Le bois du fameux Bucintoro naviguera-t-il sur le Canal du Midi ?

Le Bucintoro, le navire de la République des Doges de Venise, va revivre grâce à une fondation du même nom. Pour reconstruire le fastueux navire coulé par Napoléon en 1798, les Italiens, pas rancuniers, viennent s’approvisionner en bois dans le Sud-Ouest. Et c’est peut-être par péniche via le Canal du Midi que les grumes nécessaires vont être transportées

Le Bucintoro, le navire de la République des Doges de Venise, va revivre grâce à une fondation du même nom. Pour reconstruire le fastueux navire coulé par Napoléon en 1798, les Italiens, pas rancuniers, viennent s’approvisionner en bois dans le Sud-Ouest. Et c’est peut-être par péniche via le Canal du Midi que les grumes nécessaires vont être transportées


Photomontage Samson

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 par Philippe Gagnebet sur www.frituremag.info

Le fastueux Bucintoro, symbole de la richesse et de puissance de l’ancienne République de Venise, était le navire d’Etat des doges (dirigeants de la République) sur lequel avait notamment lieu, chaque année à l’Ascencion, la cérémonie marquant les "noces" de la ville avec la mer. Napoléon l’avait fait détruire en 1798, après l’entrée de ses troupes dans Venise, mais il va aujourd’hui revivre.
Le maire de Venise, qui dirige la fondation pour la renaissance du Bucintoro était la semaine dernière dans les Landes et à Périgueux pour prendre livraison des grumes d’un chêne abattu près de Périgueux. Mais ce sont trois essences et régions (la Dordogne pour ses chênes, la forêt des Landes pour ses pins et les Pyrénées pour ses épicéas) qui seront nécessaires pour un budget de 12 millions d’euros, financé en Italie par du mécénat principalement. L’équivalent d’une trentaine de camions de bois au total partira d’Aquitaine, fournissant la matière première de la galère de 35 mètres de long.

 

Mais le chantier intéresse également les bateliers du Canal du Midi qui piaffent d’impatience de relancer le fret entre Sète et Bordeaux. Jean-Marc Samuel, représentant de la chambre nationale des bateliers, et patron de la péniche le Tourmente, était du voyage et a proposé l’acheminement du bois sur sa péniche de 30 mètres. Histoire de relier Venise à Bordeaux, et de faire revivre le transport sur le Canal. Le chantier devrait démarrer dans les prochaines semaines à l’Arsenal de Venise, et s’étendre sur cinq ans au moins.

Les fêlés du fret

 

Ils ne sont plus très nombreux à croire à une relance du fret : gabarit des écluses, prédominance du routier et du ferroutage, coût du gazoil, manque d’infrastructures adaptées sur les ports, sont autant d’obstacles. Pourtant, avec le ras-le-bol du tout-bagnole, la prise de conscience face au réchauffement climatique, la solution du transport de marchandises par péniches fait gentiment son chemin, et forcément quelques vagues.

"Ceux qui croient au retour du fret sur le Canal du Midi sont des illuminés...". Le jugement est d’importance. Il avait été lancé début juin 2013 par Robert Navarro, vice-président de la région Languedoc-Roussillon, lors de l’une des nombreuses réunions organisées depuis le début de l’année sur la thématique. Il faut dire que depuis la fin du fret au début des années 80, la probabilité de revoir un jour naviguer des chargements entre Bordeaux et Sète s’estompe progressivement. Pour Jean-Marc Samuel, capitaine de la péniche Le Tourmente, et grand défenseur du retour de l’activité : " la décision ne peut venir que du monde politique. Cela fait des années que l’on se bat avec mon association "Vivre le Canal" pour prouver que économiquement, nos projets sont viables. Personne ne nous écoute et nous croit vraiment". Prix du gazoil trop élevé, gabarit des écluses interdisant les péniches de plus de 30 mètres, manque d’infrastructures sur les ports, et surtout intérêt réduit des entrepreneurs pour ce mode de transport en raison d’un rapport coût/temps jugé trop élevé, sont les principaux obstacles à la reprise du fret. Pour Jean-Marc Samuel, "la maladie et l’abattage des platanes auraient pu être une opportunité unique pour relancer le débat. Au lieu de cela, on ne parle que tourisme et économie des loueurs de bateaux.... Les responsables politiques, à qui nous demandons seulement d’investir un peu sur l’aménagement des ports, ont surtout peur de voir baisser la fréquentation touristique cet été. Il faut qu’ils comprennent que le Canal ne vit pas que durant ces trois mois, mais toute l’année. Relancer l’activité de transport redonnerait un véritable dynamisme".

Toulouse relance l’expérience

 

Du côté de VNF , on reste prudent...et sceptique. Le Grenelle de l’environnement avait pour objectif d’accroître de 25% la part modale des modes de transport alternatifs à la route. L’établissement public relance les enquêtes et consulte. Il a même consolidé sa relation avec les filières du grain en signant un accord-cadre visant à doubler la part de marché du transport fluvial de grains, coproduits et engrais à l’horizon 2020, et bien entendu le Sud-Ouest est concerné. Mais les candidats ne sont pas pléthore, et naviguent à vue. C’est donc du côté des Chambres de commerce, des communes et des collectivités locales et régionales que surgirait la solution. Mais la balle est dans un camp qui a perdu l’habitude de jongler avec les bouts et les amarres.
Seule bonne nouvelle, mais de taille en 2013, l’annonce par la mairie de Toulouse de l’ouverture d’une base de fret à St-Elix-le-Chateau au nord de la ville. L’entreprise de livraison et de transport Labatut va mettre en place le déchargement de marchandises de camions sur une péniche, "Vert chez vous", qui rejoindra ensuite le port de l’Embouchure où une équipe logistique chargera les colis sur des vélos ou triporteurs. L’expérience a été menée à Paris, et devrait se développer dans d’autres grandes aires urbaines. Une annonce qui fait dire à Jean-Marc Samuel : "je travaille sur le même projet avec Port-la-Nouvelle et ses nouveaux débouchés et aménagements, notamment pour les céréales." Le Tourmente pourrait charger dans ses entrailles avant la fin 2014 sa première cargaison vers le Canal du Rhône. D’autant que les Italiens discutent en ce moment d’un trajet Bordeaux-Arles qui se prolongerait ensuite jusqu’à Venise, chargé du précieux bois pour reconstruire le Bucintoro. Il serait même question d’un premier chargement pour le 3 juin, jour des "noces" avec la mer.
Ailleurs, du côté du Canal latéral ou chez les négociants en vin de l’Aude ou de l’Hérault, l’idée fait également son chemin. Les voies du Canal seront peut-être enfin libres de retrouver leur glorieux passé.

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