Retour sur "De chaque instant" de Nicolas PHILIBERT

Fin janvier, Mme Buzyn présentait le plan "Ma Santé 2022", dont les infirmiers se sentent les grands oubliés. Au même moment, on apprenait que le film "De chaque instant" de M. N. Philibert, consacré à la formation des soignants, est nommé aux Césars. A 2 semaines de la cérémonie, alors qu'à Paris, seule une salle diffuse encore le documentaire, une séance de rattrapage ne s’impose-t-elle pas ?

D’abord se laver les mains ! Un geste que chacun d’entre nous accomplit en quelques secondes. Le film « De chaque instant » de Nicolas PHILIBERT commence par cette scène : des élèves infirmières apprennent à se laver les mains. Et immédiatement, ce documentaire, tout en nous plongeant au cœur d’une profession populaire, respectée et essentielle car porteuse concrète d’espoirs, d’attentes et d’inquiétudes lorsque nous sommes confrontés aux soins de santé et la maladie – bien davantage que les médecins, souvent dignitaires distants – nous entraîne à la découverte d’un univers inconnu, dans le quotidien de femmes et d’hommes que nous croisons tous un jour, parfois au cours de circonstances difficiles sans mesurer toujours, à hauteur humaine, la dimension. Un monde différent, car cette séance de lavage des mains dure ; non pas seulement la séquence cinématographique qui montre différents bras se succéder sous le robinet, mais bien l’action individuelle de se nettoyer en profondeur cette partie du corps : le savonnage de la paume, puis le dos de la main, les doigts, entre ceux-ci, les poignets, les avant-bras, avant le rinçage tout en technique pour assurer que la mousse évacuée ne contamine pas la peau. Interminable procédure, à l’échelle de nos ablutions à la sortie des toilettes ou avant de manger.

Ainsi, d’emblée, l’enjeu est posé et on n’en ressortira pas indemne : cette préparation minutieuse et silencieuse témoigne d’une forme de sacerdoce à vouloir épouser ce métier et anticipe le défi physique et mental qu’il y a à entreprendre cette formation, avec tout son aspect psychologique et social : la stérilité des mains avant toute action, les efforts pour exécuter un massage cardiaque, déplacer, ne serait-ce que du lit au fauteuil, une personne impotente ou déposer un corps blessé sur un brancard, les cours rébarbatifs de biologie et de chimie pour connaître les substances pharmacologiques et les cellules humaines, la préparation aux injections, depuis la traque de la bulle d’air indésirable dans la seringue jusqu’à la première prise de sang en passant par les différentes techniques pour exécuter une piqûre, qu’elle soit sous-cutanée ou intramusculaire ou capter correctement la veine à percer, les différentes situations d’urgence, de l’accouchement impromptu aux hémorragies soudaines, les commandements éthiques et déontologique et les réglementations et protocoles détaillés à appliquer scrupuleusement, … sont autant de saynètes où le sérieux ou la gravité sont allégés avec tendresse, voire rendus comiques, par l’expérimentation collective, les regards assidus et les éclats de rire face aux tâtonnements maladroits. La force de cette mission collective transparaît sans cesse avec une solidarité exceptionnelle, non seulement entre tous ces jeunes (et parfois moins jeunes) gens, issus de milieux et cultures divers et dotés d’une vocation solidement ancrée portant à bout de bras une volonté parfois ébranlée par l’énormité de la tâche, mais également avec leurs formatrices et formateurs, dont l’humilité, la bienveillance et le courage forcent le respect tout au long du film.

Parce que c’est difficile. C’est très intense. Il faut acquérir beaucoup, en peu de temps. Et les journées sont longues, semblent parfois infinies, notamment lors des stages qui couvrent toute la dernière partie du documentaire. Bien sûr, c’est « le métier qui rentre ». Mais on ressent alors puissamment les émotions, les moments de joie, les découvertes amusantes ou choquantes, la détresse face à certaines situations, la confrontation aux réactions inattendues, indifférentes, indignées ou hostiles des patients ou de leurs famille, à la lourdeur des services, où le manque de personnel et la recherche d’efficacité et de rentabilité produisent pressions, vexations, manque de temps pour être accompagné et formé sereinement. Moments de grâce comme celui où l’un des apprentis les plus introvertis partage un moment de détente avec une pensionnaire de l’institut psychiatrique où il effectue son stage, moments poignants quand, par exemple, au débriefing de son stage avec une enseignante, une élève craque en évoquant la confrontation avec la mort de personnes dont elle a pris soin.

Sans voix off, en s’approchant au plus près de ses « personnages », en prenant le temps pour chaque scène, mais en les faisant succéder les unes aux autres sans répit, sans respiration presque, le réalisateur nous amène à suivre le rythme effréné subi par ces infirmiers en devenir tout en nous invitant à garder le recul nécessaire. Combien de fois s’interroge-t-on : « Ceci, pourrais-je le faire ? »

En sortant de la projection, la scène d’ouverture révèle son double sens : à l’inverse de Ponce Pilate, ces futurs praticiens hospitaliers, ne « se lavent pas les mains » du sort des personnes dont ils ont la charge et la dimension « sacrée » dans ce geste initial symbolise l’abnégation nécessaire pour mener à bien leur rôle. Mais, en parallèle, nous, témoins de l’implication, des sacrifices, voire de la souffrance de ces êtres qui, au quotidien, nous accompagnent dans des instants éprouvants ou pénibles, allons-nous longtemps continuer à nous laver les mains de la dégradation et l’indigence que notre civilisation impose petit à petit aux soins en particulier et à l’humain de manière générale ?

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