Reflexion sur le vote, le mode de scrutin, décembre 2015.

Herrade Igersheim, économiste au CNRS, livre ici quelques commentaires sur l'actualité électorale et l'importance de la technique du scrutin en rapport avec sa valeur d'expression et son sens.

Reflexion sur le vote, le mode de scrutin.

Pour le premier tour des élections régionales du scrutin de décembre 2015, vous avez voté pour une liste. Un scrutin qui ne satisfait pas les scientifiques qui planchent sur des systèmes plus représentatifs consistant à attribuer une mention ou une note aux candidats.

"Si les distorsions entre nos préférences électorales et le vainqueur d’une élection sont trop importantes, ce que l'on peut reprocher au scrutin uninominal à deux tours qui désigne en particulier le président de la République, sa légitimité peut être questionnée", explique Herrade Igersheim, économiste au CNRS.

Des recherches depuis longtemps

Depuis le séisme politique du 21 avril 2002, des chercheurs communiquent sur des scrutins alternatifs. Les scrutins sont, à une large majorité, uninominaux. Les électeurs ne peuvent voter que pour un seul candidat ou une seule liste, sans possibilité d'exprimer leurs préférences pour plusieurs candidats ou plusieurs listes.

Les chercheurs, eux, testent des modes de scrutin plurinominaux : ils proposent aux électeurs de soutenir plusieurs candidats ou encore de noter les candidats en lice. L'un d'entre eux, le "jugement majoritaire" a été élaboré par deux mathématiciens du CNRS Rida Laraki et Michel Balinski. Les électeurs doivent donner une mention aux candidats (excellent, très bien, bien, assez bien, passable, insuffisant, à rejeter). Celui qui a la meilleur mention médiane (à ne pas confondre avec la moyenne) remporte l'élection. Si un candidat à une mention médiane "assez bien", c'est qu'il a le même nombre de mentions supérieures à "assez bien" que de mentions inférieures. Quand des partis sont rejetés par une majorité d'électeurs, ils sont ainsi placés derniers.

Pour Rida Laraki, c'est un des paradoxes de nos scrutins : ils peuvent permettre à un candidat rejeté par la majorité des électeurs d'être au deuxième tour d'une présidentielle, comme Jean-Marie Le Pen en 2002. "Le mode de scrutin n'est pas qu'une question mathématique ou mécanique secondaire, il est partie prenante de nos démocraties représentatives et influence directement et indirectement nos suffrages et donc ceux que nous élisons", rappelle Herrade Igersheim.

S'exprimer plus pleinement

Autres paradoxes de nos scrutins qui ne serait pas possible avec un jugement majoritaire : le fait qu'un "candidat mineur puisse changer le résultat du scrutin comme ce fut le cas en 2002 avec l'élimination de Lionel Jospin à cause de la présence de plusieurs candidats mineurs de gauche", précise Rida Laraki ; et autrement dit le fait que notre scrutin actuel rend posible d'éliminer au premier tour le candidat qui gagnerais à tous les coups au second tour (ce fut le cas aussi en 2012). Ou la présence au second tour d'un candidat qui n'avait aucune chance d'être élu, en 2002.

Donner un avis sur tous les candidats évite la dispersion des voix et le vote utile qui biaise les choix des électeurs. On cherche à ce que rajouter ou retirer un des candidat mineur ne change pas le gagnant ajoute le mathématicien.

Mais pour Herrade Igersheim, ce mode de scrutin "ne satisfait pas pleinement l’exigence de transparence". Le calcul de la mention médiane est trop complexe pour permettre un dépouillement compréhensible pour tous. "Ceci n'est pas forcément rédhibitoire", note la chercheuse.

D'autres modes de scrutin alternatifs ont été élaborés, comme le vote par approbation. "Il permet aux électeurs de soutenir, approuver plusieurs candidats", explique l'économiste. Le candidat qui cumule le plus grand nombre de soutiens remporte l'élection. "Ce mode de scrutin permet aux électeurs d'exprimer plus pleinement leurs préférences", note Herrade Igersheim. Une autre méthode se base sur l'attribution de notes à chaque candidat. Le vainqueur est celui qui obtient la meilleure note cumulée.

Les systèmes de vote actuels sont favorables aux grands partis. "Je ne peux pas imaginer que les grands partis choisissent un système qui va avantager les petits partis", regrette Rida Laraki. "Le mouvement ne peut venir que de la société civile", ajoute Herrade Igersheim.

 

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