Gabriel Colletis : « Le travail ne doit pas être considéré comme un coût »

Gabriel Colletis, professeur de sciences économiques à l’Université Toulouse I Capitole et chercheur au Laboratoire d’études et de recherches sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (LEREPS). Cet ancien conseiller scientifique du Commissariat Général du Plan plaide en faveur d’un renouveau industriel et d’une plus grande considération accordée au travail et aux compétences des salariés. Entretien.

Gabriel Colletis, professeur de sciences économiques à l’Université Toulouse I Capitole et chercheur au Laboratoire d’études et de recherches sur l’économie, les politiques et les systèmes sociaux (LEREPS). Cet ancien conseiller scientifique du Commissariat Général du Plan plaide en faveur d’un renouveau industriel et d’une plus grande considération accordée au travail et aux compétences des salariés. Entretien.


Photo M. A.

par Mathieu Arnal sur www.frituremag.info

Avant d’évoquer le renouveau industriel, on va évoquer votre parcours universitaire et la philosophie du LEREPS dont vous dépendez.

J’ai toujours été préoccupé par les questions industrielles et les risques liés au sous-développement industriel. Dès mon DEA, j’ai commencé à travailler à travers différents mémoires sur les questions industrielles en France, en Allemagne et en Grèce. J’ai poursuivi par deux thèses comparatives, une première en économie sur les transferts entre l’Etat et l’industrie en France et en Allemagne, et une seconde sur le thème de l’approche sectoriel des politiques d’aides à l’industrie dans les deux pays. A la question industrielle, je me suis penché à la problématique territoriale. La combinaison de ces deux dimensions est très importante. Car l’industrie ne produit pas off-shore mais toujours dans des territoires particuliers. Et depuis quelques années, je complète mon panorama intellectuel par des réflexions sur l’économie de la connaissance, le changement technologique, l’innovation.

Lorsque je suis arrivé à Toulouse en 2000, j’ai rejoint le LEREPS, un laboratoire spécialisé initialement sur les questions de financiarisation du capitalisme et du fonctionnement des marchés financiers. C’est le premier laboratoire d’économie à Toulouse, fondé en 1976 par François Morin, chercheur spécialisé sur les questions de finance, finance internationale, système bancaire et supervision bancaire, membre du Conseil politique de la Banque de France et autres fonctions institutionnelles. Sa philosophie est pluridisciplinaire. Autour de l’économie, s’agrègent la sociologie, l’aménagement du territoire, la gestion… Parmi ses axes de recherche, outre les questions industrielles, territoriales et financières, il se tourne de plus en plus vers le développement durable. Autre particularité, il est attaché à plusieurs établissements d’enseignement supérieur. Historiquement, il a été un laboratoire de l’Université Toulouse I Capitole. Aujourd’hui, sa tutelle principale est l’IEP mais reste rattaché à l’UT1 ainsi qu’à l’Université Toulouse-Jean Jaurès et à l’Ecole nationale de formation agronomique. Ce quadruple rattachement fait que c’est un laboratoire de site et non pas d’une université particulière, qui défend une conception de l’économie politique, ouverte aux autres sciences sociales.

Quelles sont les grandes causes et les grandes étapes de ce progressif démantèlement industriel en France ?

La désindustrialisation démarre à la fin des années 60 et au début des années 70. C’est un phénomène qui résume les différentes dimensions de la crise industrielle et économique. De mon point de vue, la France ne peut pas rester un pays développé si ses activités productives déclinent. Les raisons de ce lent démantèlement sont assez nombreuses. Chez beaucoup d’économistes et une bonne part des hommes politiques, les services sont la marque d’une économie moderne alors que l’industrie est considérée souvent à tort comme une activité liée au passé. Cette représentation a causé beaucoup de dégâts dans l’imaginaire collectif et dans le manque de soutien dont a pu pâtir l’industrie française. Il y a aussi une conception erronée de la compétitivité et du travail. On continue à considérer aujourd’hui la compétitivité essentiellement comme une affaire de prix. Ceci induit directement à penser le travail comme un coût qu’il conviendrait nécessairement de réduire, alors qu’on devrait le considérer comme étant le facteur premier de compétitivité. On parle de charges sociales qui seraient trop lourdes alors qu’on devrait utiliser le terme beaucoup plus neutre de cotisations sociales. On considère les salariés comme une masse salariale alors qu’on devrait valoriser les compétences des gens qui travaillent. Je me souviens d’un entretien que j’avais eu avec un grand patron de la chimie allemande qui m’expliquait la différence de performance entre la chimie outre-Rhin et la chimie française. La façon dont cette dernière met systématiquement en pré-retraite ses salariés de plus de 55 ans est catastrophique parce qu’elle se prive ainsi de l’expérience et des compétences accumulées par ses salariés. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises comme Renault ont des problèmes d’usinage car les salariés « seniors » ont été écartés voir licenciés.

Une autre cause majeure de cette désindustrialisation est liée à la stratégie d’extraversion des grands groupes français. Ils ont privilégié de manière systématique l’investissement à l’étranger. Aujourd’hui, environ 80 % des investissements s’effectuent ailleurs qu’en France. La base productive française n’a pas été renforcée ces dernières années et on le voit dans certains secteurs comme l’industrie automobile. Autrefois, la France produisait annuellement sur son sol environ quatre millions de véhicules. La production a chuté de moitié voir encore moins. Un groupe comme Renault produit très majoritairement à l’extérieur des frontières nationales, y compris sur des modèles de sa gamme. Les grands groupes français obligent leurs sous-traitants et co-traitants à atteindre des objectifs de délocalisation. Pour rester fournisseur de Renault, il faut accepter de délocaliser sa production au Maroc ou ailleurs. Tout ceci participe du déclin de la base productive industrielle française.

Je vois une troisième cause principale avec la stratégie publique. Deux aspects majeurs ont porté tort à l’industrie française. Les stratégies publiques n’ont pas recherché une croissance la plus forte possible mais d’autres objectifs comme par exemple ce qu’on appelait autrefois la désinflation. Rares auront été les gouvernements qui auront cherché la croissance économique. Ils ont préféré chercher l’équilibre des prix. Il y a une sorte de cercle vicieux qui se produit alors entre une croissance économique très faible qui pousse les groupes français à investir à l’étranger. Ces derniers à l’étranger anémient la croissance et sapent l’outil industriel.
Enfin, s’agissant des politiques industrielles, elles ont souvent considéré l’industrie comme une somme d’entreprises. Lorsqu’on soutenait l’informatique, on soutenait Bull, lorsqu’on soutenait les télécommunications, on soutenait Alcatel… Quelque soit le secteur, on soutenait ce que l’on appelait les « champions nationaux ». C’est une grave erreur car une véritable politique industrielle doit favoriser une densification des relations entre les entreprises et les laboratoires de recherche, faire inter-réagir les différents acteurs dans un système, un tissu. Malheureusement, les politiques industrielles nationales comme régionales ne sont que des politiques de soutien d’entreprises isolées.

Les politiques industrielles françaises ont porté leurs fruits au temps des options planificatrices, dans les années 1945-1975. Faut-il revenir à ce corpus politico-économique ?

Revenir en arrière n’est ni souhaitable ni possible. De même qu’il est important de rappeler que la planification n’a pas été l’affaire de l’Etat contrairement à l’idée largement répandue mais bien de l’ensemble des forces vives de la nation. Le Commissariat Général du Plan était le lieu dans lequel les commissions sectorielles étaient multipartites et où on élaborait les objectifs et l’affectation des moyens. Les partenaires sociaux, les syndicats, les organisations patronales, parfois les utilisateurs… tout un ensemble d’acteurs qui ont piloté cette politique industrielle et cette planification. Dans le passé, les grands succès de l’industrie française ont pu se faire dans le cadre d’un Etat qu’on a pu appeler un « Etat stratège ». Il assumait quatre fonctions. Certaines entreprises publiques ou à capitaux publics comme la SNCF, EDF assuraient une fonction de production, des commandes publiques. L’Etat tenait là le rôle d’acheteur et était donc à l’origine de ces politiques industrielles importantes. L’Etat était aussi chercheur, avec la mise en place d’institutions comme par exemple le CEA dans le domaine de l’atome. Il ne faut pas oublier aussi l’Etat financeur. Une bonne part de ces investissements consentis était majoritairement financée grâce au Fonds de développement économique et social, qui est en fait une émanation du Trésor public. Je ne pense pas qu’on puisse dupliquer cette politique-là mais on peut en tirer certains enseignements. Lorsque aujourd’hui, à propos du groupe Airbus, l’Etat renonce à faire valoir ses droits d’actionnaire ou lorsqu’il abandonne, sous couvert de partage de la décision du conseil d’administration d’Airbus ou de celui de Renault, on peut se demander comment il peut faire pour exercer son pouvoir de décision dans le capital d’Alstom. Depuis une vingtaine d’années, l’Etat ne donne aucune véritable orientation substantielle lorsqu’il entre dans le capital d’une entreprise.

Au printemps, l’Etat est rentré dans le capital d’Alstom à hauteur de 20% dans le cadre de la reprise de l’essentiel de la branche énergie du groupe par General Electric (GE). En contrepartie, il y a le maintien de quatre centres de décision en France avec la création de 1 000 emplois supplémentaires dans les trois ans. Quel est votre avis sur la gestion de cette participation ?

Il est extrêmement étonnant que le conseil d’administration d’une entreprise qui ne représente jamais que ses seuls actionnaires, à savoir 14 personnes, aient la possibilité de décider du sort des 75 000 salariés. Je suis assez choqué par cette gouvernance privative. Alstom n’existe que par diverses interventions publiques qui ont fait que cette entreprise est devenue un fournisseur extrêmement important de l’industrie nucléaire ou de la SNCF. Aujourd’hui, on feint de constater la taille d’Alstom, beaucoup plus petite comparée à celle de ses grands rivaux (Siemens, General Electric, Mitsubishi étaient les trois candidats au rachat) mais il faut rappeler que cette entreprise était une filiale de la Compagnie Générale d’Electricité (CGE). Ce très grand groupe français, qui a été progressivement éclaté, associait naguère donc Alstom, les chantiers de construction navale comme celui de Saint-Nazaire, Alcatel dans les télécommunications… L’éparpillement est le résultat d’une décision prise uniquement sur des critères financiers et non industriels. Aujourd’hui, on ne peut que constater les dégâts de la financiarisation de stratégie de groupe qui pousse les groupes à devenir des entreprises extrêmement spécialisées sur des segments de marché souvent très étroits, là où autrefois des anciens conglomérats pouvaient jouer la complémentarité. Arnaud Montebourg, qui a cautionné l’opération de rachat par General Electric, a répété qu’on allait faire du « patriotisme économique » puisque l’Etat prend 20% du capital d’Alstom. Certes, mais on parle de quel Alstom ? On parle d’une entreprise qui a perdu les deux tiers de son chiffre d’affaires et qui est donc considérablement réduite par rapport à son périmètre initial. La réalité c’est que General Electric a fait main basse sur 60 à 70% du chiffre d’affaires de l’entreprise, avec le rachat des turbines à gaz et à vapeur (plus grande part de la valeur ajoutée du groupe) et la totalité des actifs dans les énergies renouvelables (éolien terrestre, géothermie) qui passe donc sous contrôle américain à 100%. La réalité c’est que General Electric a fait main basse sur 60 à 70% du chiffre d’affaires de l’entreprise, avec le rachat des turbines à gaz et à vapeur (plus grande part de la valeur ajoutée du groupe) et la totalité des actifs dans les énergies renouvelables (éolien terrestre, géothermie) qui passe donc sous contrôle américain à 100%. On gère l’industrie française qui ne cesse de partir en lambeaux. Pour rassurer l’opinion, l’Etat se pose en protecteur d’une entreprise qui ne cesse de se rétrécir, sous les coups de la financiarisation, d’une mondialisation débridée et d’une perte de maîtrise du processus décisionnel.

Des économistes et des éditorialistes néo-libéraux se sont indignés de cette prise de participation de l’Etat. Pourtant, l’Etat fédéral américain n’hésite pas à intervenir dans le capital de certaines grandes entreprises. La vision néo-libérale française paraît beaucoup plus sauvage que celle anglo-saxonne. Comment l’expliquez-vous ?

La seule pensée néo-libérale est française et non américaine. Il faut pour cela remonter aux origines du libéralisme au XVIIIe siècle. L’Ecole libérale française, par rapport à celles anglaise et allemande et donc avant l’avènement de celle américaine, est une école ultra dont la figure de proue est Jean-Baptiste Say (1767-1832). Sa maxime bien connue, que les anglo-saxons reprennent en français dans le texte, est « laisser faire, laisser aller ». Ce n’est pas un hasard si le livre de chevet de Milton Friedman (économiste, fondateur de l’Ecole économique dite de Chicago) et de Ronald Reagan (président des Etats-Unis de 1980 à 1988), à l’origine de la « révolution conservatrice » dans les années 80 (qui se caractérise par une réduction drastique des interventions de l’Etat dans les domaines économiques et sociaux) c’est le Traité d’économie politique (1803) de Say. Ce qui est différent de la pensée d’Adam Smith et de David Ricardo, qui eux insistent de façon permanente de la nécessité d’un Etat régulateur, d’un Etat arbitre alors que les libéraux français considèrent que toute intervention étatique, quelle qu’elle soit (intervention d’arbitrage, promotion de l’intérêt général, régulation des activités économiques) est à proscrire.

A cette vision, vous prônez l’industrie comme « bien commun ». Qu’entendez-vous par là ?

Dans son ouvrage majeur Le Capital (à partir de 1867), Karl Marx dénonce de manière pertinente les rouages du capitalisme, en critiquant la propriété privée des moyens de production. Malheureusement, il reste assez évasif quant aux formes alternatives de propriété. S’il évoque la propriété sociale des moyens de production, il est en revanche plus vague et finalement peu précis sur les associations et les coopératives. La réflexion sur ce qu’on appelle les « biens communs » ou « communs » donc à savoir la gestion collective de biens matériels et immatériels, est finalement assez nouvelle. Elle se développe assez singulièrement aussi bien aux Etats-Unis avec Elinor Ostrom, la première femme à avoir reçu en 2009 le Prix Nobel d’économie en travaillant sur ce champ-là, qu’en France avec des essais de philosophes et sociologues. Je pense notamment à Commun-Essai sur la Révolution au XXIe siècle, ce livre de Christian Laval et Pierre Dardot qui nous montre qu’il y a des biens privés, des biens publics et des biens communs. Ces derniers ont comme caractéristique qu’ils appartiennent à tous les Français. Les formes concrètes sur les entreprises de bien commun.


Elinor Ostrom


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