C'est quoi, le corporatisme ?

Le corporatisme politique, une conférence de Michel Eliard (décembre 2006)

http://librepensee31.blogspot.fr/2006/12/le-corporatisme-politique-une-confrence_06.html

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Le corporatisme est-il une question d’actualité ou n’a-t-il qu’un intérêt historique ?

C’est la question à laquelle cet exposé voudrait aboutir et commencer à répondre.

Nous sommes au centenaire de la Charte d’Amiens qui a fixé au IXème congrès de la Confédération générale du travail (la CGT - fondée en 1895) les principes de l’indépendance du mouvement syndical par rapport aux partis et aux gouvernements.

Si le corporatisme menace, alors cette indépendance n’est-elle pas directement menacée et au bout l’existence même des syndicats ?
Du même coup c’est la démocratie politique qui est menacée, c’est-à-dire la reconnaissance du droit des différentes classes sociales et des citoyens d’être représentés dans des partis politiques, le droit des salariés de s’organiser pour défendre leurs intérêts. Cette question intéresse au plus haut point les militants politiques et syndicaux, les libres penseurs bien sûr et tout citoyen.

Avant d’avancer quelques éléments de réponse un détour historique est nécessaire pour aller aux sources du corporatisme. Ce sera le premier point. Comme je me suis intéressé à une source particulière, celle qu’on trouve chez des fondateurs de la sociologie et dont je parle dans le livre Sociologie et corporatisme, j’en dirai un mot en deuxième point. En troisième point, on regardera comment le corporatisme a été mis en pratique au XXème siècle dans deux pays. Enfin, en conclusion, le corporatisme aujourd’hui, en France et dans les institutions européennes, ce qui pose comme enjeu : corporatisme ou démocratie politique.

Un peu d’histoire ... Et d’abord, qu’est-ce que le corporatisme ?

Ecartons d’abord une confusion fréquente et intéressée : l’accusation de corporatisme qui est faite aux salariés lorsqu’ils défendent leurs intérêts, leurs revendications corporatives qui s’opposeraient à un prétendu intérêt général. On a appliqué aussi cette étiquette à des professions dans lesquelles un syndicat contrôle l’embauche, par exemple les ouvriers du livre ou les dockers. Ici nous parlons d’autre chose, nous parlons d’un mode d’organisation de la société.

Le corporatisme est une doctrine politique qui a pris corps essentiellement au sein du catholicisme dit social au XIXème siècle, doctrine qui a été mise en œuvre au XXème sous des formes variées, les points communs étant l’organisation d’institutions qui rassemblent patrons et ouvriers subordonnant les intérêts de ceux-ci aux intérêts de l’entreprise, ce qui entraîne la disparition des syndicats indépendants, des partis politiques et l’instauration d’un régime autoritaire pouvant aller jusqu’au fascisme.

Le mieux est de donner la parole à un spécialiste : « Abandonnant tout ensemble le principe de l’individu isolé devant l’Etat et la pratique des coalitions ouvrières et patronales dressées les unes contre les autres, il (l’ordre nouveau corporatiste) institue des groupements comprenant tous les membres d’un même métier : patrons, techniciens, ouvriers. Le centre du groupement n’est donc plus la classe sociale, patronale ou ouvrière, mais l’intérêt commun de tous ceux qui participent à une même entreprise. » (Philippe Pétain, 1er Mai 1941).

Sous des formes diverses le corporatisme se présente toujours comme une alternative au capitalisme et au socialisme, une troisième voie.

On dénonce les mauvais côtés du capitalisme et on se propose de résoudre la question sociale, d’améliorer la situation des ouvriers et d’éliminer la lutte des classes. Ce ne sont plus les individus qui constituent la base de la société, mais la famille, l’entreprise, les corps intermédiaires.

Le corporatisme fait d’abord référence à la société médiévale, particulièrement à partir du XIIIème siècle qui est le siècle des corporations (les siècle des universités par exemple…), du développement de l’artisanat organisé sous forme de communautés réunissant maîtres, compagnons et apprentis, avec des règles qui obligent à être membre du corps pour exercer un métier, règles qui instaurent des monopoles pour se préserver de la concurrence, etc.

Cette forme d’organisation a commencé à être mise en question par Colbert lorsqu’il a créé les manufactures d’Etat, et normalement supprimée par un décret de Turgot en février 1776, mais rétablies après son limogeage, en août de la même année, et réellement abolies par la Révolution française en 1791 (décret d’Allarde suivi par la loi Le Chapelier qui interdit les associations ouvrières), le développement du capitalisme ayant comme condition nécessaire un marché libre du travail.

Dès le lendemain de la Révolution les propositions de rétablir les corporations surgissent face à la misère ouvrière, à la brutalité de l’exploitation capitaliste, de la part de penseurs chrétiens qui se présentent comme des philanthropes qui veulent rapprocher le capital et le travail (Ozanam, le fondateur de la Société St-Vincent de Paul, est le plus connu à cette époque).

Le corporatisme devient vraiment une doctrine politique conséquente dans la deuxième moitié du XIXème siècle, au moment où le mouvement ouvrier se constitue. Cette conception des rapports entre patrons, ouvriers et Etat est, pour l’essentiel, directement issue de la doctrine sociale de l’Eglise catholique avec l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891) qui se réfère explicitement à Thomas d’Aquin : « La société forme un corps dont les membres sont les parties. La partie est subordonnée au tout ».

Ce tout, c’est la société mais aussi le corps du christ dont elle dépend. Société organique et verticale qui découlerait d’un ordre naturel voulu par un dieu qui aurait fixé les rapports entre les hommes à partir d’un ordre naturel d’inégalité. Rerum Novarum est un texte fondamental et d’une lecture intéressante pour éclairer les problèmes d’aujourd’hui.

Léon XIII n’a pas inventé ça tout seul ; cette encyclique a été nourrie des écrits du comte Albert de Mun, du marquis de la Tour du Pin (Du régime corporatif et des institutions, 1888), du sociologue Frédéric Le PLAY (La réforme sociale en France, 1864) et d’autres...

On remarque tout de suite que ces ouvrages paraissent au moment où le mouvement ouvrier prend son essor. La Ière internationale est fondée en 1864, la loi Waldeck-Rousseau autorisant les syndicats est de 1884. Les chrétiens dits sociaux présentent leur solution à la "question sociale", c’est-à-dire aux problèmes que pose la disparition des communautés rurales avec le développement du prolétariat urbain, la misère.

Ces doctrines se dressent explicitement contre la philosophie politique du siècle des Lumières dont on parle beaucoup aujourd’hui de différentes manières, par exemple Edgar Morin qui trouve qu’il y avait « trop de lumière dans les Lumières » et qu’il faut aujourd’hui les dépasser. Comme elles reculent, faudrait-il les dépasser en reculant ?

L’idée que l’individualisme rationaliste des Lumières, la Révolution française et le socialisme ont été funestes et facteur de désagrégation sociale est formulée explicitement par ces théoriciens et dans les encycliques.

Il faut d’ailleurs souligner que de Léon XIII à Jean-Paul II ces choses sont réaffirmées.

De Quadragesimo Anno, 1931 (qui s’est nourrie d’une nouvelle œuvre de La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, 1907), à Centesimus Annus, l’ennemi à combattre est clairement désigné : c’est la lutte des classes.

Depuis 1891, il y a eu la fondation de la CGT en 1895, la Charte d’Amiens en 1906, le IXème congrès.

La sociologie au XIXème siècle : quelques éléments

Rien d’étonnant à ce que, sous la Restauration, les sociologues réactionnaires, De Bonald et De Maistre par exemple représentant la noblesse déchue, proposent le retour aux institutions de l’Ancien régime. En revanche qu’Auguste Comte, influencé par Condorcet, entreprenne la critique de l’individualisme des Lumières et se déclare favorable à une société organique est plus surprenant. Y a-t-il un corporatisme républicain ?

Plus étonnant encore est de voir, 50 ans plus tard, Durkheim se prononcer ouvertement pour le retour des corporations (cf. étude Baudelot-Establet en 1973 ou 75)… Ce « presque socialiste », ami de Jaurès, dreyfusard, très préoccupé des conséquences négatives de l’industrialisation, du manque de cohésion sociale, de ce qu’il appelle l’anomie, va lui aussi regarder du côté du monde médiéval une solution à ces problèmes. Il regrette la disparition des corporations et préconise l’instauration de groupes professionnels rassemblant patrons et ouvriers, soit dans un même syndicat, soit dans des syndicats distincts .

C’est le cas aussi dans Rerum Novarum qui date de 1891, où Durkheim préconise cette solution à l’ordre social en 1893 et 1895. Il ne cite pas le pape et pourtant leurs textes sont quasi identiques.

Durkheim a construit sa sociologie contre le matérialisme historique de Marx. Il ne s’en est pas caché.

Et on parle depuis quelque temps d’une actualité de Durkheim à ce sujet.

Ainsi, Alain Supiot, professeur de droit social à l’université de Nantes, a publié en 1987 dans la revue Droit et société, un article intitulé Actualité de Durkheim, notes sur le néo-corporatisme en France : « Loin de connaître le sort ingrat de "doctrine de professeur" que lui attribuait Raymond Aron, la théorie durkheimienne des groupes intermédiaires fournit un tableau de pensée opératoire pour comprendre l’évolution contemporaine du droit du travail ».

Il y a un économiste roumain partisan de Mussolini, Manoïlesco, qui fut ministre, et qui, dans son livre Le siècle du corporatisme, souligne l’apport important de Durkheim dans ce domaine. Manoïlesco cite longuement la préface de Durkheim à De la division du travail social comme définition du corporatisme.

Dans Le suicide, Durkheim pose comme solution à l’antinomie qu’il énonce entre une société constituée d’une poussière d’individus et un Etat hypertrophié : « La seule manière de résoudre cette antinomie est de constituer en dehors de l’Etat, quoique soumis à son action, un faisceau de forces collectives dont l’influence puisse s’exercer avec plus de variété. Or, non seulement les corporations reconstituées satisfont à cette condition, mais on ne voit pas quels autres groupes pourraient y satisfaire ».

Ce serait faire injure à Durkheim de dire qu’il a inspiré la constitution de Mussolini mais il a été lu de ce côté. En tout cas un membre de l’école durkheimienne poussera cette logique jusqu’au bout et deviendra fasciste, Marcel Deat, auteur de sociologie.

Toujours est-il que la sociologie de Durkheim est une théorie du corps social, organiciste, et j’ai tendance à dire qu’une part importante de la sociologie d’aujourd’hui en est restée marquée, en particulier en sociologie du travail qui produit généralement des analyses de l’entreprise de nature très fonctionnaliste, dans la tradition durkheimienne (complémentarité et non antagonisme d’intérêt entre capital et travail), contrairement à celles d’un des principaux fondateurs, Pierre Naville (voir le rôle du Cereq de consultant du Medef pour la réforme des qualifications professionnelles).

Régimes corporatistes : le cas autrichien

Le corporatisme a existé sous des formes différentes entre les deux guerres mondiales dans plusieurs pays. Dans certains cas il est allé jusqu’au fascisme mais il ne s’y identifie pas nécessairement.

La première mise en pratique c’est le régime de Mussolini qui prend le pouvoir après la crise des années 1920 avec l’occupation des usines en 1921. C’est d’ailleurs toujours à l’issue de conflits de classes intense, voire de guerre civile perdue par le peuple, que le corporatisme et le fascisme s’installent. Je prendrai le cas moins connu mais plus pur dans sa forme, celui du régime qui s’instaure en Autriche de 1934 à 1938.
Moins connu que le régime de Mussolini, d’Hitler, de Salazar, de Franco ou de Pétain, le corporatisme autrichien est intéressant à examiner car il est sans doute l’application la plus conforme à la doctrine sociale de l’Eglise.

Entre 1934 et 1938, un Etat autoritaire corporatiste chrétien (expression de l’historien Paul Pasteur ) a été instauré par Dollfuss qui était devenu Chancelier en 1932. Il n’ira pas très loin car il est assassiné par les nazis en juillet 34 pour s’être opposé à l’Anschluss, c’est-à-dire à l’annexion par l’Allemagne, ce qui sera chose faite en 1938.

Au XIXème siècle le père spirituel du mouvement ouvrier chrétien dans ce pays, Karl von Vogelsand, avait participé aux consultations qui ont précédé la rédaction de Rerum novarum. La république a été proclamée en 1918. Les années qui suivent sont marquées par une grande crise. En Allemagne, c'est l'effondrement de la république de Weimar, l’échec de la révolution allemande, la crise économique, l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Le 12 février 1934, la police attaque des locaux syndicaux. Les militants ripostent les armes à la main, quatre jours de guerre civile suivis de la dictature de Dollfuss qui impose une constitution présentée comme corporatiste et affirme la mission historique de l’Autriche dans la défense de la chrétienté.

Intellectuels catholiques et militants fascistes pourfendent ouvertement l’Aufklärung, équivalent des Lumières, et le marxisme, s’emparent des conceptions de l’encyclique Quadragesimo Anno de 1931 pour préconiser l’instauration des corporations fonctionnant sur le principe de subsidiarité, déchargeant l’Etat de quelques-unes de ses fonctions tout en le chargeant d’administrer autoritairement (Subsidiarité : principe de délégation verticale des pouvoirs, dans les fédérations ou l’union européenne - Larousse).

Paul Pasteur indique que les nationalistes avaient reçu l’appui de Pacelli (futur Pie XII) et du Vatican dès 1928 en Allemagne et en Autriche.
Au nom de la lutte contre le libéralisme et le socialisme, Pacelli encourage l’alliance des catholiques avec les mouvements fascistes. 
Les partis et les syndicats sont interdits. Un régime anti-libéral, anti-collectiviste et antisémite se met en place.

« Les juifs, les libéraux, les marxistes sont venus pervertir le bien commun, la vie communautaire… L’individualisme et le collectivisme sont une révolte de la société contre l’ordre naturel et historique du peuple. La communauté du peuple a été sacrifiée à ‘internationalisme prolétarien ».

Le drame est que les sociaux-démocrates se refusent à critiquer le corporatisme et se disent prêts à négocier, à condition que ne soit pas mise en cause l’autonomie de la représentation des travailleurs. Ils s’associent aux sociaux-chrétiens et quand Hitler mettra fin à cette expérience, les dirigeants de ces deux courants seront arrêtés, déportés ou fusillés.

L’autre particularité de l’Autriche, c’est que ces deux courants vont gouverner l’Autriche de 1945 à 2000 et que les chrétiens-sociaux vont gouverner avec Jörg Haider en 2000.

Le cas de la France

Zeev Sternhell, historien israëlien, a produit des études très approfondies des origines de l’idéologie fasciste en France : La droite révolutionnaire 1885-1914Ni droite ni gauchel’idéologie fasciste en France faisant explicitement référence à Barrès, Maurras, aux catholiques sociaux, Emmanuel Mounier et l’Ecole d’Uriage (blason de l'Ecole d'Uriage en illustration), à certains des premiers sociologues.

A propos du pétainisme, quand on cherche des ouvrages sur le corporatisme (il y en a à la pelle) on tombe inévitablement sur Maurice Bouvier-Ajam. Au moment où je commençais à m’intéresser à ce personnage, je reçois le dernier numéro des Cahiers du mouvement ouvrier dans lequel Jean-Jacques Marie lui consacre un article. Quel parcours !

Catholique fervent il avait participé à la manifestation des ligues fascistes du 6 février 1934. A 20 ans, il dirige l’Institut d’études corporatives et sociales, fermé puis rouvert en 1939 à la demande de Pétain qui l’embauche pour rédiger la Charte du travail avec Belin, dirigeant de la CGT qui deviendra ministre du travail.

Il y aura du beau monde dans l’institut de Bouvier-Ajam : le duc de Levis-Mirepoix, Sacha Guitry, François Perroux, Maurice Duverger, Raymond Marcellin, etc. Il appelle les ouvriers français à se grouper par métier et non par classe. A la Libération, sa première femme témoigne de son engagement dans la résistance ; il se remarie avec une militante du PCF et il devient un « intellectuel » du PCF, membre du CERM ; c’est bien le même !

Conclusion : corporatisme ou démocratie politique ?

En a-t-on fini avec le corporatisme depuis la défaite du nazisme, depuis la chute de Vichy ? Alain Supiot dans Actualité de Durkheim dit : « C’est une nouvelle jeunesse que vit la notion de corporatisme » …

Il serait intéressant de faire la liste de tous ceux qui ont été formés à l’Institut d’Etudes corporatives et sociales de Maurice Bouvier-Ajam fondé en 1934 et fortement soutenu financièrement par Pétain ensuite. Certains comme Raymond Marcellin se sont retrouvés ministres. 

« Je fais don de ma personne au maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à la France. Je m'engage à servir ses disciplines et à rester fidèle à sa personne et à son oeuvre. » (François Mitterrand).

L'ordre de la francisque est créé en septembre 1940. Philippe Pétain, maréchal de France vainqueur de Verdun et chef de l'état français, met en place une politique basée sur la "Révolution nationale" dont la devise est "Travail, famille, patrie". Jean-François Kahn, directeur de la revue "Marianne", supporteur de Ségolène Royal, explique sans rire qu'il s'agit là de "valeurs de gauche récupérées par la droite" (émission de France 5, Madame Monsieur bonsoir du 26 novembre 2006) ...

Zeev Sternhell explique, exemples à l’appui, qu’on pouvait très bien avoir été partisan de la révolution nationale de Pétain, devenir résistant et rester partisan du corporatisme. C’est le cas de Mounier, de gens de la revue Esprit par exemple. On peut aussi avoir combattu Pétain dès le début et reprendre certaines de ses idées. C’est le cas de de Gaulle partisan de la 3ème voie.

« La première tâche des groupes d’entreprise est d’unir tous les éléments de la profession à quelque échelon de la hiérarchie professionnelle qu’ils soient, pour que tous, agents de maîtrise, ouvriers, employés, éléments de la direction participent ensemble à l’action commune… Au syndicalisme revendicatif, doit succéder un syndicalisme de responsabilité, au syndicalisme d’opposition, un syndicalisme de coopération et d’association… » (Assises du RPF en 1948).

C’est bien l’association capital-travail. De Gaulle attendra quelques années, mais il ressort ce programme en 1969 avec le projet de sénat corporatiste et sera battu. Lui , au moins, a eu la dignité de s’en retourner vers ses deux églises !

Cet objectif n’est pas pour autant abandonné. Participation-décentralisation, ces objectifs ont été repris par la gauche et mis en œuvre. Aujourd’hui, nous assistons à une marche vers le corporatisme politique qui menace réellement l’indépendance du mouvement ouvrier. On peut le constater de divers côtés :

1- L’Eglise catholique, bien sûr : jusqu’au pape actuel, le rappel des principes de Rerum Novarum, le rôle funeste des Lumières, de la Révolution française, du matérialisme sont constamment rappelés comme est réaffirmée la nécessité de l’association capital-travail. Lorsque la CFDT prône le syndicalisme d’accompagnement contre le syndicalisme de revendication, c’est le corporatisme. Quand Chérèque et d’autres disent que le CPE a été décidé sans concertation préalable, ils se portent candidats à l’élaboration en commun de la déréglementation du travail.

2- Dans le langage des hommes politiques, de gauche comme de droite, on parle de décentralisation, de partenariat avec les syndicats, de co-législation, de solidarité nationale, de syndicalisme d’accompagnement, d’économie sociale, langage moderne de la collaboration des classes pour tenter de faire avaler la nécessité de perpétuer la propriété privée des moyens de production, le seul horizon possible étant le maintien du capitalisme. Le langage politique dominant d’aujourd’hui est un langage corporatiste. Même les altermondialistes ne sont pas en reste avec leur proposition "d’humaniser la mondialisation". Dans les forums sur Internet le mot-clé est "participation" qui est la forme "soft" de l’association capital-travail, ou l’antichambre du corporatisme. Ce sont les chrétiens-sociaux qui sont à l’origine des forums altermondialistes et de la démocratie participative.

3- Il est déjà inscrit dans des institutions, au niveau national et, bien sûr, au niveau européen.

Au niveau national : à la Libération, le MRP ( démocrate-chrétien) proposait un sénat économique et social, projet écarté à cause des rapports de force entre classes, mais il y a eu un Conseil économique, consultatif et surtout le commissariat au plan dans lequel les syndicats étaient représentés. Le planisme est une théorie corporatiste (Henri de Man). L’ordonnance du 29 décembre 1958, concernant le Conseil économique et social, en application de la constitution de la Vème république stipule : « Par la représentation des principales activités économiques et sociales, le Conseil favorise la collaboration des différentes catégories professionnelles entre elles et assure leur participation à la politique économique et sociale du gouvernement ». C’est cette institution créée en 1958 que De Gaulle a tenté de transformer en Sénat corporatiste en 1969. On pourrait trouver d’autres institutions de concertation qui sont potentiellement des institutions d’intégration, mais dont l’activation comme organe corporatiste a été retardée par la lutte des classes. Les conseils d’université sont de nature corporatiste, les responsables de syndicats y sont des gestionnaires. EDC à Toulouse, association de patrons chrétiens qui a son siège à l’Institut catholique, prône la subsidiarité comme mode de management des entreprises.

Au niveau européen : la subsidiarité s’applique sous la forme des directives, et le CPE découle d’une directive européenne.

C'est face à tout cela que la charte d’Amiens est et restera un rempart contre le corporatisme.

Publié par Libre Pensée 31.

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