Spanghero: chronique d’un bestiaire en économie libérale

Au commencement était le bœuf, vinrent ensuite clandestinement le cheval, puis le mouton. Le scandale sanitaire et économique qui a frappé la ville de Castelnaudary dans l’Aude en est aujourd’hui à son épisode judiciaire. Malgré la reprise de l’usine, il reste surtout les dindons de la farce, toujours les mêmes, sur le terrain, et les consommateurs. Retour sur une mauvaise fable alimentaire au moment de la découverte d’une nouvelle filière dans le sud de la France.

 © Illustration Musta Fior. © Illustration Musta Fior.
Au commencement était le bœuf, vinrent ensuite clandestinement le cheval, puis le mouton. Le scandale sanitaire et économique qui a frappé la ville de Castelnaudary dans l’Aude en est aujourd’hui à son épisode judiciaire. Malgré la reprise de l’usine, il reste surtout les dindons de la farce, toujours les mêmes, sur le terrain, et les consommateurs. Retour sur une mauvaise fable alimentaire au moment de la découverte d’une nouvelle filière dans le sud de la France.

 par Philippe Serpault sur www.frituremag.info

En 2009, Laurent Spanghero vend son usine pour l’euro symbolique à Lur Berri, et c’est la filiale Arcadie qui prend possession de l’abattoir attenant. En octobre 2012 est annoncée la fermeture de l’abattoir employant 85 salariés, et fournissant la moitié de la viande produite par Spanghero SA. L’opération, effective en décembre, s’était déroulée dans l’indifférence générale des élus, et l’apathie des éleveurs locaux comme des chambres consulaires. Même les salariés semblaient assommés par cette échéance. Le fournisseur principal disparaissant, il fallait bien compenser par de la viande venant d’ailleurs, ce qui était déjà en partie le cas. La machine à tricherie était en route, via des circuits européens surréalistes.

Genèse d’un échec

 

La mèche s’allume le 30 janvier 2013 quand on détecte au Royaume-Uni la présence de viande chevaline dans des lasagnes en provenance de France. Par précaution, des tests surprises sont effectués chez Spanghero SA qui fournit la viande. Le 2 février, Lur Berri supprime la marque “la Table de Spanghero”, l’entreprise n’est alors plus tenue par les exigences et l’image de cette marque. Le 8 février, le monde entier apprend que du cheval de Roumanie se transformait en bœuf à son arrivée à Castelnaudary, plus de trois cents salariés risquaient alors leur emploi. L’entreprise encaissait là un coup qui risquait de lui être fatal, mais le président de Lur Berri refusait de changer la direction. D’ailleurs on ne parlait pas encore de redressement judiciaire. Les commandes avaient cependant repris, mais le 19 mars, on apprend que du mouton prohibé en provenance du Royaume-Uni se trouve dans les chambres froides de l’usine. L’effet ne s’est pas fait attendre, les commandes ont replongé et l’on a parlé ouvertement de redressement judiciaire, avant l’inévitable liquidation.
C’est alors que Laurent Spanghero est revenu dans la partie. Certes, son nom faisait la une de la presse internationale, mais ce n’était plus du rugby, et tous les coups étaient permis. Celui-ci avait déjà été clair lors de son intervention à AgriTV en direct du Salon de l’Agriculture : « Lur Berri s’est disqualifié dans cette histoire, il doit rendre les clefs du camion », avait-il alors lancé. Au cours de cette même émission, Stéphane Linou, conseiller général de Castelnaudary, déclarait voir dans l’ancien rugbyman, « le seul repreneur plausible pour l’usine. » Dans la préparation de son projet de reprise, Laurent Spanghero aura connu une certaine réticence des pouvoirs publics locaux, lesquels lui refuseront toute rencontre. Stéphane Linou sera resté le seul élu ayant soutenu son projet : « Le sectarisme doit s’effacer devant l’emploi », justifie-t-il avant d’ajouter : « C’est l’occasion et le moment idéal pour réorienter vers les circuits courts un outil industriel, qui plus est, avec la volonté du candidat à la reprise. »

La partie de cache-cache des repreneurs

 

Pendant ce temps, on entend parler à Castelnaudary d’un « projet des salariés », sauf que les salariés de l’entreprise ne semblaient pas vraiment au courant. En fait, il s’agissait de deux cadres de l’entreprise soutenant un repreneur, en l’occurrence le groupement coopératif Maïsadour-Delpeyrat allié à un spécialiste de la gastronomie du Sud-Ouest. Ce repreneur s’est dévoilé face à l’offensive de Laurent Spanghero, épaulé par l’avocat Christophe Lèguevaques, s’engageant à honorer la dette de l’entreprise. Celle-ci s’élevait à onze millions d’euros, et Maïsadour-Delpeyrat ne souhaitait pas l’honorer. Le lendemain de la date butoir pour déposer les offres de reprise, le secrétaire d’Etat à l’Agroalimentaire Guillaume Garot annonce avoir trouvé un repreneur, Maïsadour-Delpeyrat, dans les colonnes de l’Usine Nouvelle, Thierry Blandinières, PDG de Delpeyrat, déclare : « Nous avons été mis autour de la table par le ministre Guillaume Garot, pour faire une offre aux côtés des salariés ». Face à cette situation pour le moins confuse, les clients potentiels refusaient de signer des commandes fermes. L’offre de Maïsadour-Delpeyrat n’a pas été jugée recevable par le tribunal, celui-ci la jugeant incomplète, faute d’avoir obtenu un abandon de créance de la part des banques.

Laurent Spanghero, et ses deux partenaires financiers, un promoteur immobilier de Narbonne, Jacques Blanc, et la société Investeam, pouvait donc revenir aux commandes de l’entreprise, mais la vindicte des élus locaux ne faisait que commencer, ceux-ci laissant entendre que le projet choisi ne serait pas viable. Dans une lettre ouverte au vitriol, Christophe Lèguevaques répond aux élus chauriens qui ont regretté la décision du tribunal de commerce par communiqué de presse. Ces trois élus, le maire Patrick Maugard, et ses adjoints Philippe Greffier et Hélène Giral, n’ont pas souhaité s’exprimer dans nos colonnes. À la fin de l’été, la grande distribution est revenue avec les carnets de commandes. Laurent Spanghero s’était déclaré prêt à contractualiser avec des producteurs locaux : « Il faut préparer cela, je suis en contact avec la coopérative Arterris, nous y verrons plus clair au printemps 2014 », estime l’ancien rugbyman qui se dit modérément optimiste. Une centaine de salariés ont réintégré l’entreprise qui reste convalescente. La remontée en puissance se révèle plus lente que prévu : « L’entreprise va vivre, mais il reste à savoir sur quel périmètre ». Laurent Spanghero se veut prudent et pragmatique, et tranche à propos de la filière bio, évoquée lors de la préparation du dossier de reprise : « Je préfère d’abord consolider ce qui existe. » Entre la fermeture de l’abattoir et la création de la Lauragaise, il n’aura fallu que six mois pour mettre au jour les dysfonctionnements de l’industrie alimentaire financiarisée, et la nécessité d’une alimentation liée au territoire.


Le feuilleton judiciaire

Dès le début de l’affaire, le groupe Findus, destinataire des lasagnes incriminées, a annoncé son intention de porter plainte contre X. La direction de la répression des fraudes indiquait alors qu’elle ouvrait une enquête pour identifier l’origine de la "tromperie". En Roumanie, le ministère de l’Agriculture a également indiqué qu’il menait une enquête. Au début du mois de septembre, huit anciens cadres de l’entreprise ont été interrogés dans le cadre de l’enquête judiciaire. Parmi ceux-ci, le directeur général et le directeur du site ont été mis en examen, le premier a été placé en détention provisoire et le second laissé libre sous contrôle judiciaire. Ces deux personnes sont poursuivies pour, « escroquerie en bande organisée, tromperie sur une marchandise, tromperie sur l’origine française ou étrangère d’un produit, tromperie sur une marchandise entraînant un danger pour la santé de l’homme ou de l’animal, faux et usage de faux, altération des preuves d’un délit, introduction sur le territoire d’animaux vivants, de produits ou de sous-produits ou aliments pour animaux non conformes aux conditions sanitaires ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.