Un toit pour se reconstruire

Photo Housing FirstComment répondre aux besoins des sans-abri souffrant de troubles psychiques ? En leur permettant d’abord l’accès et l’accompagnement vers et dans le logement. Un programme social intitulé « Un chez soi d’abord » est expérimenté conjointement dans quatre villes dont Toulouse.


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Comment répondre aux besoins des sans-abri souffrant de troubles psychiques ? En leur permettant d’abord l’accès et l’accompagnement vers et dans le logement. Un programme social intitulé « Un chez soi d’abord » est expérimenté conjointement dans quatre villes dont Toulouse. Une étude scientifique menée jusqu’à fin 2014.

par Mathieu Arnal sur www.frituremag.info

Favoriser l’accès à un logement ordinaire aux personnes de la rue victimes de troubles psychiques sévères (schizophrénie, troubles bipolaires) et d’addictions (drogues, alcool) pour permettre à terme « le maintien durable d’un chez soi et l’amélioration de la qualité de vie ». Une réelle innovation sociale quand on sait qu’habituellement, une personne en difficulté doit préalablement trouver un hébergement et des lieux de soins (ambulatoires ou hospitaliers) avant de s’occuper de trouver un toit temporaire puis pérenne. L’idée du programme « Un chez soi d’abord », est tout droit inspirée du modèle « Housing First » (voir encadré) mis en œuvre aux Etats-Unis et au Canada. Le projet mandaté en janvier 2010 par Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé et des Sports, se fonde sur le rapport « La santé des personnes sans chez soi : Plaidoyer et propositions pour un accompagnement des personnes à un rétablissement social et citoyen », publié par le docteur Vincent Girard, médecin psychiatre à Marseille, sur la santé des sans domicile. Aujourd’hui, ce sont près de 400 patients qui bénéficient de ce programme de recherche dans quatre villes : Paris, Lille, Toulouse et Marseille. L’étude qui a débuté fin 2011 est étalée sur trois ans. Elle est financée sur les crédits de l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam) médico-social et du programme « Prévention de l’exclusion et insertion des personnes vulnérables ». Quant au comité de pilotage, il est présidé par le préfet de département, en lien avec l’Agence régionale de santé.

Créer les conditions de l’autonomie

En toute connaissance de cause, les 200 bénéficiaires sont informés du caractère expérimental du programme. Ils sont régulièrement suivis par des sociologues et anthropologues, qui étudient leur évolution sur trois ans. Un tirage au sort les divise en deux groupes. Les uns ont droit aux services d’aide classique, du type centre hébergement d’urgence, les autres à un logement quasi-immédiat (le temps entre l’intégration et l’aménagement n’excède pas dix jours).

Sur chaque site, la configuration est sensiblement la même, avec un porteur sanitaire, une structure associative et un bailleur. Sur le site toulousain, la ville soutient le programme et la dynamique est menée par le centre hospitalier Gérard Marchant, l’association Clémence-Isaure, spécialisée contre l’exclusion et les conduites addictives, adhérente à la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), et le Pact Haute-Garonne, chargé de trouver des logements auprès de bailleurs privés assurant la gestion locative. « On les prend en charge sans condition, on couvre les besoins essentiels, pouvoir se loger, manger, être en sécurité. A partir de là, au fur et à mesure de l’accompagnement, on parie sur les aspects positifs de chacun et faire émerger leurs compétences, ce qu’ils ont de meilleur en eux » explique Jean-Marc Arbiol, le coordinateur du dispositif toulousain. En toute connaissance de cause, les 200 bénéficiaires sont informés du caractère expérimental du programme. Un tirage au sort les divise en deux groupes. Les uns ont droit aux services d’aide classique, du type centre hébergement d’urgence, les autres à un logement quasi-immédiat de leur choix (le temps entre l’intégration et l’aménagement n’excède pas dix jours). Actuellement, pour les 71 logés (100 à terme) sur Toulouse, dix personnes travaillent à plein-temps. Psychiatre, infirmières, éducateurs… bref, toute une équipe médico-sociale pluridisciplinaire, joignable 24 heures sur 24, qui constitue une rampe de soutien sans faille. Les professionnels se rendent au domicile de la personne une à trois fois par semaine.

« Je ne veux pas fumer des joints, je veux en changer »

Nadine, qui fait partie de l’équipe, est médiatrice de santé. Ancienne SDF pendant dix ans, elle connaît bien les problématiques de la rue. « Vu que j’ai vécu les mêmes galères, ils se sentent davantage compris » estime t-elle. Elle accompagne Sylvia, qui a emménagé il y a trois mois dans un T1, dans le quartier de Jolimont. Un logement qu’elle va habiter pendant deux ans, avant de basculer vers un logement de type HLM, qu’elle meuble petit à petit. L’occasion d’établir des priorités parmi les équipements, qui permettent de commencer le travail sur ce que l’on appelle « le savoir habiter ». Dormir dans son lit, aérer son logement, savoir l’entretenir… autant de petites habitudes qui participent d’un début de vie sociale. Cette jeune femme de 28 ans, a alterné la rue et les petits boulots depuis sa majorité. Comme beaucoup de bénéficiaires, elle est en situation d’addiction à l’alcool. Pour calmer sa dépendance, elle prend du valium. « Il m’arrive d’être un peu décalée. J’aurai envie de travailler plusieurs jours d’affilée sans m’arrêter. Je prends du zyphresa pour mener une vie plus conforme ». De nature active, elle canalise son énergie en pratiquant de multiples activités sportives (musculation, footing, badminton, vélo…). Au chômage, elle n’a que le RSA comme revenu. Si la participation au loyer n’est que de 140 euros (le reste payé par la CAF et la structure d’« Un chez soi d’abord »), elle est « débrouillarde », récupérant des colis de la Banque alimentaire lorsqu’elle se rend au Groupe Amitié Fraternité (GAF), structure autogérée de personnes précaires, où elle aide aux déjeuners des mardis et jeudis midi. Mieux dans sa peau et dans sa tête, Sylvia se voit un avenir professionnel proche. Habile de ses mains, elle compte passer un BEP en plomberie. « Je ne veux pas fumer des joints, je veux en changer » lâche t-elle dans un rire.
A Toulouse comme dans les autres villes pilote, on verra dans un peu plus d’un an si les projets se révèlent efficaces, comme chez nos voisins nord-américains. Et si l’expérience peut être généralisée sur l’ensemble du territoire national d’ici 2016.


  • Le dispositif pionnier « Housing First »

L’expérimentation « Housing First » (« Priorité au logement » en français) à destination des personnes sans-abri souffrant de troubles psychiques, a commencé à New-York au début des années 90, sous l’impulsion du docteur Sam Tsemberis, fondateur du « Pathways to Housing Program », une organisation sans but lucratif, financé par les subventions de la ville, l’Etat, le gouvernement fédéral, des contributions individuelles et le soutien des entreprises. L’initiative s’appuie sur l’accès et le maintien de personnes avec des troubles mentaux ou en situation d’addiction dans un logement autonome, rendu possible par un accompagnement pluridisciplinaire (psychiatre, médecin, infirmiers, travailleurs sociaux, spécialiste de la captation de logements et de l’insertion professionnelle) intensif.

Longtemps contesté, le modèle a démontré qu’il était plus rentable et présentait un rapport coût-efficacité supérieur aux autres solutions classiques. Il a permis de réduire les durées moyennes d’hospitalisation (centre d’hébergement d’urgence, à l’hôpital) et d’incarcérations, avec des résultats tangibles d’amélioration de santé et d’insertion sociale. 30% des personnes sans-abri chroniques ont été relogés aux Etats-Unis grâce à la généralisation progressive de programmes de type « Housing First ». L’expérimentation a montré une stabilisation éprouvée puisque selon les sites, 70 à 80 % des bénéficiaires sont encore dans leur logement. Dans plusieurs Etats, le modèle, soutenu depuis 2009 par l’administration Obama, est maintenant appliqué comme traitement du non et mal-logement et non plus réservé aux SDF désociabilisés. Appliquant ce modèle, le programme d’expérimentation canadien « At home-Chez soi », mis en œuvre depuis quatre ans par la Commission mentale du Canada, est déployé sur cinq sites (Moncton, Montréal, Toronto, Winnipeg et Vancouver). En Europe, des expériences similaires sont menées depuis le courant des années 2000 comme en Finlande autour d’Helsinki.

Pour plus de précisions, vous pouvez aller sur le site de l’association Clémence-Isaure : www.clemence-isaure.org

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