Une révolution sociale serait-elle en marche ? A l’heure où les médias de classe dirigeante de France et de Navarre se heurtent frontalement à un mouvement des gilets jaunes qu’ils ne peuvent décidément pas comprendre et donc accepter – quelle ironie d’ailleurs, lorsqu’on veut bien se rappeler qui, historiquement, sont les "jaunes" en jargon syndical –, se multiplient en France et en Belgique les initiatives pour repenser l’état du rapport de l’individu au travail. On ne peut, par exemple, qu’être impressionné par l’extraordinaire dispositif mis en place par les différents "Pointcultures" de Belgique (les médiathèques publiques) qui, tout au long de la saison 2018/2019, consacrent de nombreux événements, revues et animations autour du travail, avec, en toile de fond, toute une réflexion sur le sens de celui-ci dans nos sociétés modernes.
Les questions abordées dans "Dimanche, et après ?" diffusée le 3 février revenaient sur un des aspects parmi les plus déstabilisants de l’évolution du marché du travail, la précarité liée à l’explosion des CDD – depuis 20 ans les contrats de moins d’un mois ont été multipliés par 2,5 – et le développement de la classe sociale du "précariat", selon le terme employé par le sociologue Robert CASTEL et cité par Madame GACON. L’un des éléments vivifiant entraînés par l’excellent débat mené dans l’émission était la recherche de sens face au développement du contrat à court terme comme norme, du repositionnement du contrat à durée indéterminée comme un graal devenu inaccessible, mais toujours objet d’une quête incessante pour le travailleur.
C’est enfoncer une porte ouverte d’écrire qu’aujourd’hui, par rapport à la fin du siècle dernier, le monde du travail a régressé avec l’emploi de beaucoup trop de CDD et le rejet massif par les employeurs du CDI, en tout cas, comme option proposée non seulement à de nombreux jeunes diplômés à l’aube de leurs carrières, mais désormais de manière générale, à tous, hormis les brillants cerveaux dont ils faut éviter la fuite, notamment parce que c’est grâce à eux que le système se reproduit. Comme le soulignait Madame GACON, ce n’est plus seulement "un mauvais moment à passer". C’est devenu simplement, dans la brutalité de cet énoncé, "normal" et totalement intégré de passer la totalité de sa vie professionnelle à errer dans "l’IDI, l’Incertitude à Durée Indéterminée". Normal et intégré d’avoir pour seul projet professionnel, non pas la construction d’une carrière pour certains ou la volonté de travailler suffisamment bien et conserver un travail qui assurera la pérennité familiale pour d’autres, mais de simplement décrocher un job.
Si le CDI est donc la norme de base rassurante pour le moins en déclin, voire qui a totalement disparu des perspectives raisonnables d’emploi, force est d’en tirer la conclusion simple que l’approche de la valeur travail a changé. Est-ce nécessairement pour le pire ?
Un regard global sur la jeunesse, dans son ensemble, hors distinctions sociales, semble indiquer qu’elle n’est pas dans la même démarche que ses aînées, à savoir faire de la réussite professionnelle un objectif ultime, en tout cas à mettre en œuvre très tôt systématiquement à la fin des études. Cela est peut-être moins le cas en France qu’en Belgique, mais au risque parfois de désespérer la génération qui précède, il n’apparaît pas illogique, ni contre-productif de prendre, après le secondaire, une (voire plusieurs, si son déroulement le permet) année sabbatique, pour parcourir le monde, d’abandonner plus facilement en cours de route des études qui n’apportent pas satisfaction, pour découvrir une autre filière ou se lancer dans autre chose, voire prolonger ou diversifier les études – merci ERASMUS +. En somme, puisque "No future !" est devenu une évidence, pourquoi ne pas varier les plaisirs avant de ne pas trouver de travail…
Autre évidence : alors que des générations entières ont été nourries de concepts forts encadrant la valeur travail – autour de la réussite professionnelle liée au respect quasi-religieux de cette valeur, de la fidélité à l’entreprise, à la notion de travail bien fait et au bout un prétendu épanouissement dans un environnement professionnel ainsi idéalisé, et ce jusqu’à l’âge bien mérité et pas si lointain de la pension –, depuis plusieurs années, les jeunes qui accèdent au marché de l’emploi ont totalement débranché ce logiciel : quels que soient les études et le diplôme, le plan de carrière n’est pas à l’échelle d’une vie : au bout de quelques années, ils feront autre chose, une opportunité se présentera, une envie nouvelle se fera jour qui les emmènera ailleurs. Ceci ne peut-il pas provoquer une certaine incompréhension intergénérationnelle, parfois difficile à exprimer et donc à gérer à l’intérieur des familles, pouvant parfois déboucher sur des ruptures sociales et personnelles, très compliquées à surmonter ? L’avant-propos de Madame Lucie TESNIÈRE dans son livre "Madame, vous allez m’émouvoir" montre assez bien ce fossé : "Pourquoi une fille comme toi, jeune, 33 ans, qui a un boulot intéressant, des amis et une vie agréable à Bruxelles, décide de tout lâcher pendant sept mois pour partir sur les traces de l’histoire de son grand-père (…) là, il y a un truc qui m’échappe. Pourquoi, toi, tu lâches tout pour faire ça ?" Et plus loin, l’auteur esquisse une explication "Et pourtant … pourtant, il manquait quelque chose. Je ne me sentais pas complètement à ma place. (…) J’avais le sentiment que la vie m’attendait, qu’elle faisait les cent pas derrière la porte de mon bureau. Avec le recul, je sais que j’attendais ce projet (…) étincelle dont j’avais besoin pour quitter ce job – ne serait-ce que provisoirement – pour écouter ma voix et suivre ce qui me donnait de l’énergie. (…) j’avais envie de mener ma vie, pas la vie d’une autre. ". Quelle angoisse, non seulement ressentie par celle ou celui qui exprime son désarroi ("Pourquoi tu lâches tout ?"), mais également subie par celle ou celui qui entend ce désarroi exprimé par un proche (nécessité de se justifier en détail.
Malgré tout, et hormis l’évidence que les exemples ci-dessus ne sont que de la science-fiction pour les personnes les plus précarisées mais aussi les individus et familles qui luttent pour ne pas se retrouver dans cette situation, cette approche permettant d’atténuer une vision systématiquement négative et contre-productive de l’absence de vraie "garantie sociale", en tout cas d’un point de vue mental, qu’apporte le CDI ne permet pas de balayer d’autres enjeux que la modernisation du monde du travail met en question.
La précarisation globalisée a ainsi permis au terme "esclave" de retrouver un nouveau sens. On peut disserter des heures sur l’emploi de ce mot. Néanmoins, il semble plus approprié ici que lorsqu’il est, à plusieurs reprises (2008, 2015, …), employé par exemple par la Fédération Internationale de Football, pour s’émouvoir du triste sort subi par des joueurs multimillionnaires – Oui, oui, la même FIFA qui ferme les yeux sur les conditions de construction notamment des stades de ses Coupes du Monde ! Mais difficile, à l’aune de notre époque, par rapport au XVIIIème siècle négrier et au XIXème siècle industriel, de trouver une autre expression pour ces millions de personnes, sans avoir peur d’ailleurs de mettre dans le même sac, du point de vue de "l’employeur" - ou devrait-on plutôt écrire désormais, le "rémunérateur", - salariés précaires, faux indépendants, auto-entrepreneurs, travailleurs détachés, sans oublier les "errants", terme emprunté au philosophe Etienne BALIBAR qui le préfère à ceux de "migrants" ou "réfugiés". Toute forme de cette exploitation est bonne à prendre, répugnante ou pas : certains ne se sentent-ils pas heureux de fournir un emploi de coursiers en commandant leur pizza et quelle fierté de parader en trottinette électrique pour soutenir à la fois le climat et le "juicer" qui la rechargera chez lui ? Quel sentiment fort d’appartenir au village global en prenant un avion low cost vers la Hongrie et contempler la quarantaine de femmes entre trente et cinquante ans qui rentrent tous les trois mois quelques jours au pays avant de pouvoir revenir légalement à l’Ouest accomplir la mission sous-payée que leur confient des bienfaiteurs éclairés : ce carrousel social qui fait du monde un grand manège pour tous ne nous permet-il pas inconsciemment de retrouver notre âme d’enfant ? En dégotant le meilleur prix, ne décroche-t-on pas le pompon qui nous permettra de faire un nouveau tour gratuit ?
A tel point que l’efficacité économique devient la bonne conscience pour intervenir dans le sens d’un plus grand progrès et une plus grande justice sociale :
- dans l’émission de France culture, il est clairement annoncé que le gouvernement a décidé d’agir pour taxer sous forme de bonus/malus ceux qui ont recours aux CDD car ils coûtent une fortune à l’UNEDIC. Ce ne serait donc qu’une question de gros sous et non pas parce qu’une sonnette d’alarme sociale a été tirée ?
- Alors même que le Bureau International du Travail a bien pointé il y a plus de 10 ans le recours par les entreprises allemandes au travail détaché d’ouvriers d’autres pays membres de l’UE pour désigner l’explosion de la pauvreté dans ce pays, c’est encore pour des raisons de croissance économique, semble-t-il que, fin 2018, le patronat allemand remonte au créneau pour défendre la politique migratoire de Madame Angela MERKEL, plus de 400 000 réfugiés ayant trouvé un emploi depuis 2015. D’où l’interrogation légitime : sous quelles conditions ?
- Les articles de presse, même assez récents se référant aux études disponibles de l’OCDE soulignent systématiquement le "militantisme" de cette organisation pour mettre en avant la contribution davantage positive que négative des errants aux économies des Etats qui les accueillent. Certes, mais les plus récentes disponibles évoquent plutôt des pays d’accueil qui sont des pays en développement, lesquels constituent d’ailleurs les destinations très largement majoritaires des errants.
- Enfin, lors du très instructif, vivifiant et passionnant colloque "Crise migratoire ou crise identitaire? L’Europe à la croisée des chemins" organisé le 18 janvier 2019 par Myria et Le Soir dans les murs de l’Académie Royale de Belgique, Mesdames Nicole FASQUELLE et Marie VANDRESSE du Bureau Fédéral du Plan expliquaient, avec toute la prudence requise nécessaire, que la migration internationale, d’un point de vue démographique, atténue le vieillissement démographique de la Belgique à travers son impact sur la population en âge de travailler et, d’un point de vue macroéconomique et budgétaire de long terme, allège le coût budgétaire du vieillissement, c’est-à-dire le poids des dépenses sociales exprimé en point de pourcentage du PIB. Toute la prudence requise nécessaire car l’horizon visé en l’occurrence est … 2060.
Ne faisons pas la fine bouche, ces faits démontrés sont indéniablement utiles pour démonter les contrevérités clamées par les opposants aux droits sociaux et humains. Mais le risque demeure de s’égarer à nouveau en s’appuyant massivement sur ce type d’arguments. Une telle ambiguïté est d’ailleurs perçue par les associations de la société civile : l’ONG Belge Bepax, par exemple, se félicite de pouvoir se fonder sur ces aspects positifs économiques mais n’hésite pas également, sous la plume de Monsieur Simon LECHAT à évoquer le pari risqué qu’ils représentent : "si (…) pour faire accepter l'accueil des réfugiés, on (utilise) un argumentaire reposant davantage sur les bénéfices que sur les Droits Humains, il est probable que pour beaucoup les réfugiés ne seraient plus les bienvenus si jamais leur présence devenait problématique pour l'économie."
Le "précariat" n’est pas le stade ultime de l’évolution sociale de notre civilisation.
L’étape suivante c’est la rue, les matelas défoncés dans une porte cochère, sous l’aération chauffée d’un magasin ou un renforcement entre deux murs. Pour une grande majorité des médias, cette actualité reste vitale. Non pas pour s’en offusquer et demander au personnel politique, comme ils l’exigent pour d’autres questions, que des mesures soient prises pour y mettre fin. Non. Mais pour qu’ils puissent régulièrement rappeler aux précaires ce qu’ils risquent s’ils venaient aussi à se couvrir de jaune. Lors d’un colloque sur la transmission des savoirs organisé le 22 février 2019 par l’ULB, appelé à faire une présentation sur les Fake News, le philosophe et économiste Philippe van PARIJS, fondateur du "Basic Income Earth Network" – revendication forte également des "économistes atterrés" auxquels appartient Madame Anne EYDOUX qui participait au débat de l’émission "Dimanche, et après ?" du 3 février – expliquait comment une dépêche d’une célèbre agence de presse avait orienté courant 2018 la quasi-totalité des rédactions dans le sens de l’échec du projet-pilote d’allocation universelle mené en Finlande, alors même que les résultats de l’étude à rédiger suite à l’expérimentation n’étaient pas disponibles. Courant février 2019, alors que les premières données préliminaires sont connues, les échos sont soudain moins assourdissants, peut-être parce que beaucoup plus mitigés. En effet, les analyses démontrent clairement que ce revenu de base n’a pas eu pour effet de mettre les bénéficiaires dans une situation d’accéder à un emploi stable et donc l’effet sur les données statistiques du chômage est quasi inexistant. Mais, et ceci est assez remarquable pour que plusieurs médias présents à différents endroits du globe et peu connus pour leurs aspirations populaires, se soient intéressés à ce résultat, parfois citant le terme de "triomphe", l’effet psychologique a été extraordinaire : le bien-être ressenti par les bénéficiaires a considérablement diminué l’état de stress permanent dans lequel leur situation précaire les avait plongés.
Ce qui entraîne nécessairement la question suivante : celle du coût social. Plus précisément, l’objectif est d’interroger les effets du travail et, en l’occurrence dans le cas de l’allocation universelle en Finlande, du non-accès au travail sur le bien-être des individus qui composent la société et par extension, leurs conséquences en termes non seulement de relations sociales, mais aussi notamment de dépenses de santé publique. Il n’est pas question ici de vouloir par principe traiter de la même façon précarisation croissante du marché de travail, traitement social des chômeurs et expansion générale du stress dans le cadre professionnel avec un phénomène d’accoutumance de notre société à la banalisation des cas de burn-out. Mais n’y a-t-il pas matière à interroger la dégradation du tissu social en lien avec la tendance insidieuse de rendre à la fois rare et dangereux ce qui en constitue souvent le fondement premier, le travail. L’une des premières questions lorsqu’on rencontre une personne n’est-elle pas : "Que faites-vous ? ". Quand la réponse à cette question est difficile à formuler, celui à qui elle est posée ou risque d’être adressée n’aura-t-il pas tendance à fuir les situations dans lesquelles il va devoir l’affronter ?
Le 28 janvier 2019, plusieurs universités belges et françaises organisaient à Bruxelles une journée collective de réflexion interdisciplinaire sur la reconnaissance, sur les usages et le sens des usages de cette notion en sciences humaines. L’intérêt principal était de replacer la notion de reconnaissance dans le cadre professionnel – que ce soit d’un point du vue théorique ou sur base d’exemples concrets d’entreprises ayant tenté de mettre en place en interne un système alternatif de relations sociales (absence de hiérarchie et implication ad hoc des "salariés " pour développer leurs propres besoins) – dans le contexte plus vaste de diverses interrogations en sciences humaines de la notion (philosophie, sociologie avec entre autre l’approche "identitaire"), voire hors de leur champ (biologie). En présentant ses réflexions conclusives de la journée, Monsieur Alain LOUTE a abordé différentes voies dont deux mériteraient certainement d’être davantage explorées par notre société dans le cadre du marché de travail. D’abord les différents niveaux de reconnaissance avec, entre autres, le fait que le sujet de lutte pour la reconnaissance peut être les individus ou le groupe et la problématisation qui en découle : est-ce la même chose ? Ensuite ce qu’il a énoncé comme la "reconnaissance face à son autre" qui conduit à des pistes variées parmi lesquelles l’écart à combler entre les attentes ou promesses et la réalisation matérielle, ce qui, dans un contexte de travail et notamment de travail précarisé, semble, pour le moins, une question vitale.
Or, cette reconnaissance aujourd’hui en milieu professionnel est souvent, au mieux faible, le plus souvent niée. Dans ce contexte, on ne peut que s’interroger : quotidiennement, on constate l’inadéquation des réponses de notre société moderne à ces différentes problématiques liées aux évolutions du marché du travail : certains propriétaires continuent en toute illégalité d'exiger les fiches de salaires de plusieurs mois des personnes candidates à un logement, les établissements bancaires proposent d’ouvrir un compte en quelques secondes sur internet mais accumulent les exigences impossibles à remplir pour toute requête de crédit, … C’est toute la civilisation occidentale qui doit se révolutionner, accepter de remettre à jour complètement son logiciel de fonctionnement si elle veut, ne serait-ce que, créer des conditions dans lesquelles les individus qui la constituent aient envie de "réinvestir" de la confiance en elle. Il est acquis que le travail n’est plus aujourd’hui créateur de plus-value pour le plus grand nombre : il mine (dans sa quête et dans son exercice) mais n'ouvre plus les chemins de la reconnaissance sociale (vie décente, accès aux éléments constitutifs d’ascenseur social, …). Ce fait est parfaitement intégré par les classes populaires qui l’expriment par deux phrases simples mais terriblement efficaces : "le travail, il n’y en a plus !" et "il n’y a jamais eu autant d’argent !" (sous-entendu, brassé par les plus riches). Il est plus que temps que la société l’intègre concrètement, mais les élites "réfugiées" à l’intérieur du boulevard périphérique peuvent-elles constituer les acteurs de ce bouleversement, elles dont l’unique préoccupation incessamment psalmodiée est de convaincre le bas peuple que ces évidences sont fausses alors qu’elles capitalisent personnellement un maximum sur cette double réalité ?
Alors, terminons par le point positif : il y a un siècle, il a fallu moins d’une décennie pour que la crise de 1929 ne débouche sur un cataclysme guerrier épouvantable. Aujourd’hui, plus de 10 ans après la crise de 2008, pas de déflagration globale. Bien entendu, partout les conflits se multiplient et la haine de l’autre se propage de plus en plus rapidement. Mais comme les mobilisations générales en Occident ne portent pas sur le lien social ou les relations humaines (que ce soit vis-à-vis du SDF au bas de la rue ou du génocide culturel des Ouighours), après tout, pourquoi regarder plus loin que le prochain rond-point ?