Voyage dans les archipels de la "décroissance"

Combien sont-elles, sont-ils à prendre des chemins de traverse, choisir le "pas de côté", nageant à contre-courant et devenant décroissants ? Personne ne le sait, personne n’a cherché à les compter. Pourtant ils et elles sont là, en ville et dans les montagnes, avec nos amis et nos familles, dispersés dans des îlots isolés mais reliés entre eux par des idées et des actions communes.

Combien sont-elles, sont-ils à prendre des chemins de traverse, choisir le "pas de côté", nageant à contre-courant et devenant décroissants ? Personne ne le sait, personne n’a cherché à les compter. Pourtant ils et elles sont là, en ville et dans les montagnes, avec nos amis et nos familles, dispersés dans des îlots isolés mais reliés entre eux par des idées et des actions communes.

  • Ce reportage est dédié aux combats et à la mémoire de Françoise Matricon, militante écologiste ariégeoise décédée cette été, et largement citée dans l’article.


Illustration Fräneck

Par Grégoire Souchay sur www.frituremag.info

«  Bonjour, vous êtes décroissant ? ». « Houla ! » lance, surpris, Thierry Brulavoine, au téléphone. Ce responsable national du Mouvement des Objecteurs de Croissance (MOC), réussit le tour de force de m’expliquer en quelques mots ce qu’est la décroissance : « limiter un certain nombre de consommations de manière démocratique dans un rapport de force politique, avec des actions concrètes immédiates ». Tout un socle d’éléments-clés confirmés par Agnès Sinaï, journaliste et fondatrice de l’Institut Momentum, qui étudie de près ces questions : « comme l’explique l’économiste et Serge Latouche, il s’agit de décroître en premier lieu notre empreinte écologique. Cela ne se fait pas par choix mais par nécessité au vu des ressources limitées en pétrole et minerais. La décroissance, c’est de la physique ». Et nous voici revenus à l’origine, « les travaux de Georgescu-Roegen, la thermodynamique, la résilience ». Plouf. Je n’ai pas fait « S » au lycée et je me noie. Elle reprend : « c’est simplement un projet politique qui s’ancre dans des constats très matériels. » Et quel est le contenu de ce projet politique ? Réponse brumeuse : « Il faut regarder chaque secteur, à différentes échelles. On a les survivalistes, à l’extrême –droite, dans une démarche de bunkerisation hyper-individuell ; les spiritualistes avec une approche très philosophique et morale ; mais aussi ceux qui agissent juste à leur échelle ou encore des communautés résilientes, conviviales et politisées ».

Il est temps d’aller demander directement à la rencontre de ces décroissants. J’appelle Françoise Matricon : « Oh, je ne sais pas si ça a beaucoup d’intérêt de venir me voir ! » Tant pis, me voici déjà ramant derrière un tracteur sur les routes ariégoises, en route vers chez cette ancienne conseillère municipale de Pamiers, arrivée dans les années 70 avec la première vague de naufragés du capitalisme. Nous rejoignent pour le dîner (90% bio) les voisins Laure, metteuse en scène et Jean-Philippe, menuisier, deux néo-ruraux qui construisent un atelier coopératif et projettent de construire une yourte. Vient alors la question fatidique : « êtes-vous décroissants ? ». Sourires. Si Françoise « accepte bien le terme », Laure et son compagnon sont plus réticents : « on démarre à peine et on préfère mettre notre énergie dans ce qu’on fait plutôt que dans un mouvement politique ». De quoi faire réagir Françoise : « Et à part le pain tous les quinze jours, nous, ici, on fait quoi ? Rien ! Il faut s’impliquer, aller dans les conseils municipaux ! ». Elle fut justement l’artisane de l’interdiction d’utiliser des pesticides par ses agents municipaux et de la création de la cantine bio de Pamiers, devenue depuis une vitrine du genre. Sa vision est pourtant bien plus radicale : « il va falloir partager, tout. Nos voitures, nos terres, nos maisons et accepter des choses qu’on n’imagine même pas. Je vois bien que les gens n’ont pas envie, moi aussi ça m’emmerde. Mais soit on le fait aujourd’hui de manière démocratique et non violente, soit ce sera la guerre ». Des paroles graves qui résonnent avec le livre « décroissance et barbarie » de Paul Ariès, autre grand penseur du mouvement. Pas de quoi entamer la bonne humeur et les saveurs du vin de noix fait maison alors que l’on discute d’un projet d’épicerie solidaire pour le hameau.


Vincent Van Gogh La Sieste

Pas si loin des tempêtes politiques

 

Elle est ainsi faite, la décroissance : une lucidité froide sur les tempêtes qui viennent, alliée à une chaude énergie créatrice et enthousiaste. Impossible de distinguer la pensée de l’action comme le confirme Dominique Masset, échoué à Montagagne (Ariège), minuscule îlot communal dont il fut maire jusqu’en 2008. Il raconte : « on a tenté avec nos maigres moyens de changer des choses : arrêté anti-OGM, mise en commun de terres pour aider aux installations, démocratie horizontale. » Il reste par ailleurs Faucheur volontaire, militant anti Grand Marché Transatlatique : « je n’ai pas le choix, je ne peux pas faire autrement que m’engager ». Lui a finalement choisi de retourner à bon port, à la ville, « parce que ce n’est pas forcément contradictoire avec tout ce qu’on propose ».
Et effectivement, l’air de la décroissance flotte aussi sur les grands centres urbains … tout en s’échouant souvent sur la question politique. Ainsi Isabelle Annycke, co-fondatrice du groupe Colibris Toulouse, est là pour « relier et soutenir les initiatives personnelles entre elles. Mais comme Pierre Rabhi, nous refusons d’entrer dans une revendication politique » et même si « certains sont sur des listes électorales, ce n’est jamais en tant que Colibris ».

Même réticence avec les partisans de la transition. Leur boussole : « trouver des solutions immédiates pour arriver à absorber les chocs à venir, en s’appuyant sur les élus locaux » explique Marie-Pierre Cassagne, de Toulouse en transition. Pour eux, la décroissance est « plus anti-système qu’autre chose, définie par la négative ». Thierry Caminel, ingénieur, s’est spécialisé dans l’étude des liens entre croissance économique et énergétique : « Décroître de 4% par an notre consommation d’énergie est égal à une dépression de 3% du PIB ». Conclusion : « il faut établir collectivement et démocratiquement des limites à cette décroissance ! ». Et la politique de réapparaitre.

« On est à mi-chemin entre Mad Max et La Belle Verte »

 

AMAP, ateliers récup’, Incroyables Comestibles, jardins partagés, lieux collectifs, … « Comme Monsieur Jourdain chez Molière, beaucoup de gens font de la décroissance sans même le savoir » remarque Dominique Masset. « Nous sommes vraiment face à un changement de cap obligatoire, entre Mad Max, la technologie et la guerre de tous contre tous, et la Belle Verte, » ce film utopiste où des extra-terrestres écolos viennent "reconnecter" les humains avec la nature. Dominique poursuit : « Nous préparons le terrain en souterrain pour avoir les outils pour s’en sortir tous ensemble le moment venu ». Car rappelle Gérard Clanet, autre militant ariégeois : « la décroissance est avant tout un projet humaniste. » Et contrairement au mouvement ouvrier traditionnel, tous acceptent d’intégrer dans leurs actions une part de sensible. Ainsi Agnès, infirmière à Foix, confie : « Voir qu’on détruit la terre, épuise les sols, pollue l’air et l’eau, ça me fait souffrir. Je ne l’explique pas, je le sens juste et ça me suffit pour agir. »
Quittant ces terres, je ne peux m’empêcher de constater combien soufflent partout ces alizés lents, par touche légère et fine, dans toute la société, sans qu’on les perçoive. Mais quelle que soit la classe sociale, qui peut affirmer qu’il n’est pas déjà touché lui-aussi par ce mouvement et tenté par l’exil sur ces plages plus douces, plus lentes, plus décroissantes ?

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La décroissance … une affaire d’hommes ?
Pierre, Paul, Jacques, Serge, les figures les plus visibles et audibles de la décroissance sont souvent des hommes. Agnès remarque que « comme partout ailleurs, les femmes sont poussées vers le foyer, les hommes vers l’extérieur ». Et pourtant : « qui continue de nourrir le foyer et faire le jardin, est en contact avec la nature ? Les femmes ». Et effectivement, elles sont souvent majoritaires chez les transitionneurs, Colibris et décroissants de tout poil (ou glabres). Isabelle, des Colibris explique ainsi que « ces projets sont tournés vers l’action immédiate, moins dans le discours et laissent une place aux femmes » même si elles restent absentes des théories décroissantes. Et quitte à remettre en cause son rapport à la terre, « on pourrait aussi s’attaquer à la domination masculine. »

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Un journal pour les rassembler tous … contre lui
Peut-être la première fois que vous avez entendu parler de décroissance, c’était dans un kiosque à journaux. Depuis près de dix ans, si ce journal réunit les décroissants, c’est souvent contre lui. « C’est un peu un Charlie Hebdo de la décroissance » explique Gérard Clanet. Ton grinçant, sévérité dans les jugements, le journal « divise plutôt qu’il ne rassemble »selon Agnès Sinaï. Et effectivement, ouvrant le dernier numéro, l’édito « les croisés du chaos », jette dans un même sac « Dominique Méda, Jean-Marie Harribey, Edgar Morin, Hervé Kempf » décrits comme « accompagnateurs du système » et « esprits puérils qui veulent être aimés avant d’être respectés ». Le journal est également connu pour son « éco-tartuffe du mois » avec ce mois-ci Eric Piolle, nouvel élu Vert de Grenoble, décrit comme « forçat de la croissance » qui promeut « un capitalisme vert sympa et participatif ». Malgré son intransigeance, nombreux le lisent encore comme Gérard : « ça permet de se remettre en question, d’accepter aussi des critiques sur ce qu’on fait, d’aller plus loin. Ce n’est pas toujours bienveillant mais le lectorat est là et ça a le mérite d’exister. » Pour le meilleur et pour le pire.

Note du rédacteur  : Ce reportage a été produit à l’aide de 80 litres de pétrole sans plomb 98, de nombreux litres de pétrole nécessaires à l’alimentation régulière mais pas toujours saines à base de kebabs, croque-monsieur et sandwichs libanais (viande Made in France mais pas bio).
Bilan carbone du reportage.
Aller retour Hérault – Ariège + Toulouse – Foix : 700 km
2 kebabs + 1 libanais + un croque monsieur (viande de France)
Cerises du jardin, café équitable (Bolivie), thé vert (Chine)

 
Colibris : mouvement fondé en 2006 par P. Rabhi, basé sur l’idée selon laquelle chacun a la capacité de changer le monde en faisant sa petite part à son échelle.

Ecosocialisme : mouvement alliant le marxisme et l’anti-productiviste, revendiquant la planification par l’Etat de la transition écologique. Présent à EELV et au Front de Gauche.

Institut Momentum : fondé en 2011, c’est un « laboratoire d’idées sur les issues de la société hyper-industrielle et les transitions nécessaires pour amortir le choc social de la fin du pétrole. »

Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), mathématicien et économiste roumain, considéré comme le père fondateur de la décroissance.

Objecteurs de croissance : regroupe les partisans d’un arrêt de la croissance et qui questionnent le modèle productif. Une partie d’entre eux forme le Mouvement des Objecteurs de Croissance (MOC).

PPLD : Parti pour la Décroissance, né en 2005 mais relancé depuis 2008 après des crises internes, qui juge plus juste de promouvoir ouvertement la décroissance de l’économie. En 2014, il s’allie avec le MOC pour présenter des candidats communs aux élections européennes.

Villes en Transition : importé d’Angleterre et basé sur les travaux de Rob Hopkins, la transition est le « passage de la dépendance au pétrole à la résilience locale ». Le mouvement s’appuie notamment sur les élus locaux pour mettre en œuvre des actions immédiates.

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