Bellingcat, Correct!V et Mediapart

Dans un article intitulé « Les 298 morts du vol MH17 : l’armée russe est impliquée ! », Mediapart nous annonce que les faits sont désormais établis : « un crime de guerre impliquant l’armée russe », et donc un complot ourdi par le Kremlin, puisqu’on vous le dit ! 

Un complot très con au vu de ses retombées prévisibles, surtout en des temps où l’armée de Kiev se faisait botter le cul sur le plancher des vaches par des hordes de ploucs indignés … Mais complot, puisqu’on vous le dit !

Mobile du crime ? « Que cela ait été fait intentionnellement ou par accident, dans un moment de panique, n’a aucune importance », donc circulez !

L’article est signé Marcus Bensman et David Crawford (CV dans addendum en bas de page), et il rend compte d’une enquête réalisée par correctif.org

Correct!V ?

Cette « data-centric nonprofit newsrom » naquit à Berlin en juillet 2014, sur fonds baptismaux de la fondation Eric Brost (cf. annexe financier), et niemanlab.org nous résume ainsi son business model : « hoping to build new models for news » … Super !

Selon son directeur David Shraven, le modèle consiste à « compiler et partager de grandes bases de données qui lient les gens de pouvoir à l’argent qui est derrière eux, en collaboration avec les organisations locales de données ouvertes et d’autres salles de rédaction ». Bref, la production des « réseaux sociaux » en est la matière première : on filtre le minerai et on compile le filtrat … Ben oui ! Pour tout « traiter » façon NSA, il faudrait un max de To et de CPU, ce qui coûterait un bras, et une dizaine d’opérateurs, ça fait un peu juste, non ? 

Dans la liste des partenaires de David Shraven, il y a le blogueur anglais Eliot Higgins, son « social media detective work » et son site Bellingcat, lequel s’avère être l’instigateur de l’enquête signée Correct!F et Mediapart …

Bellingcat, alias Citizen Higgins

Cette histoire de BUK immatriculé 3?2, suivi à la trace par les "réseaux sociaux" de Donetsk à Snizhne via Zuhres et Torez, et qui, une fois le forfait accompli, serait retourné fissa à Pétaouchnok (Fédération de Russie), vient de chez Higgins, et le storyboard date de fin juillet. Elle est fort passionnante, mais …

Questions de néophyte

Pourquoi cet acheminement de l'engin par camion ? La batterie 3?2 aurait-elle crevé une chenille en chemin ? Aurait-elle coulé une bielle ?

Quid des deux autres véhicules qui accompagnent d'ordinaire le tracteur-érecteur-lanceur (cf. annexe technique) ? Quid du radar d'acquisition et du poste de commandement ? Ces deux engins auraient-ils échappé à la vigilance des réseaux sociaux certifiés Higgins ?

Et last but not least, quid du mystérieux chiffre "?" ?

En langage de commande Unix, "?" vaut pour "0", ou "1", ou "2", ou autre caractère de l'alphabet ASCII. Il suffit donc de remplacer le point d'interrogation par un chiffre compris entre 0 et 9 ...

Ce qui est sûr

Ce qui est sûr, c'est que le BUK-M1 immatriculé "312" est de nationalité ukrainienne, comme les douze autres batteries 9K37M1 (code Otan SA-11 Grizzly) du ministre de la défense de Kiev. D'autres réseaux sociaux l'ont repéré dès mars 2014 ici et là, dont aux abords de la frontière russe, attendant de chenille ferme la soldatesque moscovite présumée au cas où elle serait aéroportée ..

https://wikispooks.com/wiki/Bellingcat 

http://globaleconomicanalysis.blogspot.fr/2014/07/ukraine-caught-...

Anatoly Sharii, journaliste ukrainien exilé aux Pays-Bas, suite à gros ennuis faits par le régime Yanoukovitch (dont il dénonçait la corruption bien avant le Maïdan), a retrouvé le fameux « Bouk » 312, et voici ce qu’en dit un jeune homme qui a connu l’engin de l’intérieur : « J’ai 23 ans, et j’ai été sous contrat dans l’armée ukrainienne. Mon contrat se terminait l’été dernier, mais ils ne m’ont pas licencié, parce que … Je pense que vous savez pourquoi » … La suite de son témoignage est dans cette vidéo sous-titrée en français :

https://www.youtube.com/watch?v=Mf3OaY7DH6c

Ben voilà : tout s’explique !

D’où un nouveau train de questions

1. Ce témoignage serait-il sans valeur ? Anatoli Sharii serait-il un si piètre journaliste d’investigation ? L’enquêteur de studio Jean-Michel Apathie l’aurait-il confondu de non-preuve ?

Admettons … Le Buk 312 n’en reste pas moins ukrainien, selon les nombreux témoignages de mars 2014, plus vidéos et communiqués certifiés ISO-SBU.

2. Entre mars et le 17 juillet, le général Muzhenko se serait-il fait piquer l'engin par de méchants Russes infiltrés derrière les lignes ukrainiennes ?

Ce serait amusant, mais admettons …

3. Le « crime de guerre » des "pro-russes" aurait-il été perpétré suite à bourde d’un opérateur poutino-crétin ?

C’est hautement improbable, voir l’annexe technique. Donc le crime serait prémédité …

4. Cet acte aux conséquences prévisibles (et contreproductives pour les « pro-russes ») aurait-il été perpétré sur ordre du Kremlin ?

A l’intention de ceux qui répondraient oui à la première question, oui à la seconde, non à la troisième et oui à la quatrième, voici la der des der : le Tsar de toutes les Russies serait-il un Crétin de l’Oural ?

Si tel était le cas, la chose cadrerait mal avec l’image qu'on entend nous donner de Poutine (via visite guidée en son cerveau), mais bon, ceux qui dont la caboche est à l’ouest ne sont pas à une contradiction près …


Annexe technique

La plateforme de tir "BUK-M1 TELAR" est équipée d'un dispositif radar de type "9S35/Fire Dome". Celui-ci est de capacité très limitée, et il ne sert qu'à assurer le suivi d'une cible déjà repérée par le radar principal. En pratique, le système se compose de trois véhicules : le poste de commandement, le radar de surveillance et la batterie.

Système de missile anti-aérien "Buk" : lancement de missiles

Certains experts prétendent que la plateforme de tir peut se passer du radar principal, mais la plupart en doutent, même si l'opérateur est très expérimenté et ultrarapide à la détente : détection, identification, choix de cible, armement, verrouillage et tir.

Quoi qu'il en soit, la batterie BUK M1 est pourvue d'un dispositif d'identification IFF qui communique en permanence avec le transpondeur des cibles potentielles (friend or foe), sauf si celui-ci a été volontairement mis hors service.


Annexe financier

Comme l’indique sa fiche Wikipedia, le CEO de la fondation Brost n’est pas né de la dernière pluie : fondateur en 1945 du German News Service, ancêtre de la Deutsche Presseagentur, fondateur du Westdeutsche Allgemeine Zeitung, organe phare du WAZ-Mediengruppe, politicien et activiste SPD à ses heures.

Idem pour son épouse Anneliese Brost : propriétaire à 30% du groupe WAZ et 698ème fortune mondiale selon Forbes, elle a financé la naissance de Correct!V (wer wir sind).


Boite noire, addendum

Marcus Bensman, coauteur de l’article Correct!V-MdP, est un journaliste de la chaine publique allemande ARD qui, selon Radio-Free-Europe, « suit de près les affaires de l’Ouzbékistan » depuis longtemps. Et AKIpress nous informe ici qu'en janvier 2008, il a été « sévèrement battu à Astana, Kazakhstan » dans des circonstances que j’ignore, car non-abonné à AKI.

Le journaliste David Crawford, coauteur no 2 par ordre alphabétique, est aussi « senior correspondent » du Wall Street Journal à Berlin. De 1989 a 1991, « he served as the German correspondent for the Intelligence Newsletter », puis devint « a writer for the evening news program on Deutsche Welle TV », job qu'il quitta en 1994 pour faire dans les relations publiques chez Fraunhofer Gesellschaft, et depuis 2002, il bosse pout le WSJ, Dow Jones & Company, « as a special correspondent for the Journal, reporting on international terrorism ».

En 2008, David Crawford a convolé en justes noces avec Claudia Nolte : politicienne de la CDU (tendance catho-néocon), plusieurs fois ministre (de Kohl à Merkel), plus autres occupations à la présidences du Conseil de l'UE, à la German American Society, à la Konrad-Adenauer-Stiftung, à la Christlich-Demokratische Arbeitnehmerschaft et à la CDU/CSU's association of medium-sized businesses Mittelstands und Wirtschafts-vereinigung (MIT).

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