Republic of Islamophobia - The Rise of Respectable Racism in France

République d'islamophobie - La montée du racisme respectable en France, par Jim Wolfreys, Hurst & Company 2018, 264 pages.

Counterfire : Republic of Islamophobia - Book Review

  • April 12, 2018
  • Written by Susan Ram
  • Published in Book Reviews

Le livre "République d'islamophobie" analyse efficacement la nature et la montée de l'islamophobie vindicative qui en est venue à s'emparer de la politique et de la société françaises, estime Susan Ram.

republic-islamophobia

Jim Wolfreys, The Republic of Islamophobia: The Rise of Respectable Racism in France (Hurst & Company 2018), 264pp.

Au cours des deux dernières décennies, l'islamophobie a pris la place des formes de racisme plus conventionnelles et historiques pour devenir le fer de lance de l'idéologie raciste. Alimenté par la "guerre contre la terreur" et la crise des réfugiés qui en a résulté, le processus consistant à présenter les musulmans comme une sorte de menace civilisationnelle pour l'Occident s'est installé dans toute l'Europe tout en s'enfonçant dans les boues de la politique américaine dominante. Les politiques racistes de l'État empruntées à l'extrême droite fasciste pèsent aujourd'hui sur ceux qui, en raison de leur foi religieuse, de leur héritage culturel, de leur pays d'origine, de leur mode vestimentaire, de leurs pratiques alimentaires ou de tout autre signe d'"altérité" islamique, sont considérés comme nécessitant une surveillance et des interventions intrusives allant de la petite à la grande répression.

Au Royaume-Uni, un mécanisme étatique sophistiqué a été mis en place pour faire face à ce prétendu "ennemi intérieur", dont les tentacules pénètrent dans presque toutes les sphères publiques, de l'éducation et de la santé à la police et aux différents échelons de la sécurité de l'État. De l'autre côté de l'Atlantique, les stratégies de contre-radicalisation visant les musulmans, ainsi que leur diabolisation implacable, se sont accélérées sous les administrations successives, en phase avec l'intensification et l'extension des opérations militaires américaines au Moyen-Orient et au-delà. La "forteresse" Europe est elle aussi inondée d'initiatives et de venin antimusulmans, amplifiés par un orchestre de trompettistes allant de Viktor Orban en Hongrie à Horst Seehofer, l'homme politique allemand qui a couronné sa récente nomination au poste de ministre de l'intérieur dans le nouveau gouvernement de coalition d'Angela Merkel en déclarant que « L'Islam n'a pas sa place en Allemagne ».

En France, la racialisation des musulmans et leur identification à une menace toxique unique pour les valeurs et les sensibilités nationales ont pris des formes particulièrement virulentes. Comme le documente Jim Wolfreys dans une nouvelle étude importante, se jouent les actes d'un théâtre risible et absurde auxquel l'État français a eu recours ces dernières années pour marginaliser et punir ses quelque quatre millions de citoyens d'origine ou de confession musulmane.

Un théâtre raciste de l'absurde

Depuis 2004, date à laquelle les petites filles de toute la France se sont vu interdire le port du foulard à l'école, le viol de l'État et du système juridique français portant sur les manifestations de la "différence" musulmane a acquis une régularité métronomique. En 2011, la France a volé la vedette au reste de l'Europe en étant le premier État à interdire le niqab (le voile intégral) dans les lieux publics, rendant son port illégal pratiquement partout en dehors de la maison. La même année a vu l'interdiction des prières de rue par les fidèles musulmans n'ayant pas accès à une mosquée. Les piscines ont alors été au centre d'une panique nationale, les deux principaux candidats à l'élection présidentielle de 2012 (François Hollande et Nicolas Sarkozy) ayant fustigé, dans leurs discours et lors du débat télévisé, la décision d'une piscine municipale de Lille d'autoriser un groupe de femmes en surpoids (dont certaines sont musulmanes) à organiser un cours d'aquagym séparé. Elevant le calendrier de la piscine au rang de menace nationale, Sarkozy a déclaré que les partisans d'une telle modification du principe d'égalité « n'ont pas leur place sur le territoire de la République ».

L'apogée (jusqu'à présent) de cette volonté de renoncer à tout semblant de proportionnalité ou de jugement s'est produite à l'été 2016, lorsque les plages de la Côte d'Azur sont devenues des zones interdites aux femmes musulmanes qui choisissent de garder leur corps couvert lorsqu'elles se baignent ou profitent du soleil. À partir de Cannes, les maires d'une série de stations balnéaires ont interdit le port du burkinis, une nouvelle forme de maillots de bain conçue pour les femmes qui observent le niqab (la modestie), et d'autres formes de vêtements jugés "inappropriés" pour une plage française. Des dizaines de femmes ont été condamnées à des amendes, tandis que d'autres ont attiré l'attention de flics à l'esprit missionnaire, déterminés à leur retirer les hauts à manches longues et les T-shirts "offensants". En approuvant ce nouveau sport de plage, le premier ministre de l'époque, Manuel Valls (alors encore un haut dirigeant du parti socialiste), a décrit les burkinis comme "l'affirmation de l'Islam politique dans la sphère publique". Cette folie n'a pris fin qu'en septembre, lorsque le Conseil d'État français a annulé les interdictions et que les maires se sont alignés à contrecœur.

Comme l'explique Wolfreys, la source de ce sectarisme mesquin et de ces propos alarmistes est le Front national (FN), un parti ouvertement fasciste et islamophobe dont le poids politique s'est considérablement accru ces dernières années, parallèlement à ses progrès sur le front électoral. Alors qu'elle est parfois présentée dans les grands médias comme une modernisatrice "modératrice", engagée dans la "dédiabolisation" du FN et sa transformation en une sorte de force anti-establishment, Marine Le Pen, leader du FN depuis 2011, est révélée par Wolfreys comme une architecte inventive de l'islamophobie, une instigatrice d'expressions et de modalités de racisme anti-musulman particulièrement adaptées au contexte français. Appliquant une lentille déformante à l'Histoire, elle compare notoirement le spectacle de musulmans priant dans la rue à l'occupation nazie de la France.

L'un de ses thèmes récurrents, dans une nation passionnée par l'alimentation et les nuances de sa préparation, a été de parler de la "menace" posée par les pratiques alimentaires musulmanes, qu'il s'agisse de la présence (inexistante) de viande halal dans les cantines scolaires ou des "interdictions" d'inclure le porc dans les menus scolaires, prétendument imposées par les organisations religieuses. En fait, la viande de porc semble figurer en bonne place dans l'arsenal du FN, les militants du parti organisant de manière provocante des cocktails avec du vin rouge et de la saucisse sèche ou organisant des "fêtes du cochon" dans des villes jusqu'alors dépourvues de telles traditions.

L'impact du néolibéralisme

Le fait que l'on ait laissé l'extrême-droite française s'enfoncer profondément dans le tissu social français, en infectant le discours politique et en polluant les relations sociales, a beaucoup à nous dire sur la réalité française contemporaine. Wolfreys soutient que ce processus doit être compris en termes de dynamique particulière : l'interaction de l'expérience spécifique de la France en matière de néolibéralisme avec les éléments essentiels de sa tradition républicaine, en particulier le concept de laïcité et son interprétation spécifiquement française. Wolfreys, actuellement maître de conférences en politique française et européenne au Kings College de Londres, s'appuie sur ses travaux sur le néolibéralisme dans le contexte européen ainsi que sur son expertise dans le domaine de la politique française d'extrême droite pour présenter un argument persuasif parfois miné par une structure errante.

Comme d'autres qui ont identifié les conséquences néfastes du néolibéralisme sur les institutions et les processus démocratiques (par exemple, la notion de post-démocratie de Colin Crouch et l'"extrême centre" de Tariq Ali), Wolfreys attire l'attention sur les multiples façons dont les politiques néolibérales ont contribué à vider les formations politiques françaises de leur substance, en particulier les principaux partis de gauche (le Parti socialiste) et de droite (l'ancien UMP, aujourd'hui rebaptisé Les Républicains). Il suit l'élargissement du fossé entre la masse des électeurs opposés aux "réformes" néolibérales et le courant politique engagé à les embrasser, un phénomène européen qui, dans le contexte français, tente d'instrumentaliser les questions sociales telles que l'immigration et l'identité nationale. S'appuyant sur les tropes encore puissants du passé colonial de la France et sur une interprétation morbidement remaniée de la laïcité républicaine, ce virage "culturel" semble avoir acquis la force d'un vortex :

« Une spirale s'est développée au cours des trois dernières décennies, avec en son centre l'islamophobie, les élites politiques ayant tenté de compenser le manque d'affiliation positive à leur projet économique central en recourant à des thèmes négatifs basés sur la désignation de boucs émissaires parmi les immigrés, les Roms et les musulmans. » (page 10)

Tout en reconnaissant l'impulsion donnée à ce processus par les attaques terroristes sur le sol français (le premier chapitre du livre explore l'état d'urgence imposé suite aux attentats de Paris de 2015, ainsi que les répercussions des assassinats de Charlie Hebdo), Wolfreys creuse beaucoup plus loin. Son exploration du concept français de la laïcité, une valeur républicaine "essentielle" régulièrement prônée dans les institutions de l'État par des personnalités publiques et par les médias, est particulièrement convaincante. Il révèle la malléabilité d'un principe considéré comme fondamental pour l'identité française en retraçant le changement qu'il a subi depuis sa consécration dans la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État.

"Laïcité" raciste

Ce qui a commencé par une répudiation légale de l'ingérence de l'Église catholique dans les affaires de l'État, une déclaration de neutralité de l'État et une déclaration de soutien à la liberté d'expression et à la tolérance des opinions d'autrui s'est transformé au fil des ans en sa forme actuelle, armée : un matraquage au service de l'État, destiné à restreindre la liberté d'expression d'une importante minorité musulmane, à délégitimer la manifestation extérieure de son "altérité" et à s'attaquer sans relâche aux pratiques essentielles à son identité. Wolfreys partage l'avis de Christine Delphy, éminente sociologue et féministe française, selon lequel la laïcité en est venue à signifier "obliger les musulmans, et les musulmans seuls, à se rendre invisibles" (Christine Delphy, Separate and Dominate : Feminism and Racism after the War on Terror, Verso, 2016, p.13 ; cité par Wolfreys, p.94).

En cours de route, des interventions spécifiques ont contribué à accélérer ce processus et à renforcer sa force destructrice. Nicolas Sarkozy, président de la France de 2007 à 2012, a beaucoup œuvré dans ce sens au cours de son seul mandat. Wolfreys, qui a beaucoup écrit sur le phénomène Sarkozy, ne lui donne pas de quartier, lui et son "hyper-présidentialisme", tout en reconnaissant son nez politique aiguisé :

« Il semble avoir compris mieux que toute autre personnalité le rapport entre la démagogie raciste et l'autoritarisme qui a sous-tendu le succès électoral du FN... Après la mauvaise performance de Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002... Sarkozy s'est positionné comme la personnalité capable de ne pas se contenter de faire des discours sur le danger de l'immigration. Le sarkozysme a été un symptôme de l'évolution de la droite française, qui a adopté une vision néolibérale reposant sur la stigmatisation d'un bouc émissaire et sa discrimination. » (pages 54-55)

Si Sarkozy apparaît comme un pionnier dans le domaine de l'apologie du FN et de la diffusion de son idéologie et de ses tactiques, ses efforts ont depuis été éclipsés par ceux d'autres acteurs politiques et par un chœur toujours plus nombreux d'idiots utiles (useful idiots). Wolfreys offre un récit macabre des nombreuses personnalités publiques dont les interventions, diffusées par des médias indéfectiblement à la botte du pouvoir, ont contribué à la vague de fond du racisme et de l'islamophobie anti-immigrés dans la France contemporaine. Des philosophes médiatiques comme Alain Finkielkraut et Elisabeth Badinter se sont révélés particulièrement habiles à alimenter les insécurités nationales et à déclencher la guerre des cultures, leurs efforts étant renforcés par des écrivains comme Éric Zemmour, dont le best-seller de 2014, "Le Suicide Français", a donné aux lecteurs une évocation passionnante et sombre du déclin national.

Parfois, le souci de Wolfreys de faire référence à chaque membre de cette tribu guerrière combattant le prétendu "ennemi intérieur" fait obstacle à son argumentation. Le lecteur prend également conscience d'un élément de va-et-vient, d'un retour sur des événements déjà discutés ou des déclarations citées précédemment : quelque chose qu'un montage plus pointu aurait pu capter.

Bien que Wolfreys présente son matériel d'une manière accessible, il y a des moments où l'on souhaite qu'il lève le pied de l'accélérateur. C'est le cas de sa discussion sur le développement du néolibéralisme français. Selon lui, à partir des années 1980, la France a connu un "néolibéralisme par défaut" (p.61), l'austérité ayant remplacé les réformes progressistes dès les premières années de la présidence de François Mitterrand. Depuis le début du nouveau millénaire, et en particulier après 2008, il voit l'émergence d'une version "typiquement française" du marché libre : une version qui a remodelé le rôle de l'État, plutôt que de le déplacer ou de le rendre obsolète. Conjointement à d'autres tendances (accent mis sur la réglementation plutôt que sur la gestion de la production et de la distribution ; profil croissant des organismes financiers et publics non élus ; attention intrusive des institutions et de l'administration de l'UE ; large acceptation du caractère réglementaire plutôt que redistributif de l'État moderne), cela a contribué à ce que Wolfreys décrit comme "le remplacement du gouvernement de parti par un gouvernement administratif ou "le gouvernement par inertie"" (p.64).

Wolfreys consacre six pages à l'étude du néolibéralisme français, de son rôle dans l'érosion à long terme des institutions et des pratiques démocratiques et de la trajectoire racialisée de la politique française. Plutôt que de développer cette ligne d'enquête, il se contente de renforcer son argumentation avec des citations de Peter Hall, Anthony Giddens et d'autres sources diverses. On a l'impression que quelque chose d'intéressant se construit, mais qu'on le laisse en suspens.

L'échec de la gauche

Vers la fin du livre, l'auteur jette un regard critique sur la façon dont la gauche française, y compris ses courants anticapitalistes, s'est engagée dans l'islamophobie locale dans toute sa réalité laide, raciste et fracturant l'unité. C'est une lecture déprimante, qui illustre l'ampleur du travail qui nous attend.

La discussion de Wolfreys laisse peu de doutes sur la mesure dans laquelle une refonte réactionnaire et armée de la laïcité a pénétré la gauche française, déformant sa compréhension, paralysant sa capacité d'action unifiée et la mettant sur la touche à des moments critiques. Un exemple en est l'échec de la gauche à réagir de manière adéquate lors du soulèvement de la banlieue à la fin de l'année 2005. Ces événements ont vu des milliers de jeunes, dont beaucoup de musulmans, faire irruption dans les banlieues de France (quartiers urbains périphériques où les niveaux de privation et de chômage sont très élevés) pour y organiser le "plus grand bouleversement social de la nation depuis mai 1968". Wolfreys identifie l'absence en France d'un "mouvement antiraciste cohérent, affirmé et confiant" comme étant à la fois une faiblesse et un échec de la gauche française (page 149).

L'une des facettes du problème est le refus répété de la gauche de s'engager avec les musulmans qui, en raison de leur tenue vestimentaire ou d'autres signes extérieurs d'identification culturelle, sont perçus comme rejetant l'intégration et la "manière française". Il en est résulté des cas d'hostilité pure et simple, comme en témoigne le rôle joué par des enseignants appartenant à des groupes de gauche radicale dans l'exclusion de deux élèves portant le hijab d'une école d'Aubervilliers en 2003. La tentative du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) de présenter un candidat musulman portant le hijab en 2010 s'est heurtée à une telle fureur, tant de la part de la gauche que du courant politique dominant, qu'elle a dû être abandonnée. Le fait que certaines femmes musulmanes continuent à s'habiller comme des membres de la gauche en termes d'"auto-humiliation", de dégradation et de répudiation de l'autonomie, souligne l'incapacité générale à reconnaître l'islamophobie comme une forme de racisme. Dans une grande partie de la gauche française, le terme "islamophobie" est encore perçu comme brouillant la distinction entre racisme et critique légitime de la religion.

Il y a des signes de changement. Dans les villes de France, on assiste à l'émergence de nouvelles organisations antiracistes de base, une évolution qui aurait été impossible à imaginer il y a dix ans. En mars 2015, un rassemblement à Paris contre l'islamophobie a obtenu le soutien de dizaines d'organisations, aidées par une initiative antérieure : le rassemblement en 2013 de plusieurs groupes de gauche radicale pour former Ensemble ! un parti anticapitaliste avec un programme antiraciste, féministe et éco-socialiste. Alors que le soutien à de telles actions de la part de groupes de gauche plus établis reste incohérent et variable, des personnalités comme Benoït Hamon, le candidat du parti socialiste à l'élection présidentielle de l'année dernière, se sont ouvertement identifiées aux musulmans assiégés de France, attirant l'étiquette péjorative d'"islamo-gauchiste" pour leur volonté de dénoncer et de combattre l'islamophobie. Le très fort soutien que Jean-Luc Mélenchon a reçu des électeurs musulmans lors de sa campagne présidentielle de l'année dernière laisse également entrevoir de nouvelles possibilités pour La France Insoumise, compte tenu de sa volonté de rompre avec le passé. Mais comme nous le rappelle la nouvelle étude salutaire de Wolfreys, la route est encore longue et décourageante.

A noter :

Pour les lecteurs qui n'ont pas beaucoup de temps mais qui souhaitent avoir un aperçu de l'écriture de Wolfreys sur cette question, je recommande son article de 2015, qui porte le même titre que sa nouvelle étude : "République d'islamophobie", par Jim Wolfreys, Critical Muslim 13 : Race, 12 janvier 2015.

Susan Ram

Traduction DeepL Traducteur  +  quelques corrections.

susan-ram-sq
Susan Ram est une écrivaine, rédactrice and journaliste habitant le sud-ouest de la France. Elle travaille aujourd'hui à un livre sur la gauche française, pour publication en Inde, pays où elle a vécu pendant de nombreuses années.

 

PLUS D'ARTICLES DE CETTE AUTEURE

islamophobietue

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.