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Billet de blog 1 nov. 2019

Industrie ou écologie ?

Dialogue convergent avec Jean Gadrey à la suite de son article "Réconcilier l’industrie et la nature"

Gabriel Colletis
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Jean Gadrey a publié en juillet 2019 un article dans le Diplo (voir ce billet) dont le titre était Réconcilier l’industrie et la nature. Il critiquait assez « vertement », un peu trop peut-être, un courant qu’il a alors baptisé « industrialiste » dont la priorité, sur le plan économique, est la réindustrialisation de la France. Il soulignait dans cet article qu’il existe des variantes libérales et antilibérales de cet objectif mais ceux qu’il visait à titre principal étaient très clairement des avocats de gauche, donc opposés au libéralisme économique, d’un sursaut industriel. Ces personnes ont constitué il y a plusieurs années une association où l’on trouve beaucoup d’économistes, mais pas seulement, le « Manifeste pour l’industrie », que j’ai l’honneur de présider. Le texte fondateur de cette association est ici. Ces personnes ont également publié dans Le Monde du 18 janvier 2017 une tribune intitulée « Redonnons la priorité à l’industrie », signée par une trentaine d’économistes et de responsables politiques et syndicaux marqués à gauche, parmi lesquels Arnaud Montebourg, Philippe Martinez, Jacques Généreux, Éric Coquerel, Pierre Laurent, Jean-Claude Mailly, etc.

Faisant suite à la publication de l’article de Jean Gadrey dans le Diplo, j’ai envoyé un message qui se voulait très cordial à Jean Gadrey, reprenant point par point mes arguments en faisant état de mon accord ou désaccord. Il était déjà clair que ce qui nous réunissait était bien plus important que nos divergences. Nous avons poursuivi les échanges, et les convergences ont encore été plus nombreuses, même si des nuances subsistent. Nous avons décidé de mettre au point ensemble le texte qui suit, essentiellement fondé sur nos échanges de ces derniers mois.

Ce texte est publié sur ce blog et le sera aussi sur celui de Jean Gadrey

https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey

Voici les questions auxquelles nous avons voulu donner quelques éléments de réponse, en les résumant (car cela dépasserait de loin le cadre d’un tel billet, déjà long).

1) Selon le critère du poids de l’industrie dans l’économie et dans l’emploi, la France est-elle en retard sur des pays comparables ?

Réponse résumant nos deux points de vue : oui, et non. Oui sans aucun doute s’agissant de l’Allemagne ou du Japon. Mais non pour d’autres pays « riches » tels que Les États-Unis, le Royaume-Uni ou les pays nordiques. Quant à la destruction d’emplois industriels, elle se produit partout et il est évident pour nous deux que c’est un fléau humain et social.

2) Les causes de l’effondrement de l’emploi industriel ?

Réponse commune tout d’abord : les politiques néolibérales d’austérité font partie des causes, tout comme la financiarisation de l’ensemble de l’économie (dont les entreprises industrielles, soumises aux exigences court-termistes d’actionnaires globalisés), et la mondialisation dérégulée encourageant la concurrence de pays à bas salaires et à faibles normes sociales et écologiques, qui produit des délocalisations de la production comme de la consommation (achats de productions d’autres pays).

Deux autres facteurs déterminants pour Jean Gadrey. D’une part, la demande des ménages en valeur relative porte de moins en moins sur des biens industriels et de plus en plus sur des services, marchands ou non. D’autre part, les gains de productivité ont été et demeurent plus importants dans l’industrie que dans la plupart des services. Le cumul de ces deux tendances longues explique une bonne partie du déclin du poids de l’industrie dans l’emploi, en France comme presque partout ailleurs.

Mes éléments de réponse à Jean Gadrey : la frontière entre l’industrie et les services est floue… Elle le sera davantage encore à l’avenir. Par exemple, des biens industriels partagés, réparables, etc. impliquent des services associés. S’agissant de la France, le déficit de la balance commerciale (exports-imports) de biens industriels, souvent analysé sous l’angle des exportations (qui seraient insuffisantes), s’explique par une dépendance devenue très forte aux importations. Les produits industriels importés (souvent par des entreprises « françaises ») se sont substitués à la production nationale (par exemple dans l’automobile).

3) Le modèle d’industrialisation du passé n’est pas soutenable et doit être révolutionné, tout comme le modèle agricole du passé ?

Accord entre nous sur ce point, essentiellement pour des raisons écologiques. L’industrialisation à très hauts gains de productivité, également appliquée à l’agriculture, au cœur des « trente glorieuses », a produit des dégâts (ou « externalités ») sociaux, sanitaires et écologiques identifiés dès les années 1970. L’empreinte écologique de l’humanité a alors commencé à dépasser la capacité de la nature à fournir les multiples ressources renouvelables englouties dans la production matérielle, et les émissions de carbone dans l’atmosphère ont dépassé le seuil de déclenchement du réchauffement climatique. Ce modèle industriel et agricole menace aujourd’hui des biens communs vitaux, comme le climat ou l’eau, et des ressources non renouvelables (minerais, énergies fossiles, mais aussi sable) également en voie d’épuisement. Cette menace a comme corollaire la multiplication d’une offre de produits de mauvaise qualité, ne répondant pas aux besoins fondamentaux (alimentation protégeant la santé, logements salubres et non énergivores, effets vestimentaires non allergènes, etc.).

4) Plaidoyer pour une autre industrie ?

Sur ce point également, identité de points de vue, en tout cas sur l’essentiel. Pour penser l’avenir du secteur industriel (mais c’est vrai des autres secteurs), il faut se donner comme objectif de produire autrement des biens répondant à des besoins sociaux marqués par la « sobriété matérielle et énergétique juste », elle-même pensée en fonction de limites et de seuils à ne pas franchir pour que le monde reste habitable. Cela concerne, certes, le climat, avec l’objectif de « zéro émission nette » (ou de « neutralité carbone ») d’ici à 2050, mais aussi la biodiversité, dont il faut rapidement inverser le déclin, la réduction de certaines pollutions (de l’air, chimiques, par les plastiques...) devenues désastreuses, et enfin la gestion sobre de ce qu’il reste de ressources non renouvelables actuellement dévorées par le capitalisme thermo-industriel.

On peut à cet égard s’inspirer, quitte à le discuter, du « scénario négaWatt », qui conduit à orienter la consommation et la production industrielle vers des produits durables, réparables, réutilisables et, pour certains, en usage partagé. Cela passe par des incitations, mais surtout par des lois. On peut aussi mettre en débat les idées d’un autre courant essentiel, celui des low tech, c’est-à-dire des technologies plus sobres et plus simples... mais non moins innovantes.

Cette « alterindustrie » qui pourrait nous éviter le pire exigerait elle aussi des innovations, mais distinctes de celles de l’hyper technologie, même si certaines technologies existantes ou à améliorer pourront y contribuer, notamment pour le volet de l’efficacité dans l’usage de l’énergie et des matériaux.

5) Mais alors, l’avenir de l’emploi industriel ? Poursuite du déclin ?

C’est ici que nous avons le plus de nuances entre nous mais elles concernent des hypothèses et non des certitudes. Pour Jean Gadrey : « compte tenu de l’objectif de sobriété matérielle et énergétique, pour en finir avec le superflu, le consumérisme débridé, l’obsolescence programmée, la surexploitation des ressources naturelles et l’excès d’émissions et de pollutions, un renouveau quantitatif de l’emploi dans l’industrie est peu probable. Et Jean Gadrey de préciser : « Cela dit, je ne crois pas non plus que « l’autre industrie » dont nous esquissons les contours soit plus néfaste pour l’emploi industriel que ce à quoi on assiste depuis des décennies, au contraire. »

En ce qui me concerne, je partage tous les objectifs écologiques et sociaux qui viennent d’être évoqués, il serait fort possible que les réductions d’emploi dans certains secteurs industriels soient compensées par les créations dans d’autres secteurs, les plus porteurs d’une transition juste, surtout s’ils sont organisés de façon moins productiviste. Un peu comme pour l’agriculture.

6) Dans tous les cas, l’industrie devrait connaître des bouleversements. Or actuellement, ce sont exclusivement les salarié.e.s qui en font les frais, ce qui a peu de chances de leur faire apprécier une transition écologique qui pourrait risquer, dans certains cas, de les conduire au chômage, au moins provisoirement. Que faire alors dans cette hypothèse ?

Réponse commune : d’une part, les pouvoirs publics devraient imposer de négocier longuement au lieu d’appliquer sans concertation des décisions brutales, ce qui est le cas aujourd’hui. D’autre part et surtout, il est nécessaire de prévoir des lois qui assurent à tous de conserver leur salaire sur le territoire (une sécurité sociale et professionnelle territorialisée) en impulsant partout des projets territoriaux de transition créateurs d’emplois de bonne qualité dans des filières d’avenir. Quitte à ce que les pouvoirs publics endossent un rôle d’employeur en dernier ressort au cours de ces transitions.

Ma conclusion: « redonner la priorité à l’industrie » est nécessaire pour que la France reste un pays développé. Mais pour cela, l’industrie doit être profondément repensée de même que toutes les activités productives. L’industrie que nous voulons doit être au cœur d’un nouveau modèle de développement élaboré par la société des citoyens dans le respect de la nature.

Conclusion de Jean Gadrey : je ne suis pas prêt à signer un appel pour redonner « la priorité à l’industrie », mais sur le fond des transitions nécessaires je n’ai pas de divergence avec Gabriel Colletis. Les échanges constructifs sont vraiment très utiles !

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