Mourir à 17 ans pour des clopinettes

Elsa est une copine. On se croisait de temps en temps. Ce que je ne savais pas c’est que son frère Jonathan s’était fait tuer en 2009 par un cafetier, alors qu’il tentait de cambrioler son bistrot. Ce que je ne savais pas c’est qu’elle menait depuis une bataille judiciaire contre l’autodéfense. Du 30 mars au 1er avril à Albi (Tarn), un procès allait enfin avoir lieu.

Elsa est une copine. On se croisait de temps en temps. Ce que je ne savais pas c’est que son frère Jonathan s’était fait tuer en 2009 par un cafetier, alors qu’il tentait de cambrioler son bistrot. Ce que je ne savais pas c’est qu’elle menait depuis une bataille judiciaire contre l’autodéfense. Du 30 mars au 1er avril à Albi (Tarn), un procès allait enfin avoir lieu. Il y a un mois, elle m’a invité à une marche en la mémoire de son frère.

par Ludo Simbille sur www.frituremag.info

«  Non à l’autodéfense  ». Ce samedi 28 février j’arrive vers 10h sur le parvis de la mairie de Lavaur, petite ville du Tarn. Derrière une grande banderole, près de deux cents personnes discutent patiemment. De jeunes adultes, des mères à poussette, des familles arborent une écharpe verte de soie. Quelques minutes plus tard, débute une marche blanche, une promenade silencieuse sinuant le terre-plein du marché animé, les terrasses de cafés puis la rue piétonne bordée de boutiques.
Les passants nous toisent, quelques conversations s’entament à notre passage sur « l’événement  » qui a secoué la bourgade quelques années auparavant : le jeune Jonathan Lavignasse s’était fait tuer pour des clopinettes.

On n’est pas sérieux à 17 ans

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Un sombre soir de décembre 2009, foin des bocks et de la limonade, on se fait entraîner par son copain Ugo et on pénètre dans le bar-tabac le «  Saint Roch » le pensant vide pour voler la caisse et des cigarettes. Mais le patron vit au dessus avec sa mère et sa sœur. Et depuis deux jours il dort dans la réserve sur un lit de camp. Il avait remarqué que les barreaux de sa fenêtre avaient été sciés par Ugo, le compère d’infortune de Jonathan. Vers 2h du matin Luc F. entend du bruit, il s’avance avec son fusil de chasse chargé, il tire à vue. « Jo » est touché en pleine poitrine, il tombe et meurt. Ugo réussit à s’échapper. Il erre quelques heures avant de se rendre dans la matinée du drame à la gendarmerie.
Jonathan avait dix ans de plus que l’âge de raison et il a commis une « bêtise trop cher payée » comme le disait sa mère. Cela méritait-il qu’on le destitue de son destin d’une balle de fusil dès cet instant où il est entré dans ce maudit bistrot ?

Le buraliste placé en garde à vue puis libéré, invoque la légitime défense. « Je ne suis pas un meurtrier ». Il a dit tout et son contraire. « J’étais dans mon bon droit, c’était mon devoir ». Au bout de trois ans d’enquête, il a été tout de même inculpé d’« homicide volontaire » et de tentative d’homicide. C’est-à-dire de meurtre intentionnel, c’est-à-dire d’assassinat si la préméditation est prouvée.

Sur la fin du défilé, Estelle la mère du défunt, visage fermé et lunettes noires, s’adresse aux marcheurs. « Merci d’être là… ça fait 5 ans que je vous dis merci ». Cinq ans qu’Estelle et sa fille Elsa marchent dans le calme pour dénoncer l’autodéfense. Un collectif de soutien les épaule au quotidien. Le corps sans vie de Jonathan a semé derrière lui un cortège de colère incommensurable. La mort appartient à ceux qui restent, à ceux qui luttent contre l’oubli et l’impunité de ce meurtre. A l’époque, les copains de « Jo » étaient prêts à faire exploser leur rage destructrice dans une fièvre adolescente. La mère d’Elsa les avait appelés «  au calme et à la dignité ». Il valait mieux attendre que justice soit rendue.

Cette année la marche prend une tournure différente. Cinq ans et demi après les faits, un procès se tiendra le 30, 31 mars et 1er avril à la cour d’assises d’Albi. Peut-être la fin d’un éprouvant chemin vers l’obtention de la vérité pour cette famille noire gabonaise habituée à « ne pas faire de vague ». Jonathan lui était métisse d’un père français expatrié et d’une mère immigrée en France du Gabon il y a vingt-quatre ans.

Un tas d’or sur la balance judiciaire

Il a fallu se battre contre le monde du petit commerce pour faire valoir de droit à la vie contre celui de la propriété. Ce monde de l’Amicale des Commerçants appelant à la signature d’une pétition en soutien à leur pair. Bien sûr tout le monde ne l’a pas paraphée. Sur le marché ce samedi-là, un commerçant à la Dépêche du Midi défend une « position iconoclaste ». « Je ne crois pas qu’il soit juste de tuer un gamin pour quelques paquets de cigarettes, surtout quand on sait depuis plusieurs jours que les barreaux du commerce ont été sciés ».
Il a fallu laisser la justice faire son travail. Mais il a fallu la pousser aussi un peu. La quête de la vérité passe par la violence ordinaire de l’institution judiciaire.

« Notre premier avocat, c’était un pourri, il était absent à l’audience de libération du cafetier. Quand j’ai appelé le soir, sa secrétaire m’a dit qu’il était au en congés aux sports d’hiver ». Pendant que le conseil montait sur ses skis, le meurtrier de Jo était remis en liberté, faute de contradiction à la chambre d’instruction. « Lui a eu le droit de passer Noël en famille, nous non ». Elsa et sa mère passeront les fêtes dans la chambre du fils absent, sur le lit du frère disparu.
Il a fallu apprendre à puiser dans son chagrin pour décupler sa force d’action. Se préparer, s’organiser, se mobiliser rapidement. Et transformer la perte d’un fils, la perte d’un frère en combat. Mais assouvir sa soif de justice prend des allures sonnantes et trébuchantes. Il a fallu poser un tas d’or sur la balance de Thémis pour empêcher Dame Justice de perdre l’équilibre. Elsa bosse comme responsable ressources humaines dans une grosse boîte de junk- food. Avec sa mère, elle anticipe les frais de leur nouveau conseil, un grand cabinet toulousain. « On vient de recevoir le montant du premier règlement de l’avocat concernant l’instruction et le montage de dossier, ça calme. On va devoir s’arranger avec les assurances ».
La marraine du lycéen s’est constituée partie civile avec son compagnon. Elle confie qu’ils ont déjà versé plus de 20 000 euros de frais avant même la tenue du procès. Une banale comptabilité judiciaire déclinée entre les honoraires du célèbre défenseur parisien, ses déplacements, ses grands hôtels, ses bons restaurants.

A 11h 30, la manifestation se termine. Le collectif de soutien à la famille invite les marcheurs à partager un repas. Un timide soleil tiède balaye la terrasse d’un ancien chai tarnais loué pour cette triste occasion. Autour de verres de vin et de jus, les discussions sont calmes. « Avant que le couscous n’arrive, j’aimerais vous expliquer un peu ce à quoi il faut s’attendre fin mars à Albi ». La marraine du défunt prend la parole et égraine les modalités du procès devant un auditoire attentif. Le rôle de chacun, le défilé des robes, le jargon juridique.

Légitime ou autodéfense ?

Tout l’enjeu sera de faire reconnaître que Jonathan et Ugo, désarmés, n’en voulaient pas à la personne mais aux biens matériels. Prouver que c’est un cas d’école d’autodéfense à domicile et en aucun cas de légitime défense. La frontière peut être ténue.
L’un des articles (122.6) définit la légitime défense comme le fait d’agir « pour repousser, de nuit, l’entrée par effraction, violence ou ruse dans un lieu habité », a rappelé à la Dépêche du Midi l’avocate de la défense Maître Martine Esparbié-Catala, qui n’est autre que la sœur de l’ancien maire de Lavaur. Sauf que Luc F. n’a pas été surpris puisqu’il a entendu les deux adolescents dix minutes avant le coup de feu. Sauf qu’il avait installé un piège : un fil accroché à deux chaises. Sauf qu’il avait installé un lit de camp, sauf qu’il était allé jusqu’à se procurer hors du Tarn des munitions pour armer son fusil de chasse. Sauf que la gendarmerie est à 500 mètres du bar et qu’elle était prévenue du risque de vol. Sauf que certains témoins affirment l’avoir entendu dire qu’«  il attendrait le ou les auteurs et leur mettrait un coup de fusil, avant d’appeler la police ».
Sauf que… sauf que… la justice est pleine de surprise et de rebondissement. L’an dernier le parquet général n’avait-il pas requit en appel un non-lieu à contre courant de l’instruction ?
La cour d’appel de Toulouse n’a finalement pas suivi la demande et le procès aura bien lieu. Fidèle à l’instruction, le magistrat a considéré que la légitime défense était contestable. Mais bien averti celui qui en devinerait l’issue.

Sur la terrasse entre deux bouchées de légumes, je m’inquiète du sort du complice de la funeste équipée.

- « Ugo, il a été incarcéré pour la tentative de vol ? ».
- « … ha non heureusement pas »
, souffle Elsa.
Ugo sera au centre des débats au tribunal.
« ça va être dur pour lui aussi, il ne veut plus entendre parler de cette histoire. Je comprends, il a sa vie à construire aussi. Mais fin mars, ce sera le témoin clef. «  Heureusement, il a pas craqué les premiers jours. Malgré le choc de l’émotion malgré les intimidations, il a pas flanché, il a raconté aux flics les faits tels qu’ils s’étaient passés sans se contredire. Il a rien oublié, c’est grâce à son témoignage qu’on en est là. »

Alors qu’on compte nos derniers grains de semoule à saucer, la « marraine » intervient à nouveau. « Quelqu’un a déjà assisté à des assises ? ».
C’est court trois jours pour fixer son sort sur une affaire complexe. C’est long trois jours pour faire face aux injonctions, à la pression, la presse, aux coups bas de la défense. Ce sera dense.

Victime ou coupable ?

On a beau se préparer, aiguiser ses arguments, une fois dans la cour on sera en proie aux ténors du barreau. Et tous les coups seront permis. « Ils ont retrouvé sur facebook une photo de Jonathan tout jeune où ils jouent avec des armes en plastique, ils risquent de s’en servir pour montrer son amour de la violence », raconte sa marraine.

Elsa craint que les débats virent à un autre type de procès… d’intention. Celui où la victime devient coupable. Ce genre de jugement à la hâte qui a débuté dès les premiers articles de presse dans les commentaires de tous ces témoins qui s’autocitent à comparaitre à la barre de leur clavier numérique. Florilège de ces judicaillons du petit écran, pauvres commentateurs du désespoir :

« Quand on est délinquant, il faut en accepter les risques » / « Et dire qu’avec une bonne éducation il serait resté chez lui ».
Ou cette haute vue tout à-propos, toute en finesse et sans cliché. « A quoi leur a servi les allocations familiales ? » Cherchez le rapport !

Il y a eu Nice où son bijoutier avait plombé des jeunes cambrioleurs armés qui prenaient la fuite en scooter. Il avait reçu un grand soutien médiatique et avait libéré la parole. « ça nous a pas fait du bien cette affaire. Quelle sera l’actualité dans un mois ? s’interroge-t-elle, en ce moment y’a les djihadistes… »
Les proches de Jonathan savent que les échanges peuvent vite tourner à l’enquête de personnalité. « Si d’entrée ils me trouvent antipathique, c’est mort, ça peut aussi se jouer comme ça », lance la sœur. Il faudra montrer son visage sous son meilleur jour, sans mentir, sans faux semblant pour convaincre les six personnes du jury populaire que la défense n’aura pas récusées1. En terminant son assiette, Elsa lâche pas dupe : « du côté de l’éducation on est tranquille, ma mère est très stricte. Elle savait qu’en tant qu’immigré en France, au moindre faux pas, on ne nous raterait pas ».

Réponse le 1er avril au dernier coup de marteau. Au delà des condamnations prononcées, au delà des peines requises, au delà des appels, des non-lieux, ce n’est pas un verdict qui répare la douleur, ce n’est pas une sanction qui panse la souffrance, qui comble l’absence. Mais c’est la reconnaissance de la culpabilité qui soulage le besoin inextinguible de vérité.
Pour que Jonathan ne soit pas assassiné deux fois. Pour qu’un permis de tuer ne soit pas délivré. Dans le mail qu’Elsa nous avait envoyé pour nous annoncer la marche, elle nous déclarait : « Cinq ans que j’attends que les jurés et des juges me disent s’ils estiment qu’il est normal de faire justice soi-même ». Est-ce ainsi que le chagrin devient combat ? Que le fait divers devient fait social ?

A la fin de la marche, on avait rendu l’écharpe de soie verte. C’était la couleur préférée de Jonathan, le vert. Celle de l’espoir, dit-on. On peut aussi être sérieux à 17 ans.

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