Harcèlement de rue : une violence presque ordinaire

 

  
Photo Tao Douay

« Ohlala, mais toi quand j’te vois comme ça, j’te fais un conte de fée sexuel tout de suite y’a pas de soucis ! », Toulouse - place Wilson ; « Hey mademoiselle, t’es jolie ! Enfin, t’es attrayante quoi, ‘fin attirante ! Ouais en gros, t’es bonne ! », Rennes - parc de Maurepas ; « Hey ! Sois polie ! Tu pourrais répondre quand je te dis bonsoir, sale pute ! », Montpellier - place de la Comédie... Autant d’avances vulgaires et sexistes, postées sur le blog « Paye ta shnek » qui recense les « tentatives de séduction en milieu urbain ». Avec les sifflements, les insultes et autres frottements, nombreuses sont les femmes qui vivent quotidiennement ces violences dans les lieux publics. Ces actes ont un nom : harcèlements de rue à caractère sexiste et sexuel.

Démasquer les hommes indélicats ou franchement prédateurs. Reportage.

 par  Christophe Abramovsky sur www.frituremag.info

 Pendant une soirée, Alice, étudiante en Master II, Etude de genre et lutte contre les discriminations, a accepté de sillonner les rues du centre de Toulouse. 18h. Il fait une chaleur écrasante en ce mois de juillet. Dans le quartier Arnaud Bernard, une jeune femme en robe d’été marche d’un bon pas. Elle passe devant un homme. Brusquement, celui-ci lui emboîte le pas, semble lui parler, puis l’abandonne. Alice est une jolie jeune femme brune d’une vingtaine d’année. Elle aussi croise l’homme en question. Petit sifflement discret. « Reviens, ne pars pas », lance-t-il à cette inconnue. Comme une injonction, avec tutoiement en prime. « Avec ce genre d’interpellation, l’homme marque son territoire et sa domination. Il me signifie que c’est lui qui décide, que je n’ai pas le choix. Je ne suis même pas une personne, juste un corps sexué », commente l’étudiante. Rue Bayard, Alice trace la route vers la gare. Trois hommes d’une soixantaine d’années sont attablés à la terrasse d’un café, en pleine discussion. Lorsqu’elle passe devant eux, ils stoppent leur conversation et des regards appuyés s’attardent sur le fessier de la jeune femme. « Regarder une femme ou un homme, ce n’est pas un problème, mais il y a des yeux plus respectueux que d’autres », rappelle-t-elle. Inconsciemment, Alice applique alors sa stratégie habituelle : marcher vite, le regard droit devant et ne pas s’arrêter. « Une fois, j’attendais qu’on me serve un kebab. Un homme passe et me tapote le ventre en me disant « alors, on a bien mangé ! ». C’est comme si mon corps ne m’appartenait plus dès l’instant qu’il est dans l’espace public ».

La nuit, la ville affirme sa masculinité

 

23h. La ville n’a plus les mêmes parures. L’ambiance change progressivement. On ne croise désormais que très peu de femmes seules. La ville nocturne se masculinise. Place du Capitole, la jeune femme croise un homme qui lui jette subrepticement un « cat call », une sorte de bruit de baisers. « Ce n’est même pas de la drague, puisqu’il ne cherche pas entrer en relation avec moi. Je suis simplement réduite à un objet sexuel », s’agace Alice. Dans la soirée, elle aura droit à un nouveau « cat call », toujours furtif. « Les femmes se font aussi interpeller. Une fois, un gars est venu me proposer de reproduire la race aryenne avec lui, parce que j’étais une bonne blanche. Je suis restée bouche bée. Je n’ai même pas pu lui répondre… ».

Minuit. La jeune étudiante s’assied devant les escalators du métro Jean Jaurès faisant mine d’attendre quelqu’un. La proie est identifiée, un jeune homme en scooter s’arrête. La drague commence. « Au départ, il était poli, mais il s’est mis à insister lourdement. Je lui ai pourtant précisé que j’attendais mon copain. Il voulait absolument mon numéro de téléphone. Ce genre de garçon ne comprend jamais le non », raconte Alice. « Une autre fois, je me suis fait suivre depuis le métro jusqu’à chez moi. Un homme est sorti à la même station que moi et m’a rattrapé pour m’inviter chez lui. J’ai là aussi prétexté que mon copain allé arriver. Ce soir-là, j’ai senti beaucoup de pression. Pourtant, je ne crois pas qu’il faut se positionner comme une victime, mais au contraire affirmer notre capacité à agir et jamais se résigner face au harcèlement sexiste. Les femmes ne sont pas de faibles petites choses ! »

Les chiffres du harcèlement de rue Les caresses, baisers et autres gestes déplacés non désirés sont les agressions sexuelles les plus fréquentes et un acte sur cinq de ce type est commis dans un lieu public. Hors du ménage, une femme sur cinq âgée de 18 à 29 ans a essuyé des injures, une sur dix a subi des caresses et des baisers non désirés et autant de menaces. 12 % des viols ont lieu dans la rue. Le viol hors de chez soi commis par un inconnu n’est ainsi pas la règle et ne concerne qu’un petit tiers des victimes. Source : Enquête de l’INSEE sur les violences faites aux femmes (2007)

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