Traversée des Pyrénées : exil forcé des jeunes espagnols


Capture d'écran du site "On ne part pas, on nous chasse"

1939, fin de la guerre civile en Espagne et coup d’Etat de Franco. Les républicains espagnols traversent les Pyrénées et font du Sud de la France une terre d’exil et de mémoire. Manuel Azaña meurt à Montauban et le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) se réorganise en 1944 à Toulouse, rue du Taur. Quelques villes du Sud seront les bastions des républicains de la Retirada. Aujourd’hui encore, de jeunes espagnols franchissent la frontière fuyant la crise. Cet exil, loin d’être monolithe est aussi celui d’une culture de gauche.

par Salsabil Chellali sur www.frituremag.info

Les vagues migratoires ont une répercussion sur la ville de Toulouse, elle aura bien méritée l’appellation certes vendeuse de « Toulouse l’espagnole ». Une réalité culturelle qui a fini par être récupérée et revendiquée. Crise économique, puis sociale et politique en Espagne, et voici une nouvelle génération d’exilés, cette fois-ci économiques se réclamant de gauche sur les terres migratoires de leurs aïeux.
Le consulat d’Espagne de Toulouse enregistre en mai 2013, 13 500 espagnols dans les départements de Haute-Garonne, Tarn, Tarn-et-Garonne, Lot et Lot-et-Garonne dont 5 000 à Toulouse même. Depuis 2010, le nombre d’inscrits a augmenté d’environ 3 000 avec 1 100 inscriptions en 2012 et déjà plus de 500 depuis début 2013. Faut-il encore que les nouveaux venus fassent la démarche auprès du consulat. Donc, les chiffres sont incomplets. Néanmoins, la France reste le second pays d’accueil des Espagnols après l’Argentine. La population espagnole résidente à l’étranger a augmenté de 6,3% en 2012 et la France enregistre parmi les hausses les plus importantes.
Les personnes les plus affectés par la conjoncture actuelle, c’est-à-dire les jeunes, pour la plupart diplômés et au chômage quittent le pays faute de trouver du travail. Le taux de chômage juvénile atteint désormais les 57%. « La situation des jeunes n’est pas très favorable depuis une vingtaine d’années et il est difficile pour les nouveaux diplômés de trouver un premier emploi, sinon ils travaillent dans des conditions précaires avec un salaire minimum à 600 euros » raconte Mats, 22 ans, étudiant Espagnol à Toulouse.

Dans un entretien accordé à France Bleu, le directeur de la Casa España de Toulouse, observe également la venue de familles entières qui travaillaient dans le bâtiment et qui se retrouvent au chômage après l’explosion de la bulle spéculative immobilière. Il y a tout de même une grande hétérogénéité des situations et des expectatives. Une chose est sûre, c’est la situation professionnelle qui a motivé les départs.
En 2011, un collectif de jeunes précaires de Madrid « Juventud sin Futuro » lance une campagne internet et répertorie sur une carte du monde interactive cette génération d’exilés économiques. A partir de cette initiative, les jeunes diplômés en partance constituent des collectifs dans leurs nouvelles villes de résidence dont Bordeaux, Toulouse et Montpellier, plusieurs villes en Europe et en Amérique du Sud. A Toulouse, une quarantaine de personnes a participé à une action symbolique menée en avril, une marche entre le Capitole et le Consulat d’Espagne. Une action identique a rassemblé une centaine d’Espagnols à Montpellier et Paris, au total dans 33 villes du monde à l’appel du collectif de Madrid.

Leur revendication principale : avoir un avenir digne. Et plus concrètement « sensibiliser au sujet de la crise et de l’exode, dénoncer les responsables politiques Espagnols et créer des liens de solidarité entre nous » explique Mats. Le mouvement désigné par le slogan « No nos vamos, no echan », « On ne part pas, ils nous chassent » est très largement inspiré des Indignés ou du M-15 ayant une portée avant tout symbolique et de rejet du système, qui s’est vite répandu à l’international grâce au net.
D’après Manuel, pourtant membre du collectif, ces manifestations des jeunes Espagnols vivant dans des situations précaires « ne servent ni à l’étranger ni en Espagne et le mouvement est avant tout symbolique », « comment régler le problème ? La solution à trouver est plus radicale mais les gens ont peur en Espagne ». Même le « collectif à Toulouse n’est pas d’une grande efficacité, il permet certes à certains de s’entraider un peu au quotidien, sans plus ».

Manuel est à Toulouse depuis deux mois. Ce socialiste et syndicaliste a choisi Toulouse en raison de la proximité culturelle et de son histoire de gauche. Aussi parce qu’il a des amis l’accueillent sur leur canapé. Son contrat comme professeur à l’université de Huelva en Andalousie s’est terminé en décembre. Sans maison en Espagne mais toujours avec une hypothèque sur le dos, il a laissé son enfant de 4 ans et est venu à Toulouse pour exercer comme professeur à l’université du Mirail, dans le cadre d’une bourse Erasmus. Un poste qui lui rapporte 300 euros par mois. Pourtant, des bagages, il en a pas mal, master de professeur, journaliste, historien et en fin de master en sciences humaines. En Espagne, il gagnait 680 euros en tant que professeur mais occupait également un poste comme journaliste qui payait presque le double. Une situation pas si paradoxale étant donné les coupes budgétaires que subit l’Education publique dans son pays.

« La jeunesse est obligée de choisir entre le chômage, la précarité et l’exil forcé » affirme le collectif. Mais, la précarité vécue en Espagne, l’est tout aussi à l’étranger. La plupart des contrats proposés en France sont de courte durée ou ne correspondant pas à leurs réelles qualifications. Le terme d’exil prend tout son sens, c’est cet état social, psychologique ou politique d’une personne qui quitte son pays volontairement- ou non, sous la contrainte, qui implique d’autres difficultés, d’adaptation, d’insertion et de communication qui s’ajoutent à la souffrance du déracinement et de l’éloignement familial. Et à la question, exil temporaire ou permanent ? « Je reste ici. A long terme, je pense trouver quelques chose, mais mon problème est maintenant » répond Manuel. Le temps est long avant que la situation de l’Espagne ne change tangiblement.

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