La Grèce instrumentalisée?

Le chemin que suivra la Grèce préfigurera-t-il celui que nombre d'autres pays suivront? Le plus souvent, l'hypothèse est faite que si la Grèce fait faillite, d'autres pays feront de même, acculés par les mêmes problèmes. Une autre hypothèse est que la Grèce agira à la manière d'un laboratoire expérimental où sera testé grandeur nature un ensemble de mesures relevant d'une sévère cure de libéralisme.

Le chemin que suivra la Grèce préfigurera-t-il celui que nombre d'autres pays suivront? Le plus souvent, l'hypothèse est faite que si la Grèce fait faillite, d'autres pays feront de même, acculés par les mêmes problèmes. Une autre hypothèse est que la Grèce agira à la manière d'un laboratoire expérimental où sera testé grandeur nature un ensemble de mesures relevant d'une sévère cure de libéralisme.

A l'opposé de cette double hypothèse, nous pensons qu'une autre voie est non seulement nécessaire mais possible: celle de la conception et de la mise en œuvre d'un nouveau modèle de développement.

 

Voici un extrait du texte que vous trouverez publié en bas de page dans son intégralité, dans un format «à feuilleter»que chacun peut ouvrir en plein écran.

 

2.3. L'échec probable du plan

Ce plan a toutes les chances d'échouer et la situation de s'aggraver en raison de quatre facteurs au moins :

- Le risque de récession (qui pourrait contracter les recettes)

- Le maintien de l'évaporation fiscale et une fuite possible de capitaux si devaient être taxés les revenus des patrimoines les plus importants

- Le fait que semblent avoir été gagées des recettes futures comme les taxes aéroportuaires, les péages

- Une toujours possible dégradation de la note de la Grèce en cas de nouvel emprunt sur les marchés financiers dès lors que le rétablissement des finances publiques serait plus lent qu'espéré (probable si récession) et que le soutien de l'opinion publique serait fragilisé, là aussi une hypothèse fortement envisageable, rappelant la toute puissance des agences de notation, véritables «maîtres du monde» (privés et sans contrôle).

La situation de la Grèce à l'heure actuelle est donc celle d'un pays qui ne peut parvenir, dans le cadre du paradigme actuel, à échapper à la récession, voire à une dépression aggravée et durable.

Les banques grecques ont vu leurs dépôts se réduire (fuite de dépôts vers les banques étrangères) et ne parviennent à se refinancer auprès de la BCE qu'aussi longtemps que celle-ci ne modifie pas ses pratiques concernant les collatéraux[6]. Loin de baisser, les taux d'intérêt payés par la Grèce lors de ses appels aux marchés financiers n'auront cessé d'augmenter, dépassant les 10%.

La consommation intérieure ne peut que chuter gravement comme conséquence des mesures d'austérité.

 

2.4. Les véritables enjeux et risques du plan annoncé pour la Grèce

Au final, derrière ce plan, ce qui est en jeu est bien résumé dans ces termes par un grand quotidien français[7] : «De gauche comme de droite, les analystes s'accordent aujourd'hui sur la nécessité d'une cure de libéralisme». Cette cure s'appuierait sur une réforme en profondeur de «l'effroyable bazar» que serait l'État grec et, surtout, sur la libéralisation de la «longue liste» des secteurs d'activité où la concurrence est extrêmement encadrée.

 

Il y a ainsi fort à parier que la privatisation des services et biens publics (dont la désorganisation et le manque de moyens auront été le préalable) va se généraliser[8], que le marché du travail sera dérégulé.

Le recul de la dépense publique va ouvrir des espaces plus importants aux marchés dans des domaines qui sont ceux des besoins collectifs (santé, éducation, transports, etc.).

La dérégulation du marché du travail sera synonyme de mise en concurrence accrue de ceux qui travaillent ou sont à la recherche d'emploi.

 

Dans un pays où :

- la part de (ce que l'on appelle pudiquement) «l'économie informelle» est significative (40% de l'économie grecque échappe à tout contrôle, à toute imposition)

- la proportion des travailleurs ayant deux ou plusieurs emplois est déjà élevée

- les jeunes retraités ou ceux que l'on a mis à la retraite anticipée sont nombreux

- la présence de travailleurs immigrés est forte...

Il est à craindre que cette concurrence généralisée sur un marché du travail en contraction ne soit fortement destructrice du lien social dont nous avons parlé tout à l'heure.

Ici réside sans doute le plus grave risque des mesures prises par le gouvernement grec car nul ne peut exclure que les tensions sur le marché du travail ne dégénèrent en heurts violents entre personnes à la recherche d'un emploi.

 

2.5. La Grèce instrumentalisée ?

La question que l'on peut se poser, au delà de la situation de la Grèce et des risques liés au plan annoncé (risque qu'il échoue et aggrave la récession, risques plus graves encore sur la qualité du lien social qu'il peut contribuer à affaiblir), est celle d'une possible instrumentalisation de la Grèce.

Pour le dire autrement, la Grèce ne sert-elle pas de laboratoire pour tester un renforcement paradoxal du rôle des marchés et de la finance ?

La cure libérale à laquelle le pays semble devoir être soumis avec la baisse des dépenses publics et la privatisation de fait de certaines activités, la réforme sans doute profonde du régime des retraites, la dérégulation du marché du travail sont autant d'orientations qui risquent de ne pas se limiter à la Grèce.

De même, si les Grecs ont pu ressentir comme une humiliation d'être montrés du doigt par certains dirigeants politiques européens, c'est surtout la première fois que dans la zone Euro un pays se sera vu imposer des mesures de l'extérieur avec une telle violence. La «mise sous tutelle» de la Grèce est synonyme de perte de souveraineté.

Ces orientations sont tout de même étranges en ce qu'elles font peser sur la population le poids d'une crise dont on peut penser qu'elle trouve, en partie, ses racines, dans les très fortes inégalités de revenus et les privilèges dont bénéficie au niveau mondial une finance volatile et libéralisée.

Le mythe d'une Grèce vivant au dessus de ses moyens comme facteur explicatif de la crise, lui, ne résiste pas à l'analyse quand on sait que :

- le salaire grec moyen ne représente que 73% du salaire moyen au sein de l'UE

- le salaire minimum est inférieur de moitié

- la retraite moyenne ne dépasse que de peu la moitié de l'étiage communautaire...

ce alors que les prix en Grèce, en revanche, avec le passage à l'Euro, se sont alignés sur les standards européens.

 

Il est de ce point de vue assez étonnant qu'ignorant ces données de base, le Premier ministre grec ait pu déclarer que les fonds publics et subventions européennes ont davantage servi «à acheter des maisons, des voitures, et à vivre dans le farniente» (Le Monde, 29 avril). Si le train de vie de certains Grecs aura pu surprendre, il ne faut cependant pas voir en chaque Grec un fainéant ne pensant qu'à faire la fête. Venant de certains politiciens européens ou «d'experts» du FMI, cela a déjà de quoi choquer. Mais issus de la bouche du Premier homme politique grec par les fonctions qu'il occupe, ces termes peuvent s'apparenter sinon à une trahison, du moins à du mépris pour une fraction très importante de la population. Cette population qui vit et travaille dans des conditions souvent très difficiles, ignorées, comme partout, des classes dirigeantes.

 

Comme pour prouver le bien-fondé de l'hypothèse d'une Grèce instrumentalisée et servant de laboratoire pour la mise en œuvre d'une cure de libéralisme, le Portugal aura récemment annoncé un vaste plan de privatisations et le désengagement de l'État de 18 entreprises publiques des secteurs de l'énergie, des transports et des services. Ces mesures, qui vont donc consister en un transfert de propriété vers le secteurs privé et une marchandisation accrue des activités concernées, accompagnent le report de grands investissements publics, la suppression de mesures prises en 2009 pour l'emploi des jeunes et les chômeurs de longue durée. Comme en Grèce, les salaires des fonctionnaires et les postes de ceux d'entre eux partants à la retraite font l'objet de forts «ajustements» (gel des salaires de la fonction publique pendant quatre ans, non remplacement d'un départ à la retraite sur deux).

L'instrumentalisation du «cas» grec est visible aussi bien dans la représentation de ce qui est considéré de façon dominante comme les «problèmes» de la Grèce que dans les solutions apportées aujourd'hui. Le directeur général du FMI s'est dit «admiratif de l'extrême rigueur choisie à Athènes» (Le Monde, 4 mai). La ministre française de l'Économie, interrogée pour savoir si le plan d'austérité grec devait servir de modèle, a répondu (Le Monde, 4 mai) : «Je ne dis évidemment pas cela mais le risque retraite, au même titre que les autres dépenses sociales, est un poste extrêmement important que l'on doit arriver à contrôler»...

Il faudrait être singulièrement malentendant pour ne pas comprendre ce que veut signifier la ministre !

3. Quelles réponses envisager ?

Si la Grèce est un bouc émissaire commode et si une action décisive doit être engagée pour combattre la dictature des marchés financiers et les normes qu'ils prétendent imposer, il n'en demeure pas moins que des réponses doivent être élaborées par les Grecs eux-mêmes pour donner un sens à leur Histoire et répondre à leurs problèmes spécifiques.

La question dépasse de très loin celle des déficits publics. Elle dépasse même la question des relations de la Grèce avec ses voisins européens.

Elle est celle du vivre ensemble, celle du lien social, de la chose publique et de la démocratie dans un pays qui l'a inventée.

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[6] Les agences de notation, en dégradant la note de la Grèce (de A- à BBB+ puis BBB- pour l'une d'entre elles), ont contribué largement à attiser les pressions spéculatives. A terme, la dégradation de la note de la Grèce pourrait compliquer davantage encore la situation en posant la question de l'éligibilité à l'avenir des emprunts d'État grecs comme collatéral des opérations de refinancement de la Banque centrale européenne (BCE). On rappellera qu'en 2009, la BCE avait assoupli les conditions standards d'éligibilité du fait de l'acuité de la crise financière en acceptant des actifs dont la notation se situait a minima à BBB-. En principe, à partir de janvier 2011, la BCE a prévu un retour à des conditions « normales » : pour être acceptés comme collatéral, les actifs présentés devront être notés A- au minimum, ce qui n'est pas le cas de la note grecque actuellement.

 

[7] Les Échos, "Résignée, la Grèce attend le choc des réformes", 16 mars 2010

 

[8] "Le secteur public de la santé, unanimement décrit comme moribond, a-t-il un avenir en Grèce ?" s'interroge le Monde (4 mai) en donnant la parole à un médecin grec lequel lui répond : "Oui, pour les pauvres. Et pour les patients qui nécessitent des soins lourds ou très spécialisés". Peut-on exclure que cette réponse ne soit bientôt celle qui pourra être donnée en France comme dans les autres pays développés ?

 

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