Vers Compostelle, le temps d'un chemin

En référence à la découverte miraculeuse d’un tombeau en Galice vers l’an 800, ils sont plusieurs dizaines de milliers, chaque année, à emprunter le chemin de St-Jacques de Compostelle. Si aujourd’hui les motivations religieuses s’estompent, « faire » le Chemin reste pour beaucoup une occasion de rompre avec le quotidien. Un remède contre la vie trépidante d’aujourd’hui ? Réponses au fil du chemin.

par Christophe Pélaprat sur www.frituremag.info

Ils sont partis de Paris, de Vézelay ou d’Arles, mais la plupart empruntent la Via Podiensis qui relie le Puy en Velay à St-Jean Pied de Port, en suivant le GR 65. Ceux-là traversent les paysages de la Lozère, de l’Aveyron, du Lot, du Tarn-et-Garonne, du Gers, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques, avant de rejoindre le Camino Frances jusqu’à la cité mythique.
Marcher en moyenne 25 kilomètres par jour laisse le temps de la découverte et de la rencontre, toutefois soumis au timing du randonneur, comme en témoignent ces quelques étapes quercynoises.

10h10, Gréalou. Le Pech Laglaire, colline ouverte aux quatre vents, a des ambiances de Mont Sinaï, avec son dolmen à la croisée des chemins qui lui vaut d’être inscrit par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial.
« J’ai le temps », dit Didier en s’asseyant sur le banc de pierre. Habitué du chemin, après l’avoir déjà fait une fois en entier, il le remonte aujourd’hui à l’envers sur quelques étapes. Il apprécie le calme de ce tronçon. « En Espagne, c’est la foire d’empoigne, 250 pèlerins par gîte… Ici, on voit beaucoup de gens seuls, là-bas ce sont des armées. »
Quand on marche, les centres d’intérêt changent. « La seule chose qui compte, c’est d’avoir des pieds qui fonctionnent, de l’eau pour la journée et quelques réserves de nourriture. Vous vivez dans un monde parallèle, pas dans le réel, un peu comme un zombie… avec le plaisir d’arriver à l’étape pour boire un bon Cahors ! » Preuve que, comme il le dit lui-même, la sacralité a évolué avec le temps.
À 10h33, Philippe déboule du pas du randonneur aguerri. Il est là pour profiter de la nature et vivre au jour le jour. Il n’y a pas d’urgence mais il admet avoir peu de temps pour visiter. « C’est bon ? », s’impatiente-t-il poliment de cette interview impromptue, avant de repartir du bon pied.

18h15, Faycelles. Le gîte de la Cassagnole apporte un petit havre de paix en fin d’étape, peu après la désolante traversée d’une des zones artisanales de Figeac.
À la Cassagnole, c’est Jésus et Marie en personne qui accueillent les pèlerins. « Notre rythme de temps est basé sur le marcheur, expliquent les propriétaires du gîte. Il y a l’effervescence des départs chaque matin, ensuite un bon temps calme quand tout le monde est parti, puis les arrivées de l’après-midi… ». Ici, différents lieux de silence et de repos permettent à tout un chacun de se poser à sa guise.
Dans la cuisine collective, alignés sur un banc, Jean-Pierre, Michèle, Luce et Jean-Marc soulagent leurs pieds dans des bassines d’eau salée. « Combien de temps on laisse tremper ? », demandent-ils à Jésus. Venus du Puy en Velay en douze jours, ils se donnent encore un mois pour poursuivre, après ils devront rentrer.
Pour eux, la notion du temps n’existe plus sur le Chemin. « On vit au rythme de chaque pas, on ne pense pas au passé. On est très proche de ses besoins primaires, on est dans l’essentiel, dans l’humain. » Sur une journée, ils ont toujours pris le temps de s’arrêter pour découvrir. « On module la journée, on marche en accordéon. »
« Marcher au rythme de son souffle, c’est quelque chose de nouveau, ajoute Luce, on prend conscience de sa respiration ». « Le Chemin, c’est l’éloge de la lenteur », lâche Michèle.

Marcher fait aussi voir les choses qu’on ne voit plus dans la vie quotidienne. « Tous les sens sont en éveil, les bruits des animaux, les odeurs, le contact avec la terre... ». Luce cite une phrase vue sur le Chemin : « dans la solitude et le silence, on n’entend que l’essentiel. »
Les choses simples font le bonheur du pèlerin, comme le repas du soir ; « une soupe devient extraordinaire ». Mais surtout, on lâche prise avec la société : pas de nouvelles, pas de boutiques pendant plusieurs semaines. « C’est une envie de quitter ce monde où on nous demande toujours d’être performant, de consommer. » Une chose les a d’ailleurs frappés en traversant la zone industrielle : voir ceux qui sortaient du boulot les a ramenés à la réalité en un instant. Il n’est jamais agréable pour le marcheur de se confronter au monde d’aujourd’hui, surtout sur les tronçons en bitume.

19h10. L’heure du repas approche. Autour de la table, Michèle et Bernard, Maurice et Nicole, rejoints pas Olivier, ont tous le profil du randonneur organisé. Comme beaucoup, ils font le Chemin en plusieurs fois. La discussion s’engage vite sur les hébergements, les étapes. Souvent, dans les témoignages, des pèlerins pointent la préoccupation du gîte et du couvert du soir, malgré la volonté de s‘évader et de se couper du quotidien. La contrainte des réservations rythme les journées de bon nombre de marcheurs, même si beaucoup dorment encore sous la tente, par choix mais aussi par manque de moyens. « En Espagne, il n’y a pas de réservation, on est plus libre, explique Maurice, premier arrivé, premier hébergé. »
On part vers 8 h, on arrive vers 15-16 h, le temps de se décrasser, de parler un peu.

18h32, Espagnac Sainte-Eulalie. Sous la tour de l’ancien prieuré, des chaussures sont sagement rangées, signe de pèlerins en stationnement au gîte communal.
Alain et Chantal ne sont pourtant pas là en marcheurs, mais ils ont fait le Chemin il y a quelques années, par étapes. Pour lui, ce fut un moyen de rompre avec la vie professionnelle, de se « laver le cerveau » : « notre notion du temps vient de la vie active. Quand on n’a rien d’organisé ni d’obligatoire, on peut se vider, se libérer l’esprit. Les premiers jours, on pense encore au quotidien, ensuite, quand on a épuisé les choses superficielles, on est amenés à se poser des questions plus essentielles : l’état de ses pieds, le stock de pansements… ».
« Sur le chemin, chacun a les mêmes peines, physiques, matérielles… C’est une chose commune qui crée du lien entre les gens, c’est comme une initiation ».
Eux aussi ont pris le temps de rencontrer les autres, retrouvés au fil des étapes : « les gens prennent le temps de parler, ils ne le feraient pas ailleurs. »

9h24, Gréalou, Pech Laglaire. Premier flot des pèlerins partis des gîtes en amont.
Une dizaine de randonneuses, trop de prénoms à la fois. Des compagnes d’un ou plusieurs jours de chemin : « on se perd pendant trois jours, on se retrouve… ».
« On s’allège, on oublie les soucis, c’est une façon de méditer sans le vouloir. »
« On coupe le téléphone portable dans la journée, d’habitude je ne le fais jamais. »
Mais quand même pas le soir, pour donner des nouvelles ou faire des réservations.

18h07, Faycelles, retour à la Cassagnole. Les derniers arrivés ont échappé de peu à l’averse.
Pour Michel, c’est la deuxième fois. Parti du Puy avec son épouse Chantal, il rempile pour Compostelle. Il explique la mutation du marcheur, à la fois lente et rapide : « au bout des sept premiers jours, on réapprend à marcher ; sur vingt-et-un jours, on rentre dans le Chemin – ou le Chemin entre en nous, il n’y a plus d’appréhension, on est bien. Entre ces deux périodes, c’est l’incertitude. » Bien sûr, les marcheurs contraints à de courtes périodes ne connaissent pas ces émotions. « Ceux qui doivent s’arrêter avant la fin sont malheureux, assure Michel. »
Pour Chantal, encore novice, le décalage fut rapide en onze jours. « Dès qu’on se sent pèlerin, on est très vite déconnectés, on sort de notre temps quotidien : c’est une nouvelle atmosphère, de silence. »
La première fois, comme de nombreux pèlerins encore, Michel a fait « la providence », en bivouaquant au jour le jour sous la tente. Depuis sont apparus des services plus sophistiqués, tel le portage des sacs. « Ça les perturbe encore plus de devoir retrouver leur sac le soir », sourit Michel. « Le chemin devient de plus en plus millimétré, il y a moins de place à l’aventure », constate Jésus.

18h35, dans une autre aile du gîte. Un groupe joue aux cartes pour… tuer le temps.
Eux aussi sont partis pour atteindre Compostelle, du moins ils l’espèrent ; « le pèlerin dit toujours : on ira jusqu’à… si tout va bien », précisent-ils prudemment.
« On est hors du monde. Pour preuve, on est plusieurs à être accros à France Info, mais là on l’a zappé, on ne sait plus ce qui se passe dans le monde. En se dégageant du train train, on retrouve une liberté. Il y a un effet récréation, comme à l’école. »
« Dix kilos sur le dos suffisent pour vivre, rappelle Maurice. On n’a rien à penser, ni à faire, marcher longtemps de façon frugale vous met à nu. » Mais les habitudes sont tenaces et les geek sont partout. « Ils sont tous sur le portable, le GPS, ou même avec une tablette. Et ils ont le guide Michelin, le Miam-miam-dodo (1)… » fustige Josie.

Et le retour ? « C’est dur de retomber dans la civilisation, on était bien dans la nature », témoigne Alain. Pour Didier : « quand on a marché longtemps, on n’a plus qu’une envie, c’est recommencer. » Jean-Pierre, Michèle, Luce et Jean-Marc, eux, appréhendent leur retour au monde. « Quand on rentre, on se rend compte du superflu » rappelle Michel. 
Le dernier mot revient à Jésus, ancien marcheur du Chemin : « On est partis randonneurs, on est devenus marcheurs, on a fini pèlerins. » Compostelle semble bien toujours être un pèlerinage : celui de l’homme pressé pris par le temps de ce siècle.

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Compostelle malgré moi de Jean-Christophe Rufin

Dernier roman de l’académicien Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, nous ouvre la porte sur un univers intérieur façonné à la manière pèlerine sur le fameux chemin de St-Jacques. Globe-trotter habitué à la montagne et aux grands espaces, l’écrivain chevronné nous offre cependant un récit allant de surprise en surprise au fil des 850 km du Camino del Norte, un chemin encore peu connu de la côte nord de l’Espagne menant à l’emplacement présumé du tombeau de l’apôtre Jacques. Un livre drôle, attachant et léger, mais également le témoignage émouvant d’une profonde transformation spirituelle racontée en dehors des traditionnelles références religieuses.
Une version illustrée vient également de paraître aux Éditions Gallimard, avec l’ajout des photographies du Québécois Marc Vachon, ami de longue date de l’auteur.
Jean-Christophe Rufin. Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Éditions Guérin : Chamonix, 2013.

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