Toto La Momposina : "la musique va au-delà des armes, des divisions et des langues"

C’est à une grande dame de la musique qu’est revenu l’honneur de clôturer l’édition 2013 du festival Rio Loco à Toulouse sur le thème des Antillas, Toto la Momposina. L’artiste colombienne, connue et reconnue pour son travail autour des musiques afro-colombiennes nous a offert un long entretien

C’est à une grande dame de la musique qu’est revenu l’honneur de clôturer l’édition 2013 du festival Rio Loco à Toulouse sur le thème des Antillas, Toto la Momposina. L’artiste colombienne, connue et reconnue pour son travail autour des musiques afro-colombiennes nous a offert un long entretien, moins de deux heures avant de se produire sur la Prairie des Filtres. Un régal, tel un trait d’union avec la prochaine édition du festival consacrée en 2014 aux Caraïbes, dont la Colombie.

L'intégralité de l'article de  Thomas Belet sur www.frituremag.info

Vous êtes à Toulouse en clôture du festival Rio Loco, et pour la dernière date de votre tournée européenne...après quelques petits soucis de visas ?

C’est que chaque tournée possède ses histoires ! Pour celle-ci nous avons effectivement eu à nous confronter à l’évolution des règles migratoires dans l’espace Schengen. Pour obtenir un visa d’entrée et pouvoir circuler dans l’espace Schengen le temps de notre tournée, il nous a fallu faire la demande dans le premier pays où nous allions jouer, l’Espagne en l’occurrence. Ils m’ont donc demandé de leur fournir tous mes papiers, mon curriculum Vitae... En tant que colombiens, il nous est nécessaire de montrer pattes blanches, et de justifier que nous sommes bien invités à venir nous produire sur le sol européen pour qu’on nous délivre un visa. Après leur avoir amenés mes papiers, ils m’ont recontacté au bout d’une semaine pour me dire qu’il en manquait certains, notamment la balance de mes comptes, certains contrats de travail relatifs à la tournée...On a donc essayé de passer par le ministère des affaires étrangères pour expliquer la situation et essayer de trouver une solution, mais cette fois-ci la personne en charge des affaires de migrations n’était pas disponible. C’est toujours très compliqué d’avoir un rendez-vous avec les gens qui travaillent dans les ambassades et les ministères... Résultat, et voyant les complications auxquelles on se confrontait, je suis directement allée voir l’ambassade de France avec qui tout a été réglé en deux jours alors qu’au final c’est le dernier pays que nous avons visité dans cette tournée ! Cette histoire montre bien qu’il manque de communication entre les administrations et de compréhension envers les artistes que nous sommes. Je ne suis pas une artiste qui vient ici à l’aventure sans savoir ce que je fais, ni une artiste qui fonctionne avec un groupe bien précis. Ma philosophie de la musique est différente. A chaque tournée, nous voyons qui est disponible, avec qui nous voulons faire cette tournée, et nous décidons de cette manière. Mais allez expliquer ça aux administrations... En Italie, nous avons également eu une petite péripétie suite à une grève qui a touché le métro, les bus et l’ensemble des transport publics...et au final les gens n’ont pas pu venir au concert. Mais comme je disais, c’est le jeu des tournées...

Pourquoi revenir aujourd’hui avec un nouvel album, après une pause de dix ans sans enregistrer ?

Il ne s’agit pas d’une véritable pause de dix ans. Il s’avère que pendant ce temps je travaillais en Colombie. On ne fait pas un disque comme on fait du pain, des arepas (NDLR : galettes de maïs typiques de Colombie) ou un repas ! Pour faire une bonne production, j’estime qu’il est nécessaire de bien la travailler en amont, de la réfléchir et de la conceptualiser... Pour moi la musique est sacrée. Aussi, quand on pense de la sorte, il faut également agir de la sorte, respecter la musique de la manière qui se doit.
Il m’a fallu dix ans pour faire ce nouvel album, car il était nécessaire de prendre ce temps. Mon prochain album attendra peut-être cinq ans, je ne sais pas. Il prendra le temps qu’il faut et sortira quand dieu le veut ! Je pourrais aussi faire un disque en un an pour être connue mais ce n’est pas ma manière de voir les choses. L’important est de faire une musique de qualité, qui reste avec le temps, pour l’éternité. Une musique qui reste ici et qui nous accompagne au ciel.

Vous venez d’une famille d’artistes, et vous avez beaucoup travaillé sur les musiques traditionnelles colombiennes. Les traditions sont-elles toujours vivaces ?

Complètement, ce sont des traditions qui se transmettent de génération en génération. Certaines ont même été remises au goût du jour. On me dit souvent que je chante différemment qu’à mes débuts. Quand j’ai commencé, le type de musique que j’interprète n’existait pas. Les gens se moquaient de moi et ne comprenait pas mes sonorités. On me disait que je chantais bien mais que je ne pourrai jamais gagner un prix car mes chansons n’étaient pas assez commerciales. Ils ont donné les récompenses à d’autres interprètes, soit... moi je continue à faire la musique dans laquelle je me reconnais ! Dans ma famille, nous sommes tous un peu artistes, sculpteurs, peintres, musiciens... Certains vivent aujourd’hui en Argentine, d’autres au Venezuela, à Panama ou à Cuba, et bien sûr en Colombie. Aussi il était important pour moi de faire ce travail de recherche autour de la région dont je suis originaire pour réunir les diverses influences qui font mes racines et celle de la musique qui m’entoure.

Peut-on parler d’une évolution de votre musique ?

Je ne crois pas qu’on puisse parler d’« évolution » mais plutôt d’arrangements qui sont venus naturellement. Ils sont le fruit de la rencontre entre divers instruments : ceux issus de la tradition d’une part, et ceux venus d’Europe d’autre part. Ces derniers nous sont arrivés avec leurs histoires propres et ils ont évolué selon les endroits où ils ont atterri. Le problème vient du fait que nos instruments viennent de la campagne, et qu’ils ne sont que peu écoutés des citadins. Il est pourtant très dommageable de perdre ce rapport charnel aux choses, de perdre le lien avec les racines et l’essence de la musique. On peut dresser le même constat pour les cordonniers ou les cultivateurs. Quand tu as faim, tu manges mais tu ne connais pas forcément la personne qui a cultivé ce qui est dans ton assiette. La perte du lien entre le consommateur et le producteur est un sujet préoccupant. Le jour où les agriculteurs et les artisans ne seront plus là, nous mourrons de faim, nous mourrons de froid... Ce n’est pas avec des graines transgéniques que nous allons faire quelque chose. Tout le monde deviendra stérile, autant la terre que les gens. Un jour, on n’arrivera même plus à avoir d’enfants ! Tout est lié. Aussi, quand ta musique parle de la terre et qu’elle est issue de ces mêmes racines, une musique faite par les gens de la campagne, ceux-là mêmes qui travaillent la terre et cultivent les aliments de leur main, la chose est complètement différente. Il serait grave de perdre ce rapport aux gens, ce désir de parler des choses de la vie et de garder le lien viscéral entre les gens et leur terre. Si l’on remplace tout par des machines, il faudra sérieusement commencer à s’inquiéter. C’est pour cela qu’il est encore plus important aujourd’hui que jamais de continuer à chanter, à véhiculer certaines valeurs au travers de la musique.

Vous semblez critiquer cet apport des « machines » dans la musique actuelle ?

Oui complètement ! On assiste aujourd’hui à des concerts où les soi-disant artistes passent du son enregistré et le public croit que la personne est vraiment en train de chanter. Mais l’homme n’est pas une machine et on ne peut pas faire cent concerts par an ! Le reggaeton et toute cette pseudo-musique sont enregistrés en amont et font croire à de la vraie performance live, mais c’est un mensonge !

Pourtant, vous avez vous-mêmes eu recours à de la fusion entre de la musique électronique et les tambours traditionnels ?

Non, j’ai seulement introduit la basse et la guitare électrique dans le groupe, car ce son faisait plaisir à mes musiciens et qu’il s’agit encore d’instruments ! Mais il a ensuite fallu étudier leurs sonorités pour réussir à les accoupler avec des instruments plus traditionnels, comme le tambour par exemple.

Si l’on parle de fusion, avez-vous des projets futurs avec des rythmes encore plus africains, comme ceux qui viennent de San Basileo de Palenque, un village de descendants d’esclaves situé à côté de Carthagène ?

Je refuse la dénomination d’artiste fusion. Historiquement, la mère de la musique du monde entier est l’Afrique. Personne ne peut le nier. L’orient également, mais dans une moindre mesure. Ensuite est venue l’Europe, avec tous ses instruments, qui sont parvenus sur le continent américain à travers « la conquista ». C’est à ce moment-là que nous avons vu arriver les instruments tels que le violon, la trompette, le piano... C’est aussi à cette époque que les instruments traditionnels des indigènes ont été interdits par les conquistadors. Ainsi, la seule chose que je fais est de remettre au goût du jour des instruments et des musiques qui appartiennent à l’ histoire colombienne, mais qui ont parfois disparu où seulement continué à exister dans certains endroits. C’est pour cette raison que je refuse le terme de fusion. Ceux qui me définissent comme une artiste fusion n’ont pas tout compris à ma musique. Pour moi, ceux qui font de la fusion essaient de mettre un petit coup par-ci, un petit coup par là pour voir comment ça sonne mais sans savoir d’où provient l’histoire de cette musique.

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