Nos enfants ont-ils le droit de nous aimer (lorsque nous portons un foulard) ?

Le 10 décembre, un journaliste a demandé au Ministre de l’Éducation nationale si les mamans qui accompagnent une sortie scolaire pouvaient porter un foulard sur la tête. Le Ministre a répondu «Normalement, non». Lorsqu'il a répondu cela, le Ministre a-t-il pensé aux enfants concernés, et s'est-t-il inquiété un seul instant des dégâts qu'une telle interdiction causerait sur eux? Visiblement, non.

Personnage du film "Le garçon et le monde" de Alê Abreu. Personnage du film "Le garçon et le monde" de Alê Abreu.

D'un point de vue juridique et politique, presque tout a déjà été dit sur cette mesure qui consisterait à interdire aux mamans qui portent un foulard d'accompagner leurs enfants en sortie scolaire. On pensait l'idée définitivement enterrée. Le Ministre la déterre, opportunément.

Mais qu'en est-il de l'impact d'une telle mesure sur les enfants concernés, qui seraient en réalité les principales victimes si elle venait à être appliquée ? Dans la mesure où l'école se doit de prendre en considération en tout premier lieu l'intérêt de l'enfant, pourquoi le Ministre n’assure pas la mission qu’on lui a confiée ?

Que se passe-t-il concrètement quand un enfant voit sa mère être interdite d'accompagnement aux sorties scolaires du fait qu'elle porte un foulard sur la tête ? Comment perçoit-il les choses quand il voit sa mère être humiliée par l'institution ? Comment vit-il cela ? Quelles peuvent être les conséquences sur sa construction, sur son épanouissement ?

Nous qui sommes les parents de ces enfants, nous le savons :

  • l'enfant ne comprend pas pourquoi les autres enfants ont le droit de voir leur mère les accompagner, et pas lui

  • il éprouve de la colère pour sa mère qui « ne veut pas être normale », qui « lui cause des problèmes au sein de l'école », qui « ne fait pas assez de sacrifices pour lui »

  • il éprouve de la honte pour sa mère

  • il éprouve de la honte pour lui-même, la honte d'être l'enfant d'une mère qui « n'est pas normale »

  • il éprouve de la colère vis-à-vis de l'institution qui cherche à humilier sa mère, et dès le plus jeune âge, éprouve du rejet pour une institution qu'il vit comme injuste et inégalitaire.

Qu'en est-il des enfants dont la mère ne porte pas un foulard sur la tête ?

  • l'enfant associe « foulard » (et plus généralement « Islam ») à « danger », « problème », « anormalité »

  • il apprend qu'il est « normal » d'être intolérant et discriminant

  • il apprend qu'il est « normal » que des femmes aient moins de droits, parce que musulmanes

  • il apprend qu'il est « normal » de chercher à contrôler le corps et le vêtement des femmes.

En quoi l'impact sur les enfants, tel que décrit ici, est-il positif pour l'Education nationale ? En quoi provoquer de nouvelles tensions entre école et parents des quartiers populaires, mais surtout entre ces parents et leurs enfants, ou entre l'école et ces enfants, va-t-il arranger les difficultés que l'on connait déjà ?

Pour nous parents, il est hors de question que nous laissions nos enfants être sacrifiés au nom de la croisade institutionnelle anti-foulard.

La construction de soi, l'estime de soi et l'épanouissement de nos enfants sont primordiaux. Nous savons que cela passe par l'amour et l'estime que nos enfants ont pour nous. Nous savons que cela passe par le respect de notre dignité de parents.

Il est bénéfique pour nos enfants de nous aimer telles que nous sommes, avec notre religion, avec notre couleur de peau, avec notre langue maternelle, avec notre accent. Il est fondamental pour tout enfant d’aimer sa maman. Et nous attendons de l'école qu'elle respecte ce droit, et qu'elle le garantisse. Et non pas qu'elle cherche à abîmer les liens familiaux des familles qui n'ont pas la bonne religion ou la bonne couleur de peau à ses yeux.

Évidemment nous nous mobiliserons si le gouvernement cherchait à interdire à celles qui parmi nous portent un foulard sur la tête d'accompagner les enfants en sorties scolaires.

Plus généralement, nous organiserons début 2018 des journées de travail, avec entre autres deux axes plus que jamais d'actualité :

  • la nécessité de représentations positives et inspirantes pour tous les enfants

  • la nécessité d'une place plus importante pour les parents dans l'école

Front de mères

Contact : front2meres@gmail.com

 

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