Chaîne humaine contre le projet Photo Gardarem La Ménuda
Shopping et sensations ! Serre tropicale, grand magasin, lodge, marché bio. Animation toutes les 30 minutes et restaurant au bord de l’eau… voici Val Tolosa qui « réconcilie loisirs, nature et commerce » ! Le projet du méga-centre commercial de Toulouse-Ouest ne lésine pas sur les trouvailles de son « concept 4 étoiles ». Le tout à 10 minutes de Toulouse sur les 300 hectares du plateau de la Ménude. 60 000 m2 de surface de vente, 150 boutiques de galerie marchande, 28 magasins, 12 000 m2 d’hypermarché. Sorte de grosse supérette quoi. Un Mall à l’américaine plutôt. What else ?
Par Ludo Simbille sur www.frituremag.info
350 millions d’euros. Investis dans ce rêve en code barre signé Unibail-Rodamco. Un promoteur immobilier. Un géant européen. Il a repris les manettes du projet « Portes de Gascogne » initié par le fond d’investissement américain Simon Ivanhoé (1). Ouverture du paradis prévue en 2016. Début des travaux : septembre 2013.
C’est sans compter sur la détermination de Gardarem La Menuda, un collectif d’opposants. Suite aux dépôts de recours contre le permis de construire, le tribunal administratif devrait se prononcer au début du semestre prochain. Bataille juridique, manifs, chaine humaine, pétition. Sept ans que ces commerçants, ces écolos, ces citoyens luttent contre ce gigantesque bétonnage jugé inutile et polluant.
« Friche commerciale »
Première victoire en octobre 2007, ils font annuler par le Conseil d’Etat le permis de construire. Avant qu’une nouvelle autorisation commerciale ne soit délivrée par le CNEC (2). « Les constructeurs avaient menti en disant qu’à 25 km d’ici, c’était le désert », rappelle un des fondateurs de Gardarem La Ménuda. La zone de chalandise ne contenait soit disant aucun centre commercial. « C’est du n’importe quoi, se marre un autre Michel. « Y’a la zone en Jacca. Puis Aldi, super U, etc. Au pire à 4km j’en ai un ». Premier concerné Michel. Il habite avec sa femme au pourtour de la zone. Pleine vue sur le prochain monde merveilleux. Il est contre, mais fataliste. Tant pis pour l’horizon pyrénéen. On leur a promis un merlon pour adoucir les mirettes. A une minute de chez Michel, on tombe en effet sur… un Leader Price. 30 secondes après, un panneau direction La Salvetat. « Intermarché 5 minutes ». Puis un second. Pour Carrefour Market.
Entre Blagnac, Labège, Portet et Roques sur Garonne, Toulouse est cernée par les centres commerciaux. La deuxième ville la mieux dotée après Paris. 91 % de taux de couverture en offre commerciale sur le Grand Toulouse.
Mais voilà, pas de raison que l’ouest toulousain ne goûte pas aux embouteillages du samedi matin. « Nous sommes obligés d’aller à Portet ou à Roques dans des déplacements en permanence. Il y a une volonté de la population, l’enquête l’avait montré (voir encadré), d’avoir un centre commercial avec des galeries marchandes », déclarait à France 3 Louis Escoula, maire de Plaisance. Michel, le riverain souffle à l’idée de voir débarquer 20 000 personnes comme on le prédit. « Déjà que c’est saturé à 8 heures le matin, alors imaginez après la construction… ». Le conseil général est chargé de faire la nouvelle route RD 924 pour assurer l’arrivée à la Menude.
« Leur prétexte à eux, c’est d’éviter l’évasion commerciale » commente Françoise membre du collectif d’opposants. Celle des Plaisançois. Sauf que pour faire tourner une zone d’attraction tellement grande, « on va faire venir les gens de Gimont à Plaisance », résume Laurent, un soutien de la lutte. « Sinon ça deviendra une friche commerciale », termine Françoise. Rien ne dit en effet que les gens se précipiteront dans les rayons… Parole d’experts.
« On ne construit plus d’hypermarchés en France, lance Pascal Barbier, conseiller municipal écolo à Plaisance. Il n’y aucune correspondance avec les habitudes de consommations des communauté périurbaines qui plutôt dans les supérettes ».
Chantage à l’emploi
Peu importe. Le maire PS de l’oubliée du Grand Toulouse soutient mordicus le bétonnage. Mr Escoula mise sur la vente des terrains et sur les 2, 5 millions d’euros d’éventuelles recettes foncières pour remettre à flot les caisses de la ville. Ainsi que sur les 4 millions promis une fois le béton coulé. Val Tolosa, une aubaine pour assurer un « développement important et durable » déclare-t-il sur le site de Val Tolosa.
Dans un accord célébré en grande pompe par Pôle Emploi, la Chambre de commerce et d’industrie ainsi que la Fédération française du bâtiment, le promoteur annonce 5000 emplois « directs et indirects » à pourvoir. 2000 contrats pour l’hypermarché. 3000 pour les trois ans du chantier.... A partir des pronostics d’Unibail, un courrier préfectoral prévoit plutôt 1620 emplois équivalent temps plein (3). Mais rien n’est moins sûr. « Créer quels emplois ? Lesquels ? ça va en détruire oui ! Les Aldi, les marchés… ce sont les petits qui vont disparaître », soupire Michel le riverain. Lors de ses vœux en juin 2011, le conseiller Général EELV Patrick Jimena, écrit : « les experts ont démontré que chaque emploi créé dans la grande distribution détruit entre trois et cinq emplois dans les environs. Depuis l’installation du Leroy-Merlin à Colomiers, tous les petits et moyens magasins de bricolage ont disparu des centres villes de l’ouest (4) ».
Une « carotte » en temps de chômage, dénoncent les opposants. Du chantage à l’emploi sans aucune réflexion. Quitte à construire pour construire, « autant bâtir une centrale nucléaire. Le chantier dure plus longtemps et nécessite une main d’œuvre plus qualifiée », raille Jutta Dumas, présidente du collectif hostile au site. Pas sûr que remplacer la vendeuse d’épicerie par une caissière soit gage de qualité d’emploi, confirme Pascal Barbier. Contrats précaires, postes en coupures, gestes répétitifs, bas salaires, la grande distribution ne brille pas pour son émancipation des travailleurs. Surtout à voir les futures marques de la galerie marchande. Casino, Zara, H&M. Certaines sont mises en cause dans le récent effondrement d’immeuble au Bengladesh.
Béton écolo
Val Tolosa se veut aussi un havre de nature : 9 hectares de parc paysager, 2000 arbres locaux « en symbiose avec la nature ». 1,8 hectares de miroirs d’eaux bâtiments à « haute qualité environnementale ». On y croiserait presque des écureuils en caddie.
« C’est une escroquerie, poursuit P. Barbier. Dans le projet initial il n’y avait aucun panneau solaire, aucun récupérateur d’eau de pluie. Maintenant, ils courent après leur certificat non reconnu BREEAM. » (5).
« Ils ont bien étudié nos arguments, moque Jutta. Ils ont transformé les contraintes en argument de vente mais c’est de la cosmétique du greenwashing ». Les amis du béton qui « recomposent la faune et la flore sur les terrains situés à proximité » avaient oublié les « mesures compensatoires » prévues en cas de nuisances écologiques. Loi Grenelle II de l’environnement oblige. Car ô surprise, la nature ménudienne abrite une biodiversité. Des oiseaux nicheurs, des oiseaux de passage. Chauve-souris, Œdicnème criard, rosa-galica en voie de disparition. Conséquence, la Commission Nationale de Protection de la Nature délibère sur une demande de dérogation à la protection des espèces (6). Avis seulement consultatif pour la décision préfectorale. Ni contraignant, ni suspensif. Sauf que selon nos informations, la Dreal, service chargé de l’environnement à la préfecture, s’est déjà positionnée en faveur du site. Avant même que la commission ne rende sa décision. Le préfet se prononcera dans la foulée. En toute impartialité bien sûr.
« Ils vont tout foutre en l’air et ils se présentent comme des sauveurs », enrage M. Leterrier. Toute la difficulté est de prouver aux élus qu’il n’y a pas d’intérêt public majeur. « Ici l’intérêt majeur il est financier », ironise-t-il.
Ménude /Notre Dame Des Landes : même combat ?
En attendant à la Ménude… Champs de colza, de tournesols. Chevaux. Le maraîcher vends ses asperges et gariguettes en bord de route. Un accord verbal avec le propriétaire jusqu’au premier coup de pelleteuse. « Après je dégage ». A la retraite. Tout un symbole. A côté, un transfo tagué. « La Zad est partout ». Comprendre zone à défendre. Comme la zone d’aménagement différée, rebaptisée par les opposants au projet d’aéroport de Notre Dame des Landes. « Le collectif n’est pas sur la même ligne mais on les admire », explique la présidente de Gardarem. Des liens se tissent avec certains zadistes toulousains. Etape supérieure de la lutte ? Complémentaire plutôt. Plusieurs fronts. Les opposants réservent leurs cartouches. « Tout se discute. Plus il y a de monde contre, mieux ça vaut. S’il s’agit d’empêcher les bulldozers… ».
Devant ces empêcheurs de consommer en rond, Olivier Bossard le directeur général d’Unibail-Rodamco, dans la Voix du Midi se voulait rassurant. « Notre projet est l’antithèse du commerce subi qui a triomphé il y a 50 ans. Le temps où l’on allait au supermarché uniquement pour pousser son caddie est terminé. Avec Val Tolosa, nous voulons faire émerger un commerce de partage, créateur de lien social et d’émotion ». Précisément ce que les zadistes de Notre Dame des Landes ont réalisé. Sans millions d’euros ni goutte de béton.
Démocratie de sondage
« 70% d’opinions favorables au projet » fanfaronne un sondage privé BVA commandé par Unibail. Selon quelles modalités ? Il n’y a pas d’information. D’où ça sort ? interroge P. Barbier. Alors que l’enquête publique avait réuni 2000 interventions écrites et motivées de la part des administrés. Ce qui est rare dit-il pour ce genre d’enquête. Le maire en aurait fait fi. « Le dossier était identique avant et après la consultation publique », se souvient P. Barbier. L’enquête publique ? Totalement biaisée accuse l’association de riverains. « On a posé une pétition de 20 000 signatures qui n’ont compté que pour une seule voix ». Le conseiller renchérit : « Il y a un vrai déficit démocratique et une opacité dans la gestion de ce projet ».
Comme souvent dans ce type de projet, part belle est faite au promoteur. Aucune concertation en amont. Les élus se rappellent au bon peuple une fois le béton dans les tuyaux. A coups de communication et de consultation.
Aucune alternative n’est sérieusement envisagée. Pourquoi pas une zone nature classée au Grand Toulouse, demande-t-on ? Quitte à ce qu’il ait une activité touristique. A croire l’élu d’opposition, la commune ne consacrerait pas un seul euro sur un budget annuel de 15 à 20 millions d’euros. Les dépenses faites en vue de Val Tolosa (voirie, assainissement) consacrent toute l’énergie. Il y a bien des logements et une réhabilitation du centre-ville, mais les commerces de proximité plient boutique. Certains s’en accommodent.
Pour sa part le collectif Gauche alternatif proche du Front de gauche demande un référendum. Injonction au tout-aménagement, s’agace M. Letterier « Qu’est-ce qui fait qu’il faille bétonner un espace comme ça où tu peux respirer, te balader, circuler ? Je trouve ça insupportable cette obligation. Il n’y a aucune utilité, sinon une utilité préfabriquée. »
Notes
(1) Après le rachat au SIDEXE (syndicat mixte intercommunal de développement et d’expansion) Unibail détient par le biais de la firme SAS PCE deux tiers des terres. L’autre tiers appartient à la SNC Foncière Toulouse Ouest du groupe Deromedie. Ce dernier a racheté des certaines terres à autour de la Menude
(2) Un deuxième recours porté par les commerçants du collectif s’est vu débouté pour désistement.
(3) 1467 contrats pour les commerces, 149 pour services et restaurations, 4 pour la gestion.
(4) Pour s’en convaincre, lire « La grande distribution, système de corruption à la française », de J. Bothorel et P. Sassier, éditions Bourrin.
(5) Sorte de « reconnaissance » éco-responsable de la part des pairs du BTP.
Deux études ont été mandatées à des cabinets d’experts. Ecotone par le conseil général pour le bardeau et la D924. Egis sur le centre commercial.
(6) Même constat de danger pour l’environnement mais sensibilités d’approches