Croissance et protection de la nature: dilemme, oxymore, embrouillamini?

Selon nombre d’observateurs, s'exprimant suite à la démission de Nicolas Hulot, tous les ministres de l’environnement auraient été confrontés aux limites de leur fonction. Entre économie et écologie, entre croissance et protection de l’environnement, la balance pencherait systématiquement en faveur de l’économie et de la croissance.

Selon nombre d’observateurs, s'exprimant suite à la démission de Nicolas Hulot, tous les ministres de l’environnement auraient été confrontés aux limites de leur fonction. Entre économie et écologie, entre croissance et protection de l’environnement, la balance pencherait systématiquement en faveur de l’économie et de la croissance.

Les choses sont-elles si simples ? Se posent-elles en termes de dilemme ou de contradiction ?

Rappelons qu’un dilemme est synonyme d’hésitation devant un choix difficile ou douloureux. Le dilemme exprime la situation où se trouve une personne lorsqu'il doit faire A et B mais ne peut faire à la fois A et B, ce qui le contraint donc à choisir entre l'un ou l'autre : quel que soit son choix, il n'aura pas rempli l'une de ses deux obligations

Un oxymore, figure aussi forte, voire plus forte encore que celle du dilemme, est une formule en apparence contradictoire, qui vise à rapprocher deux termes que leur sens devrait éloigner. Il exprime ce qui est inconcevable.

Croissance ou protection de la nature constitueraient ainsi un dilemme et un oxymore.

Choisir la croissance rendrait impossible et même inconcevable, simultanément, de protéger la planète. Et inversement. La thèse est connue, ancienne. Ce qui ne l’empêche pas de mal poser des questions essentielles.

Les « limites de la croissance » ?

En 1972, le rapport du Club de Rome sur les « limites de la croissance » constituait un excellent travail. Sans suite. Sauf que la croissance s’est effondrée sans que, curieusement, les déséquilibres pointés dans le rapport ne se résorbent. Certains ont pu alors, tel Valéry Giscard d’Estaing, (mal) théoriser le « choix » d’une croissance « douce ».

Depuis, de multiples sommets et autres conférences (dont la COP21) n’ont pas empêché le « changement » climatique, l’augmentation de la pollution, le maintien du charbon. Celui-ci, en 1998, représentait 38 % de la production d’électricité dans le monde contre… 38 % aujourd’hui. Construire six EPR en France ? L’hypothèse n’est pas une plaisanterie.

La poursuite de la déforestation, l’effondrement de la biodiversité, le maintien du glyphosate pendant encore trois ans au moins ?

L’écologie ? Un ministère qui serait « impossible ». Comme l’illustrerait de manière parfaite la démission de Nicolas Hulot. De magnifiques indicateurs de développement durable élaborés par l’ONU, précisés et illustrés dans le cas de la France dans un rapport du CNIS (juin 2018). Des efforts très significatifs. Mais quelles suites ? Les mêmes sans doute que celles de feu la commission Stiglitz qui devait proposer des pistes d’amélioration du PIB : rien ou si peu.

Quid de la croissance dans ce contexte de dégradation non contenue de la nature ? En France, on annonce que la croissance à peine repartie s’essouffle déjà, ce qui rendrait les arbitrages gouvernementaux plus douloureux, impliquant (justifiant) de nouvelles coupes dans les dépenses publiques,  dans les budgets dits « sociaux » d’abord. A ce propos, les commentateurs notent que le Président de la République reste « Ferme sur sa ligne, refuse tout virage social » (…), et considère même que les pauvres et les aides sociales coûtent « un pognon de dingue ».

Pour résumer la situation dans laquelle nous sommes, au moins en France et en Europe : ni-ni.

Ni croissance, ni protection de la nature. Nous sommes loin des dilemmes et des oxymores qui suggéreraient une opposition irréductible entre ces deux termes.

Dilemme, oxymore…ou  embrouillamini ?

Ceux qui les emploient,  même s’ils tentent parfois, furtivement, de les distinguer, n’établissent pas de distinction véritable entre le terme de croissance et celui de développement.

Cela concerne d’abord l’immense majorité des économistes. A commencer par Rostow dans son célèbre ouvrage « Les étapes de la croissance économique ».

La triple erreur de Rostow aura été 1) de penser que tous les pays suivent un même modèle, (qu’ils passent par les mêmes « étapes »), 2) d’estimer que l’aboutissement pour toute société, quelle que soit sa culture ou son histoire est celui d’une société de consommation de masse, 3) enfin, et surtout, de confondre croissance et développement.

L’erreur se poursuit aujourd’hui comme en atteste une tribune publiée dans un quotidien du soir, suite à la démission de Nicolas Hulot

https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/08/29/hulot-facebook-concilier-croissance-et-protection-de-la-planete-un-dilemme-fondamental_5347550_3234.html

Deux confusions rendent impossible la réflexion, le débat et, au final, le choix de mesures appropriées. L’une concerne les deux termes croissance et développement, l’autre la nature même de ce qu’est l’économie.

Croissance ou développement ?

La croissance est généralement mesurée par l’augmentation du PIB. Cette croissance peut s’effectuer en volume. On parle alors d’une croissance du PIB « réel », considérée le plus généralement comme un processus vertueux.                                                                                                                                              
Une augmentation des prix peut aussi induire une hausse du PIB mais celle-ci est souvent interprétée comme un processus néfaste, toute hausse des prix désignant une inflation synonyme de perte de pouvoir d’achat de la monnaie par émission excessive de celle-ci.                                                                                                                                             
Mais on oublie souvent que la hausse des prix peut avoir une autre origine : l’augmentation de la valeur des biens produits. Des produits alimentaires bios sont ainsi plus chers que des produits non bios car ils ont une valeur plus élevée.

La hausse du PIB peut donc se produire dans des configurations très différentes. Une hausse des volumes produits, une hausse des prix sans que la valeur des produits offerts n’augmente (l’illusion monétaire ou, dans certains secteurs, un déséquilibre de marché), une hausse de la valeur de la production.     
On peut imaginer un cas particulièrement intéressant : celui d’une baisse des volumes produits conjuguée à une hausse de leur valeur. Ce cas se produirait si la durabilité des produits était plus longue. Des produits durables (réparables, en particulier, ou réutilisables) ont une valeur supérieure et, par conséquent, un prix plus élevé. Leur caractéristique de durabilité fait que l’on en change moins souvent. En volume, la production ne peut donc que baisser (sauf à ce que le nombre d’acheteurs ne soit en hausse). Prenons l’exemple de la production de chaussures. On peut produire plus de chaussures jetables, à courte durée de vie ou, au contraire, en produire moins avec une valeur (une qualité) et donc un prix plus élevés. Résumons : dans les deux cas, le PIB augmente. Dans le premier cas, il y aura croissance, dans le second, un développement sans croissance aucune et même avec une décroissance des volumes produits.

Allocation optimale de ressources rares ou création de richesses ?

Quelle est la finalité de l’économie ? Cette question taraude les économistes depuis des siècles. Economiser des ressources rares, données en quantité finie, les allouer par conséquent de manière « optimale » est une conception qui rassemble de manière hétéroclite bien des économistes : des plus libéraux aux économistes les plus sensibles aux thèses de la décroissance, en passant par ceux des économistes influencés par les thèses de Malthus. A l’opposé de cette conception, on trouve des économistes qui considèrent que l’économie doit d’abord dire comment un pays, un territoire doit s’y prendre pour créer des richesses, éviter l’état stationnaire tant redouté ou encore surmonter les crises lorsqu’elles surviennent. Sans ignorer nécessairement le caractère limité des ressources dites « naturelles », ces économistes font, le plus souvent, confiance au progrès technique pour surmonter la finitude des ressources. Les ressources matérielles limitées seraient ainsi compensées par des ressources immatérielles liées à l’intelligence humaine, à la créativité des hommes, sans limite.

Pour une économie en développement

On rejoint ici la question de la nécessaire distinction entre croissance et développement : la croissance est inséparable de l’utilisation, de la consommation (dans le sens « combustion ») de ressources naturelles alors que le développement est lié à l’intelligence humaine laquelle doit être mise au service d’une économie des ressources naturelles et d’une réponse appropriée aux besoins fondamentaux. Plutôt que de s’interroger sur la croissance de chaque trimestre, il est temps les économistes contribuent à la réflexion de ce que devrait signifier un nouveau modèle de développement. Loin de ne concerner que les pays dits « en développement » (qui, le plus souvent, ne se développent pas et sont tout au plus en croissance), cette question est cruciale et doit guider le sens et le contenu de la transition économique, sociale et écologique.   
Elle est l’affaire de tous.

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