Aéroport de Toulouse Blagnac: la France ne vend pas ses îles car elle n’en a (presque) pas…

Lancée le 11 juillet dernier, la vente des parts de l’Etat (49,9%) dans la société de gestion qui exploite l’aéroport de Toulouse Blagnac, société de droit privé depuis 2006, a été bouclée en un temps record.

Lancée le 11 juillet dernier, la vente des parts de l’Etat (49,9%) dans la société de gestion qui exploite l’aéroport de Toulouse Blagnac, société de droit privé depuis 2006, a été bouclée en un temps record. La décision de vendre l’essentiel des parts de l’Etat (celui-ci conserve provisoirement 10% des parts) à un consortium chinois composé d’un fonds d’investissement, Friedmann Pacific Investment Group (FPIG), et d’un groupe spécialisé dans l’investissement, la construction et la gestion de grandes infrastructures, Hi Speed Group, secondé (pour la gestion technique) par le canadien Lavalin, a ainsi été prise en moins de cinq mois. Au-delà de la très grande célérité de l’Etat dans cette vente, nombre de questions sont aujourd’hui posées.

La première question est celle des critères d’après lesquels le choix de l’Etat semble s’être opéré. D’après les dires mêmes du ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, le premier critère –mais pas le seul, selon le ministre- a été le prix. L’Etat, à court d’argent, va empocher un peu plus de 300 millions d’euros, soit une cinquantaine de millions de plus que ce qu’il aurait reçu s’il avait retenu l’une des offres des trois concurrents français (Aéroports de Paris, Vinci, Natixis) du consortium chinois. Comme le dit le ministre, le critère du prix coïncide ici avec celui de l’attractivité : l’Etat vend au mieux disant financier. Ce, d’autant qu’un des acquéreurs, FPIG, contrôle un important loueur d’avions de même nationalité, la China Aircraft Leasing Compagny (CALC) qui est… un important client d’Airbus. L’avionneur, que l’on a peu entendu sur le dossier de la vente des parts de l’Etat,  a signé un protocole d’accord pour l’achat d’une centaine d’A320 pour un montant de 10 milliards de dollars…

Le second critère avancé par Emmanuel Macron serait la qualité du projet proposé par le tandem sino-canadien. Faisant fi des doutes sur la probité du partenaire canadien lequel est accusé de corruption à grande échelle par la Banque mondiale elle-même (« business is business », aurait dit Manuel Valls), le ministre assure que le projet retenu serait le meilleur pour le développement de la région toulousaine. Contestant que le consortium chinois veuille faire de Toulouse un « hub » entre l’Asie et l’Europe, le ministre ne peut ignorer que le consortium a déclaré qu’il voulait faire de l’aéroport de Toulouse, par ailleurs très rentable et considéré comme bien géré, une seconde porte d’entrée de la Chine en France. Prenant le contrepied des déclarations du Président du Conseil économique et social régional, Jean-Louis Chauzy, pour lequel la vente de la société d’exploitation de l’aéroport est une erreur stratégique, Emmanuel Macron estime que le nouvel actionnaire va stimuler le développement régional. Ce, non seulement  en accroissant les flux de passagers transitant par Toulouse, mais en stimulant peut-être les échanges avec les universités chinoises et ceux entre les PME régionales et leurs homologues de l’empire du Milieu. Appel serait même fait au consortium vainqueur pour qu’il s’implique dans plusieurs projets métropolitains (le futur parc des expositions, la troisième ligne de métro, la future gare TGV  de Toulouse, etc.)…

C’est probablement parce qu’ils ne sont pleinement convaincus de la qualité de l’implication ultérieure du consortium chinois que les collectivités locales et la CCI de Toulouse, actionnaires actuels de la société d’exploitation à hauteur de 5% pour chaque collectivité locale (Conseil Régional, département, Métropole toulousaine) et 25% pour la CCI, se sont félicitées de ce que l’Etat envisage de leur céder les 10% du capital qu’il détient encore alors que le consortium chinois, de son côté, vendrait 16,9% du capital (environ le tiers donc des parts acquises) à un investisseur français, type Caisse des Dépôts, EDF Invest ou Crédit Agricole Predica. Au final, le consortium chinois détiendrait ainsi 33,3% des parts et les acteurs institutionnels français (les trois collectivités locales, la CCI et le nouvel investisseur), 66,9%.

Si le scénario que nous venons de décrire est mis en œuvre (vente des parts restantes de l’Etat aux collectivités locales et revente du tiers des pars acquises par le consortium chinois à un investisseur institutionnel français), on pourra sans doute estimer que le pire aura été évité. A la faveur du désengagement de l’Etat, la société d’exploitation de l’aéroport de Toulouse Blagnac (à ne pas confondre avec l’aéroport lui-même et ses pistes) ne passera pas sous contrôle majoritaire étranger. Néanmoins une telle vente était-elle indispensable ? Le meilleur choix pour le développement de la région toulousaine passe-t-il aujourd’hui par l’entrée très significative d’un consortium chinois dans le capital d’une société d’exploitation dont les prérogatives sont loin d’être négligeables ? Quelle sera la politique des nouveaux actionnaires s’agissant des conditions d’attractivité de l’aéroport, notamment vers les compagnies aériennes low cost ? On a peine à penser que le consortium chinois ne cherchera pas à attirer des compagnies pratiquant la guerre des tarifs.

Après avoir cédé la majeure partie du port du Pirée aux Chinois (lesquels se sont empressés d’y installer une zone de droit dérogatoire au droit du travail) et vendu déjà quelques îles comme le lui avait suggéré un magazine allemand. la Grèce a également entrepris de vendre ses aéroports régionaux. Simple coïncidence avec la mise en vente des aéroports régionaux de l’Hexagone ?

Le feuilleton de la vente des parts de l’Etat dans la société d’exploitation de l’aéroport de Toulouse et celle d’autres aéroports régionaux ne fait que commencer… L’issue de ce feuilleton dépendra très largement de l’implication des élus et, plus encore, des populations concernées qui devraient considérer que ces outils de développement régional leur appartiennent et ont été construits avec leur travail et leur épargne.

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