«Loba»: Ouvrir un débat sur l’accouchement

« Comment s’est passé votre accouchement ? ». « Euh...Normal... ». Ce sont ces réponses de femmes, brèves et taiseuses, qu’est allée ausculter Catherine Béchard, ostéopathe depuis 25 ans. De ses pérégrinations en Espagne, à Cuba, au Mexique et en France, elle a rapporté le film « Loba ». Accouchement à domicile ou à l’hôpital ? A t-on le choix ? 

« Comment s’est passé votre accouchement ? ». « Euh...Normal... ». Ce sont ces réponses de femmes, brèves et taiseuses, qu’est allée ausculter Catherine Béchard, ostéopathe depuis 25 ans. De ses pérégrinations en Espagne, à Cuba, au Mexique et en France, elle a rapporté le film « Loba ». Accouchement à domicile ou à l’hôpital ? A t-on le choix ? 

Un documentaire conçu pour être un support au débat et comprendre pourquoi l’accouchement a évolué vers toujours plus de médicalisation. La sortie officielle aura lieu en janvier 2015. En attendant, une tournée européenne, de passage à Toulouse, est organisée pour faire parler de ce projet atypique. Entretien avec une réalisatrice-guérisseuse-ostéopathe bien décidée à ouvrir le débat.

par Anne-Sophie Terral sur www.frituremag.info

Vous êtes ostéopathe depuis 25 ans, pas vraiment réalisatrice de film. Comment est donc né ce projet documentaire ?

J’ai été amenée à soigner de nombreuses mamans et leurs bébés depuis 25 ans. Des bébés avec les problèmes crâniens, des bébés qui pleurent tout le temps, d’autres avec des soucis au cœur.
J’ai pris l’habitude de demander à mes patientes : « et votre bébé, comment il est né ? » Et on me répondait toujours « normal ... ». Une femme qui a accouché et qui est super contente, elle va te le raconter dans les détails. Au contraire, aucune n’a envie de raconter que son accouchement a été très dur et qu’elle s’est fait arnaquée.
Finalement, ce qui se passe réellement est quelque chose de tu, de caché par les propres femmes.

Sur la base de ce que vous ont raconté les femmes rencontrées pendant le tournage, quelle est votre analyse de ce qui se passe à l’hôpital ?

Dans un accouchement, le bébé doit être aux commandes. Quand il veut et doit sortir, il déclenche des processus hormonaux, des contractions. La femme ressent des douleurs, mais en lien avec ce bébé car elle sait qu’il va sortir. C’est un échange et une confiance mutuelle, qui ensuite dure toute la vie. C’est cela que l’on est entrain de complètement casser.
Aujourd’hui, ce sont les docteurs et les protocoles hospitaliers qui commandent la femme et le bébé. Par exemple, quand une femme arrive en pré-accouchement, le protocole hospitalier donne 24h. Mais si certaines femmes sont dans des accouchements rapides, d’autres mettent beaucoup plus de temps. Cela dépend du caractère, du bébé, ça dépend de plein de choses ! Chacune est unique et différente. Pas les protocoles hospitaliers qui eux, ne sont pas uniques du tout.
Le personnel hospitalier étudie l’accouchement à travers la pathologie, c’est à dire tout ce qui peut arriver. Ils n’ont jamais vu un accouchement à la maison. J’appelle ça une formation du « au cas où ».

Qu’est-ce que vous voulez dire par une formation du « au cas où » ?

Par exemple, si tu veux sortir, je te fais très peur avec tout ce qui va pouvoir t’arriver : te faire écraser par une voiture ou agresser dans la rue. Du coup, « au cas où », je vais te dire comment vivre. Je vais t’emmener une voiture devant la porte et d’interdire un tas de choses. C’est la même chose.
C’est une histoire de stress ou de calme. De regarder la vie ou la mort. Cette peur de mourir tout le temps fait que tu ne vas jamais te donner la liberté. Et le risque zéro n’existe pas.

Pourquoi utiliser ce mot « arnaque » pour décrire ce que vivent les femmes ?

On vend une illusion ! L’illusion de la non douleur. On nous vend l’accélération du processus, le fait de ne rien sentir. Mais une piqure d’ocytocine (hormone synthétique utilisée pour accélérer le processus) fait souffrir. Elle provoque des contactions douloureuses et sèches. La péridurale reste quand même une piqure dans la moelle épinière. Et je soigne beaucoup de femmes qui ont des douleurs lombaires par la suite. Les problèmes suite aux césariennes sont aussi nombreux. Autre exemple : quand on a trop endormi l’utérus, il garde parfois une aplasie. Il ne retrouve pas son mouvement.
En fait, on vend un mieux être, complètement fictif.

 

Les femmes ont-elles le choix aujourd’hui d’accoucher comme elles le souhaitent ?

Les femmes n’ont pas le choix. Tu as le choix entre le moins pire et le pire !
Depuis 5 ans, les sage-femmes doivent s’acquitter d’une assurance payante. C’est une somme exorbitante : 20 000 euros. Aujourd’hui, si elles n’ont pas cette assurance, elles sont en exercice illégal de la médecine. Celles qui continuent à pratiquer des accouchements à domicile prennent donc de gros risques et sont hors la loi...
L’hôpital, un lieu d’urgence, est devenu un lieu du quotidien. Pourtant, l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) donne 10 % à 15 % de femmes qui doivent aller à l’hôpital. Cela veut dire que l’OMS reconnaît que 85 % des femmes peuvent accoucher à la maison.
Pourtant en France, si tu dis que tu veux accoucher chez toi, on te renvoie l’image d’une folle !

L’accouchement n’est pas vraiment sur le devant de la scène, ni politique, ni médiatique. Et vous avez choisi de financer le film par le biais d’un financement participatif pour avoir un maximum d’indépendance. Ça a été difficile de porter ce sujet là sur la place publique ?

L’accouchement n’est pas encore un sujet politique. Et moi je veux qu’il le soit. Dans le monde, un bébé né toutes les trois secondes et ça n’intéresse personne ! Les sages-femmes n’ont reçu aucun soutien politique dans leur lutte récente. Je me suis demandé pourquoi.
Quand j’étais à Cuba notamment, je me suis rendue compte qu’il existait un pouvoir patriarcal. Ce pouvoir de l’homme sur la femme est toujours très présent à l’hôpital. Toute la connaissance ancestrale des sages-femmes, qui regroupe des savoirs quotidiens, manuels, et pratiques est tuée pour un tout hôpital scientifique.
Si j’écoute des sages-femmes du Mexique, de France ou d’Espagne, elles me racontent la même chose. On est entrain de les éradiquer. Ce que je raconte aussi dans le film c’est pourquoi l’hôpital tue cette autre connaissance.

Il n’y a pas de cohabitation possible ?

On pourrait parfaitement faire cohabiter les deux connaissances. Les sages-femmes savent très bien quand ce n’est pas leur « lieu », et quand elles doivent faire un transfert vers l’hôpital.
Quand je soigne, quand je vois qu’il faut traiter avec un antibiotique ou opérer, je redirige les personnes. Mais l’hôpital lui, ne va pas prendre mon travail à moi au sérieux.
La raison est que le système hospitalier est un pouvoir unique, un monopole. Et c’est un phénomène mondial. On a une prise de territoire total. En France, l’accouchement à domicile représentait 1 %. Rien du tout. Ils viennent encore de mettre une loi pour que ce 1 % disparaisse.

Dans ce contexte, que dites-vous aux femmes qui attendent un enfant ?

Déjà, je conseille aux femmes de demander quel est le taux de césariennes, et le taux d’épisiotomies de la clinique ou l’hôpital dans lequel elles projettent d’aller. De plus en plus de cliniques ont flairé le coup et te mettent de belles salles avec des ballons. Mais Il y a parfois un fossé entre l’apparence et les pratiques.
Ce qui est le plus important, c’est la préparation à l’accouchement. Il ne faut pas tout déléguer à l’hôpital. Les trois premiers mois, le bébé s’installe. Ensuite, il faut trouver la sage-femme qui va t’accompagner. Il faut se poser les bonnes questions.
Comment je veux accoucher ? Quelles sont mes peurs ? Comment ma mère a accouché de moi ? Au moment de l’accouchement, on ne va parler de toutes ces choses. Ça se fait avant.
Au Mexique, une femme zapotèque de 85 ans m’a raconté comment ils enlèvent la peur de l’accouchement. Toutes les femmes ont peur d’accoucher. C’est normal. Il faut donc travailler un maximum de choses en amont pour éviter le piège : « je vais à l’hôpital et on me le sort ».

Ce film parle d’une reprise de pouvoir et de conscience des femmes sur tout cela.

C’est une autonomie et une liberté qu’il faut gagner.


  • Catherine Béchard sera à Toulouse pour présenter le projet :
  • le 22 novembre à 14h30 à la MJC Roguet avec le Collectif de Défense de l’Accouchement à Domicile (CDAAD)
  • le 25 novembre à 18h à la Cantine, 28 rue d’Aubuisson

Pour soutenir ce projet et voir le teaser du film : http://fr.ulule.com/loba/

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