Cette douce folie...

    Hélène Duffau est écrivaine, consultante, animatrice d’ateliers d’écriture, nous publions ici sa nouvelle sur Riquet et le Canal du Midi. Elle est installée depuis 1994 à Toulouse.

    

Hélène Duffau est écrivaine, consultante, animatrice d’ateliers d’écriture, nous publions ici sa nouvelle sur Riquet et le Canal du Midi. Elle est installée depuis 1994 à Toulouse. Adolescente, elle découvre Samuel Beckett, En attendant Godot ; le sens des mots lui échappe cependant que la langue l’interpelle par le mystère de son organisation. Sa carrière s’oriente vers l’édition, où elle est successivement assistante, préparatrice de copie. Elle écrit des chansons et voit son premier roman Trauma, publié en 2003 par les éditions Gallimard.

Lorsque je perçus pour la première fois l’écoulement des eaux de la montagne Noire, mon cœur cogna dans ma poitrine, mon esprit s’emballa en un vertige incontrôlable. Moi qui avais arpenté sans relâche cette campagne, qui en connaissais chaque lacet, chaque repli et chaque humeur, comment n’avais-je pu encore observer ce mouvement ? Les jambes coupées, le tournis au sommet, je m’assis sur le sol froid de l’hiver. Sans doute m’effondrais-je même tant ce qui se déroulait sous mes yeux venait rencontrer une quête que je pensais folle, autant impossible qu’improbable. Une quête à laquelle, pourtant, je n’avais cessé de penser et de croire, depuis que mon père m’avait rapporté les travaux menés par l’Assemblée à laquelle il avait contribué. Trente ans auparavant, des hommes s’étaient rassemblés dans notre terre d’Occitanie pour évoquer un canal facilitant le commerce des céréales. Un canal reliant les deux mers dont personne n’avait, auparavant, éludé le mystère de son approvisionnement et de son maintien en eau. Un projet demeuré chimérique du fait de l’important dénivelé de plus de cent trente mètres sur près de deux cent quarante kilomètres depuis Sète, au bord de la mer Méditerranée, jusqu’à la ville de Toulouse. Dans le froid de la montagne Noire, les feuillages craquèrent sous le poids de mon corps et les mots de Descartes résonnèrent dans ma tête : utiliser la nature, se l’approprier, sans la contrecarrer, au sein de son propre système. En ce jour de l’année 1660, la nature me livra un mode opératoire auquel j’avais rêvé sans pouvoir jamais lui donner une telle pertinence. Hébété, j’observai l’eau du Sor filer de part de d’autre, se répandre sans revenir à un point de convergence. Deux filets devenant deux rus. Deux rus qui apportaient la clé à la question auparavant irrésolue de l’irrigation.

Je me souviens de moi à quatre pattes, les mains dans les feuilles et les aiguilles froides, le nez au sol, tournant sur mes genoux pour embrasser la scène depuis la meilleure perspective. Aucunement préoccupé par une quelconque bienséance, je ne pouvais soustraire mon regard au mouvement de cette eau. Sans doute embrassai-je le sol à plusieurs reprises. Je remerciai la nature pour ce cadeau du ciel qu’elle m’offrait généreusement. Je parlai tout seul de reconnaissance folle faite à ma découverte, j’évoquai mon devenir royal. C’est lorsque je m’entendis rire aux éclats que je m’inquiétai d’un tel emportement de ma personne. Avec le temps, je ne sais dire combien dura ce moment. Je crois que j’y étais heureux. J’y éprouvai le bonheur de me sentir en passe d’accomplir le dessein qui occupait mon esprit depuis des années. Donner au royaume de France une voie de navigation à travers les terres d’Occitanie, le canal royal en Languedoc. Partant, favoriser le commerce et le transport marchand, les navires loin du brigandage sévissant sur les océans ; enrichir le royaume de France en amoindrissant la puissance d’une Espagne que le passage de Gibraltar n’avait de cesse d’enrichir. Recouvrant mes esprits, je notai ce que la nature me donnait à voir. Je traçai l’écoulement qui accompagnerait l’eau de la montagne Noire jusqu’à un réservoir. En faudrait-il plusieurs ? Puis je traçai la rigole qui conduirait l’eau vers le point culminant du tracé du canal afin de la répartir vers l’est et vers l’ouest. Noircissant les pages de mon carnet, je sentais mon esprit continuer son galop sans relâche. J’imaginai le chantier, des femmes et des hommes fendant la terre à coup de bêche et de pioche. Des paysans devenus ouvriers, fiers à leur tour de travailler pour l’Histoire du royaume de France.

Les idées ruaient sous mon crâne. Je pensai qu’il serait nécessaire de veiller à une bonne rémunération pour mobiliser des ouvriers aux travaux de construction, plutôt que de les voir partir aux champs s’occuper des terres et des moissons. Combien seraient-ils ? Quelques milliers sans conteste… Quel salaire devrai-je leur concéder pour les maintenir au chantier ? De quels avantages seraient-ils bénéficiaires ? En cet instant, l’ampleur du projet cavalait entre mes tempes, ma tête s’échauffait, mon agitation l’emportait, je frôlai la folie, je le sais maintenant. Je m’obligeai à reprendre mes esprits en contraignant mon souffle et en chassant, provisoirement, le tumulte de mes pensées. Je respirai profondément, à plusieurs reprises, le temps que ma tête cessât son vertige. Mon naturel pondéré ne connaissait pas ce trouble de l’âme et cette agitation du cœur. Je me découvris capable d’un terrible emportement et d’une excitation quasiment maladive. Ma respiration dorénavant contrôlée apporta une forme d’apaisement. Elle fit entrer dans mon corps l’odeur du sous-bois. Résine, humus, humidité hivernale, un parfum de champignon, autant de senteurs familières à celui qui battait la campagne, traversait sans relâche le pays pour collecter la gabelle. Et puisque je connaissais les habitants de ces terres, il m’apparut que cela me permettrait de les fédérer autour de mon rêve. Cette fois, je saurai convaincre le roi et Colbert de la nécessité de lancer les travaux sans plus attendre.

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