L’espion qui venait du Gers

Retraité à Lectoure dans son Gers natal, Raymond Nart, 76 ans, a commencé sa carrière d’espion à la DST le service de contre-espionnage français en 1966 sous le Général De Gaulle. Il finira par diriger ce service sous les présidences de François Mitterrand puis celle de Jacques Chirac. Vingt-trois ans après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide entre les blocs de l’Est et de l’Ouest, le vieux chasseur d’espions n’a toujours pas décroché. Il traque encore le traitre de la CIA de « l’affaire Farewell ».

 

L'intégralité de l'article de  Jean-Manuel Escarnot sur www.frituremag.info

« Old spies never die ». Les vieux espions ne meurent jamais, disent les agents secrets de sa Majesté la reine d’Angleterre. Après avoir passé quarante ans de sa vie dans le renseignement, Raymond Nart, 76 ans, ex directeur adjoint de la Direction de la surveillance du territoire (DST) (1), l’ancêtre de la Direction central du renseignement intérieur (DCRI) (2), coule, en apparence, une retraite paisible dans une vieille bâtisse perchée à l’entrée du village de Lectoure (Gers).
Qui se douterait que ce grand père aux mains carrées et à l’accent rocailleux du Sud-Ouest, aimant raconter des histoires à ses petits-enfants, a été une « barbouze » de haut vol ? Un chasseur d’espions, expert en manips et en coups tordus sous une vingtaine de gouvernements et cinq présidents de la République successifs.
Sourire roublard et regard de rapace. Droit comme un « i », Raymond Nart semble en forme. Il a gardé ses réflexes. Comme celui de se poster pour voir venir ses visiteurs avant qu’ils ne franchissent le seuil de sa demeure.

Durant sa carrière il est rarement sorti de l’ombre. Sauf pour témoigner dans quelques-uns des procès les plus retentissants de la cinquième République. « Angola Gate », réseaux de la Françafrique, affaires d’état, Secrets Défense. Dans les prétoires il a parfois croisé des journalistes et des responsables politiques, de tous bords et dont il s’est toujours méfié. « Je n’ai jamais tout dit à mes autorités. Il y a les secrets des vestiaires là où l’on règle le linge sale. Ça ne regarde que ceux qui y sont », sourit-il assis dans la salle à manger aux rideaux tirés.
Dans le monde clos du renseignement, le retraité du Gers est une légende. « Une mémoire vivante des services secrets de la Guerre froide (3) à nos jours », résume, admiratif, un analyste de la Direction centrale du renseignement intérieur. « Ça ne m’empêche pas de dormir », sourit Raymond Nart. A 76 ans le vieux maître espion se lève toujours tôt le matin. Il lit les journaux et écoute la radio. Parfois un nom dans l’actualité réveille une vieille affaire classée dans les tiroirs de sa mémoire. Certaines histoires ne finissent jamais de rebondir.

Sa version de l’affaire Farewell

Le coup d’éclat de Raymond Nart c’est l’affaire Farewell : soit l’anéantissement du plus important réseau d’espionnage soviétique en Europe et aux Etats-Unis. Le cinéma en a tiré un film avec Emir Kusturica dans le rôle de la taupe du KGB (4) et Guillaume Canet dans celui de l’espion français chargé de récupérer la masse de documents ultra-secrets. Nart a jugé le résultat « trop approximatif ». Il s’est donc autorisé à donner sa version des faits dans un récit « L’affaire Farewell vue de l’intérieur » co-écrit avec son « binôme » de l’époque, le commissaire Jacky Debain, et paru cet été aux éditions Nouveau monde.

14 juillet 1981, Palais de l’Elysée. Le patron de la DST Marcel Chalet rend compte d’un dossier explosif au tout nouveau président de la République socialiste François Mitterrand. Du lourd. Grâce à leur taupe au courant du directorat le plus secret du KGB à Moscou, les services français viennent de démonter le système de pillage soviétique des secrets militaires et industriels du monde occidental. Renseigné par un réseau d’agents et d’informateurs occidentaux de très haut niveau, le Kremlin connait aussi bien des systèmes d’armes de défense stratégique américains que de la recherche européenne.

Malgré sa méfiance viscérale vis-à-vis des services de renseignement, Mitterrand se montre convaincu par les preuves qui lui sont présentées. Trois jours plus tard, en marge du sommet du G7 à Ottawa au Canada, il transmettra lui-même ces informations au président américain Ronald Reagan. La plus importante affaire d’espionnage de la guerre froide vient de démarrer.
Dans l’ombre, Raymond Nart est à la manoeuvre. A la tête de la section A4 de la DST, celle chargée du contre-espionnage des services secrets de l’Est, il est le seul, avec l’officier traitant à Moscou, à connaître l’identité de la taupe soviétique du KGB : le colonel Vladimir Vetrov.
A la DST la parano est de mise. « Dans ce service de renseignement paranoïaque, crée à la sortie de la seconde guerre mondiale par un résistant homosexuel, le cloisonnement est une seconde nature », confie un ancien.

Une taupe du KGB

Raymond Nart ne déroge pas à la règle. Hyper méfiant, le maître espion bétonne son affaire. Soupçonnant, à juste titre, les services soviétiques d’avoir infiltré les antichambres du pouvoir socialiste, il a monté une équipe réduite d’analystes et de traducteurs. Le groupe qui traite les documents photocopiés puis microfilmés par Farewell fonctionne clandestinement à l’intérieur même des bureaux de "la rue des Saussaies", le siège parisien de la DST. Les notes transmises aux services « amis » de la CIA et du FBI sont expurgées du moindre indice permettant de remonter à la source.
Durant une année Vladimir Vetrov fera passer des centaines de notes confidentielles à ses officiers traitants, un cadre de Thomson puis un attaché militaire de l’Ambassade de France à Moscou. Il donne les noms de dizaines d’agents soviétiques infiltrés dans les laboratoires de recherche occidentaux. Pas pour l’argent mais pour faire exploser le système de l’intérieur. De l’autre côté de l’Atlantique, au plus haut niveau, on reconnait la qualité des informations fournies. « C’est la première percée significative de l’Ouest derrière le rideau de fer », dira Georges Bush alors vice-président des Etats Unis.

Les histoires d’espions finissent mal. Le 22 février 1982, le colonel Vetrov disjoncte. Lors d’un rendez-vous sur un parking moscovite il tente d’assassiner sa maîtresse, une secrétaire du KGB qui menace de révéler son double jeu et tue le policier qui s’interpose. Il est arrêté. Branle-bas de combat à Paris et à Langley au siège de la CIA. Sous pression de sa hiérarchie, Nart finit par révéler l’identité de Farewell à ses homologues de la CIA. Effet domino : quelques mois plus tard le KGB reçoit l’information par l’un de ses agents à l’Ouest que Vetrov a trahi les siens au profit de la DST. Il sera exécuté le 23 janvier 1985. La France expulsera 47 diplomates russes basés à Paris.
Qui a balancé le colonel Vetrov alias Farewell aux russes ?« Il y avait forcément une taupe du KGB à la CIA ou au FBI », tonne Nart. Un traitre jamais démasqué toujours vivant et sur lequel il lève le voile dans son récit. Certaines parties durent toute une vie.

Retour dans la salle à manger de Lectoure. Comment devient-on espion ? « Je n’y étais pas prédestiné », répond Raymond Nart. Ce « pur produit de la méritocratie républicaine » est né en 1936 à Gaudonville (Gers), dans une famille d’agriculteurs. Collège des Jésuites à Montauban, lycée et faculté de Droit à Toulouse. Il découvre la Russie à l’Institut d’Etudes Politiques avec sa professeure de russe la « magnifique » Hélène Peltier Zamoyska, égérie des dissidents russes envoyés au Goulag, dont il garde un souvenir ému.
En 1960 sous-lieutenant en Algérie, il est affecté à Philippeville au deuxième bureau de l’état-major, le service de renseignement de l’armée. « On ne pratiquait pas les interrogatoires sur les types du FLN. Nous, c’était plutôt la statistique et l’analyse. On collationnait les attentats et les incendies de fermes », précise-t-il.

Saint-Cyr, espions et psychologie

Rentré en France en 1963, il y réussit le concours d’entrée à l’école des commissaires de Saint-Cyr au Mont d’Or. Après une première affectation à la PJ de Bordeaux il débarque à la DST en 1966. Les bureaux de la rue des Saussaies, l’ancien siège de la Gestapo à Paris, sont « dégueulasses » mais l’ambiance « excellente ». Les chefs du service de contre espionnage français « issus de la Résistance » sont « des types habitués aux coups durs et à la clandestinité ». « Des gars qui n’avaient pas froid aux yeux », dit-il.

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