Lettre ouverte à Mme L. Kihl, journaliste du Soir

Le Soir explique pourquoi Noah, Belgo-Congolais de 14 ans porte le juste combat de la décolonisation mentale de la Belgique, pour éviter les violences antiracistes comme celles ayant tué George Floyd aux USA. Pourtant, cette question des statues coloniales, qui surgit en Belgique au beau milieu de l'émotion internationale suscitée par les violences policières, n'est-elle pas qu'un écran de fumée ?

Bonjour Madame Kihl,

Je me permets de vous écrire suite à votre article intitulé Statues de Léopold II: «On vandalise pour essayer de faire cesser l’emprise de ces monuments» qui fait la Une du quotidien Le Soir ce jeudi 11 juin.

A vrai dire, je n’ai pas de commentaires concernant le sujet de l’article, le rôle des statues coloniales sur la prégnance du racisme anti-noir en Belgique. Si j’estime le connaitre assez bien comme étudiant en histoire, je ne dispose pas, en tant qu’individu, de ressenti mémoriel, ni de légitimité me permettant d’exprimer publiquement, sans réflexion plus approfondie une opinion clairement arrêtée.

Par contre, votre angle et le fond de l’article en lui-même provoquent diverses réflexions, ce dont je vous suis reconnaissant. J’aimerais les partager avec vous, en vous assurant sincèrement qu’il n’y a pas d’intention polémique, ni de critique de votre travail personnel, bien au contraire, mais plutôt un besoin d’exprimer de manière plus large mes interrogations, certes teintées d’amertume, sur le rôle et la responsabilité des médias globalement, du Soir tout particulièrement, dans le traitement de la crise vécue par la société belge actuellement. J’espère vraiment m’inscrire dans une approche constructive et je compte beaucoup sur votre bienveillance pour, d’une part comprendre cette démarche et d’autre part ne pas lui prêter d’intentions cachées du type complotiste, par exemple.

1. Que signifie la focalisation sur les statues de Léopold II dans le contexte de la mort de George Floyd et des violences policières racistes partout dans le monde ?

Sur ce point, deux pistes s’ouvrent :

  • Les méthodes employées par les policiers de Minneapolis ont choqué la Terre entière. Première circonstance aggravante : elles se sont inscrites, comme très souvent dans des cas analogues qui parviennent à être publiquement exhumés, dans une perspective clairement raciste. Second aspect insoutenable : elles ont provoqué la mort dans d’horribles souffrances. La question qui m’interpelle est la suivante : ces méthodes sont-elles choquantes pour notre société en tant que telles ou quand elles sont appliquées dans un cadre raciste ou quand elles provoquent la mort ?

La contrainte d’un individu par violence physique prolongée est aujourd’hui une méthode habituelle de relations humaines dans un cadre de gestion de la sécurité publique ou privée. Elle fait partie du logiciel de formation des agents destinés tant à la force publique qu’aux officines privées de sécurité employées par les grandes institutions publiques et parapubliques et par les entreprises privées. La frontière est d’ailleurs rendue désormais totalement floue dans ces derniers cas : on ne sait pas si les gros bras interviennent comme salariés de l’institution pour le compte de laquelle ils agissent ou dans le cadre d’une mission en sous-traitance.

J’ouvre ici une parenthèse : avez-vous, vous-même ou le journal qui vous emploie, informé vos lecteurs que la gestion complète d’un immeuble d’accueil de réfugiés à Etterbeek le mois dernier a été confiée par FEDASIL au leader mondial de la sécurité privée ? 28 collaborateurs ont été engagés par cette officine. Est-ce pour faire du social, du non-marchand ou du sécuritaire ? Que veut-dire cette gestion des migrants par une compagnie dont le core business est la mise en oeuvre de la violence légitime ? Dans le cadre de la mort de George Floyd, ces questions m’interpellent tout autant que les statues de Léopold II. Pas vous ?

Refermons la parenthèse et revenons aux méthodes de contraintes physiques prolongées employées comme mode de gestion habituel des relations humaines par les détenteurs de la violence légitime, force publique ou milices privées au service (sévices ?) des institutions et entreprises. Les agents sont formés à ces méthodes qui appartiennent à la normalité de nos institutions ; que penser de la polémique provoquée par le ministre français de l’intérieur qui envisage d’interdire la mesure de contrainte physique qui a tué Cédric Chouviat ? Nos collectivités ont-elles besoin de morts pour prendre conscience de la réalité quotidienne de leurs besoins sécuritaires ? Quelle que soit la manière de contraindre physiquement et violemment l’individu, les personnes chargées d’appliquer l’ordre ont pour consigne de ne surtout pas relâcher leur étreinte, voire de la renforcer, même si un pseudo-dialogue est engagé par un autre agent avec le récalcitrant. Ce dernier doit comprendre dans sa chair, au cours des très longues minutes durant lesquelles il subit cette immobilisation douloureuse et cette humiliation mentale, qu’il est en-dehors des normes, quel que soit le fait qu’on lui impute : il est à l’origine d’une interaction considérée comme négative avec l’autorité, il doit en payer le prix, physiquement et psychiquement. Dans le cadre de la mort de George Floyd, le mode opératoire est extrême avec le genou sur le coude. D'autres méthodes sont possibles depuis la clef de bras jusqu'à la voiture dans le scooter. Peu importe le mode, ce qui compte c'est de provoquer une douleur insoutenable très longtemps, pour que l’individu en soit réduit à une soumission totale. Cette totale liberté d'action, à la disposition des agents de sécurité publique ou privée, utilisé normalement, quotidiennement, sans aucun recul par les institutions et entreprises du monde entier, en particulier en Belgique, m’interpelle tout autant que les statues de Léopold II. Pas vous ?

Enfin, sur cette question des violences policières, qui sont les « Quatre de Minneapolis », coupables de ces méthodes qui, à l’évidence, ne sont pas d’un autre temps ? Quand leurs portraits ont été révélés, pensez-vous sérieusement que l’ensemble du public a été convaincu d’être en présence de racistes blancs qui veulent casser du noir ? Quand on parle de racisme, on parle souvent d’ignorance, ce qui est également souvent associé à une éducation déficiente ou largement lacunaire. Or, deux des quatre policiers sont issus de l’enseignement supérieur (avec ou sans diplôme à la clef), l’un en criminologie, l’autre en sociologie. Le parcours de ces individus, leur milieu culturel, leur formation, leur cadre professionnel m’interpellent tout autant que les statues de Léopold II. Pas vous ?

  • Les manifestations suite à la mort de George Floyd dimanche dernier ont impressionné par leur dimension. Je dois reconnaître personnellement que 10 000 personnes à Bruxelles constituent un nombre élevé. Personnellement, je trouve ceci à la fois rassérénant et positif, dans le contexte de la pression sociale intense liée à la crise sanitaire et des restrictions et j'aurais aimé que politiques et médias belges s'en félicitent.

Or, leurs réactions, depuis dimanche soir, laissent quelque peu pantois. Le gouvernement fédéral semble condamner la tenue de cet événement, comme si la Belgique était la seule à s’être exprimée. De surcroît, à l’image, semble-t-il de ses errements lors de la crise sanitaire, il se comporte comme s’il n’avait pas anticipé ce qui allait se passer et, pour s’en dédouaner, rejette courageusement la responsabilité sur les autorités communales. Que la forme de cette expression de masse posait problème par rapport aux décisions prises depuis la mi-mars, de supprimer, sans débat et dans l’indifférence politique et médiatique, les libertés fondamentales des citoyens, était évident. Que, à l’image de ce qui s’est passé à Minneapolis, des risques de débordements violents, par des individus en marge de la démonstration, soient hautement probables, l’était tout autant. Dès lors, incapables de préparer et d’anticiper, les plus hautes instances politiques du pays réagissent désormais en limitant encore plus le droit d’expression. Que le Parlement et la Justice soient hors-jeu est une chose. Mais le « Quatrième Pouvoir » ? Alors que des milliers de personnes s'unissent contre le racisme, les rédactions du pays n'ont-elles pas autre chose à exprimer que de féliciter la Première Ministre pour sa condamnation de toute nouvelle manifestation sur un ton « ferme » mais « bienveillant » ? L'adhésion du Soir se veut moins volubile que ses petits camarades de jeu vis-à-vis de cette vidéo honteuse, mais on sent bien l'admiration devant toute la détermination de cette Mère Courage du Pays dans sa reprise en main des institutions, « toujours en colère », sous-entendu saine, contre le bourgmestre de Bruxelles ; on nous explique doctement qu’elle est obligée de monter elle-même au créneau pour expliquer « à tous les Belges qui n’ont pas compris pourquoi 10 000 personnes avaient pu se réunir en pleine crise sanitaire à Bruxelles (…) » Pourquoi ? Sérieusement ? Au Soir, vous vous posez cette question ?  L’appui des médias à cette dérive liberticide et policière du gouvernement m’interpelle tout autant que les statues de Léopold II, pas vous ?

2. Que signifie le choix de votre « angle » pour mettre en avant une volonté populaire du déboulonnement des statues de Léopold II ?

Si je devais résumer en une phrase votre article, je dirais qu’il explique pourquoi Noah, Belgo-Congolais de 14 ans, est obligé de porter lui-même le juste combat de la décolonisation mentale de la Belgique, pour éviter que ne s’y produise des violences antiracistes comme celles qui ont entraîné la mort de George Floyd aux USA.

Pourtant, la question de la responsabilité de la Belgique et la sensibilisation de sa population à son passé colonial et africain n’a jamais été posée avec autant d’acuité que lors des dernières années. Le Soir peut, d’ailleurs, s’enorgueillir d’avoir pu compter sur les articles de la journaliste, en tout cas l’une des journalistes, la plus affûtée sur cette question. Depuis de nombreux mois, les débats ne se sont-ils pas enchaînés ?

  • Musée de Tervuren ;
  • restes humains toujours détenus dans des instituts universitaires de recherche ou au Palais de Justice – est-ce que votre journal a expliqué à ses lecteurs les enjeux constitués aujourd’hui par les restes de mâchoires de Patrice Lumumba conservés (espérons-le, en tout cas) dans les archives de la justice bruxelloise ;
  • restitution des objets d’arts (qui se soucie du travail sur la question de Mme Susskind au Sénat Belge ou le recrutement par l’Académie Royale de Belgique d’une personne chargée de dépasser les antagonismes institutionnels et individuels sur cette question ?) ;
  • vestiges de la présence coloniale dans les institutions (Cf. les indignations des étudiants à l’ULB … en 2018 !!!)

Dès lors, pourquoi, alors que ces dossiers restent difficiles, épineux et transgressifs dans toute la société, envoyer en première ligne un adolescent ? Lorsqu’un politique de la trempe d’un Pascal Smet affirme haut et fort le matin qu’il va tout déboulonner et doit, le soir même, la queue entre les jambes, reconnaître qu’il dépend systématiquement du permis d’urbanisme délivré par les maires, est-ce bien raisonnable de jeter un enfant de 14 ans en pâture à vos lecteurs ? Faut-il vous rappeler que Heather D. Heyer a été tuée à Charlottesville par un suprémaciste blanc, précisément lors de manifestations liées au statut des statues ?

Je crains fort qu’au Soir, comme dans l’ensemble des médias, vous ne finissiez par être saisi d’un « syndrome Greta ». Pour les adultes qui n’ont de cesse de rendre devoir rendre des comptes aux puissants, comme 95% des journalistes modernes, les adolescents en lutte représentent un imaginaire merveilleux : encore innocents, ils ne sont responsables de rien et peuvent impunément nous dire ce qu’ils ont envie. Ce qu’a fait Greta Thunberg pour la cause climatique est extraordinaire ; elle est devenue une icône, en offrant aux médias l’occasion de parler d’un sujet grave et l'opportunité de faire de l'argent, sans l'inconvénient d'avoir à s’attaquer sur le fond au problème essentiel soulevé.

J’ouvre ici une nouvelle parenthèse : pendant des années avant la covid-19, neuf éditos politiques sur dix du Soir ont contenu le mot « climat », si nécessaire en dénigrant les structures, notamment dans le non-marchand, qui s’époumonaient pour attirer l’attention sur la crise sociale qui s’annonçait. Alors qu’elle a mobilisé en premier lieu ces méprisés des médias qui se sont battus pour pallier les insuffisances du personnel politiques, la covid-19 a, en parallèle, permis à ce dernier, contraint et forcé, d’expérimenter grandeur nature les mesures nécessaires à mettre en œuvre pour sauver la planète, notamment en gelant l’industrie réelle, au profit de l’économie virtuelle, de la grande distribution commerciale et des officines sécuritaires. Malheureusement, cette nouvelle donne économique a quelques inconvénients : les morts s’accumulent par centaines de milliers, les inégalités se creusent, la faim et la maladie réapparaissent dans des conditions terrifiantes, notamment en Occident, sans parler de l’explosion de la violence, de la corruption ou de la prostitution. Autre conséquence qui fait tâche : la Bourse a retrouvé très vite des couleurs alors même que la structure économique réelle, celle qui soutient véritablement la dimension sociale de l’être humain, est en ruines.  

Pour en revenir aux adolescents engagés (Greta, Noah, …  qui montrent la voie aux adultes), je reste profondément opposés à leur exposition médiatique. Que leur voix soit entendue me semble primordial, qu’elle devienne parole d’évangile, problématique. S’ils sont la voix de la sagesse et de l’innocence qui devrait guider les humains, malheureusement, le monde réel n’est pas celui des Bisounours. Comme le dit Art Acevedo au Président Trump, « this is real life, this is not Hollywood ». La société occidentale évoluée adore les enfants-rois, mais devrait peut-être revenir aux classiques (Cf. les lignes de Montaigne pour décrire la réaction des Amérindiens quand ils découvrirent les « merveilles » du Royaume de Charles IX). Ceci n’engage que moi, mais je trouve injuste que, dans des débats sociétaux, qui dépassent largement leur compétence, toute étendue qu’elle soit, des adolescents lanceurs d’alerte soient utilisés par les journalistes comme boucliers face à des capitaines d’industries, des grands intellectuels bien-pensants ou du personnel politique rompus aux pires batailles égotiques. J’estime, peut-être à tort, que toute société qui n’a plus que ces propres enfants à lancer dans un combat, fut-il politique, est une société perdue : le système économique et médiatique qui s’offre Greta Thunberg comme recours pour sauver la planète agit-il, sur le plan comportemental, différemment que le Troisième Reich qui envoie des enfants combattre les soldats russes qui approchent de Berlin, que l’Irak de Saddam qui s’attaque à l’Iran de Khomeiny en 1980 ou que les seigneurs de guerre qui font régner la terreur dans les zones incontrôlées de l’Afrique subsaharienne ? Franchement, je suis très inquiet de cette tournure du débat sociétal et l’attribution par vos soins, à un adolescent, quelles que soient ses motivations, de la focalisation sur les statues de Léopold II pour répondre aux violences policières n’est pas faite pour me rassurer. Pas vous ?

Maintenant, je reconnais que si votre article avait pour objectif d’éluder certaines questions essentielles et d’orienter un certain nombre de vos lecteurs vers d’autres préoccupations que la lutte contre les méthodes policières violentes, que l’impéritie du gouvernement fédéral ou la question de la sauvegarde des libertés fondamentales dans cette démocratie à la dérive, votre succès est total. Il suffit de lire sur la page internet le nombre de commentaires haineux qu’il suscite contre les « vandales » et « les Congolais qui viennent en Belgique », sous-entendu pour manger le bon pain des Belges de sources et se plaindre de Léopold II. Vos patrons seront contents de vous, les clics sont au rendez-vous. Mais la dimension déontologique de l’ensemble m’interpelle. Pas vous ?

En vous remerciant par avance de m’avoir lu entièrement et en vous souhaitant bonne continuation dans vos enquêtes,

 

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