monospace de José-Antonio, je l’ai retrouvé à Toulouse pendant son heure de pause. Au Flunch, naturellement. « J’ai eu des ennuis, confie-t-il, le site de covoiturage a bloqué mon compte, ils m’ont dit que je faisais du travail au noir, j’ai réussi à les convaincre mais ça risque de ne pas durer ». L’avenir, José-Antonio ne le voit surtout pas en Espagne : « voilà les conséquences d’un système économique basé sur le profit et l’égoïsme : des gens chassés de leurs maisons, une qualité de vie réduite… Je ne veux pas ça pour mes filles ». Avec ses trois mots de français, il pense que ça va être difficile de trouver un boulot de routier du côté de Toulouse. Alors, il regarde les billets pour l’Australie. Et se dit qu’il va falloir encore pas mal de covoiturages pour les payer.

*Le prénom a été modifié

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