Un rappel chronologique sur les dernières journées écoulées permet de comprendre comment on est passé de la perspective d’un accord au désormais possible Grexit. Le rôle de l’Allemagne dans ce qui s’apparente à une folle dégringolade est mis en évidence, certains acteurs-clés dans ce pays ayant une responsabilité particulière dans un processus qui risque de remettre en cause la zone Euro. La question de la dette concentre tous les enjeux désormais.

1.  Comment est-on passé de la perspective d’un accord au possible Grexit ?

Jeudi, 9 juillet, Athènes transmet ses propositions qui sont, en résumé, les suivantes :

Une réforme de la TVA : Les nouvelles propositions acceptent un taux normal de TVA à 23 %, notamment dans la restauration (qui jusqu’ici était à 13 %). Un taux réduit à 13 % serait maintenu pour les produits de base, l'électricité et les hôtels, et à 6 % pour les médicaments, livres et places de théâtre.

Une réforme des retraites : Athènes propose de réduire les départs anticipés. Concernant l'âge du départ à la retraite, il est fixé à 67 ans ou 62 ans avec 40 ans de travail et sera relevé graduellement d'ici à 2022. Longtemps opposé à la suppression de l’EKAS, une allocation complémentaire pour les petites retraites, le gouvernement accepte de la réduire progressivement jusqu’à ce qu’elle disparaisse en 2019.

Une fiscalité accrue : Le gouvernement grec accepte de limiter la hausse de la taxe sur les sociétés de 26 à 28 % comme le souhaitent les créanciers, renonçant à la porter à 29 %. Les propositions prévoient également de relever immédiatement les taxes sur les produits de luxe et la publicité à la télévision.  Le gouvernement propose la suppression des avantages fiscaux pour les îles (soit la réduction de 30 % de la TVA appliquée depuis plusieurs années), à commencer par les îles les plus riches et touristiques, comme le souhaitaient les créanciers. Cette suppression va commencer en octobre et sera faite graduellement pour s'achever d'ici la fin 2016.

La relance des privatisations : Les privatisations vont être relancées. Les aéroports régionaux et les ports du Pirée et de Thessalonique sont directement concernés. Lors de son arrivée au pourvoir Alexis Tsipras avait gelé celles-ci.

Des coupes dans le budget de la défense : La Grèce propose de tailler dans le budget de sa défense, avec des coupes de 300 millions d'euros en deux ans. Il s'agit d'économiser 100 millions d'euros en 2015 et 200 millions d'euros en 2016.

L’ensemble des mesures proposées va dans le sens des attentes exprimées à plusieurs reprises par les créanciers de la Grèce et prend largement à rebrousse-poil les électeurs grecs lesquels se sont exprimés le 5 juillet par referendum et ont rejeté à plus de 60%, comme le leur recommandait alors le gouvernement, des mesures d’austérité pourtant présentées par ce même gouvernement quatre jours plus tard.

Comment expliquer un tel changement de cap (approuvé par la majeure partie des députés de Syriza mais aussi par la droite grecque lors du vote par le Parlement grec dans la nuit du 10 au 11 juillet) que certains ont pu considérer –non sans de solides arguments- comme une "capitulation" ?

La réponse tient dans le pari que semble faire le gouvernement grec dans le retour possible et ô combien nécessaire de la croissance dans le pays si le fardeau de la dette est allégé. Le PIB pourrait en effet reculer de 2 % à 4 % en 2015, comparé à une prévision de 0,5 % de croissance, début 2015.

Ainsi, en échange des nouveaux efforts consentis, qui devraient permettre 13 milliards d’euros d’économie sur trois ans, Athènes (qui n’a rien reçu depuis août 2014) réclame un financement de 53,5 milliards d'euros pour couvrir les obligations liées à sa dette jusqu'en 2018 (roulement de la dette). Le gouvernement grec veut aussi que ses créanciers revoient les objectifs en matière d'excédent primaire pour les quatre prochaines années et un "reprofilage" de la dette à long terme.

Selon le texte des propositions publié par le gouvernement grec, la Grèce souhaite une solution "pour régler" son énorme dette publique, à 180 % du PIB, ainsi qu'un "paquet de 35 milliards d’euros" consacré à la croissance.

Dans l’esprit du gouvernement grec, les deux volets réformes ou concessions et allégement de la contrainte financière sont inséparables. Adopter les premières sans allégements du fardeau de la dette est, en effet, un non-sens.

Vendredi, 10 juillet : des propositions quasi-plébiscitées

 Les créanciers de la Grèce (UE, BCE, FMI), examinant la nouvelle proposition soumise par le gouvernement d'Alexis Tsipras, la jugent "positive", y voyant "une base de négociation" en vue d'un troisième plan d'aide d'un montant de 74 milliards d'euros.

Le président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, déclare qu'une "décision majeure" pourrait être prise par les ministres des Finances de la zone euro lors d'une réunion d'urgence dès samedi, après que la Grèce eut soumis de nouvelles propositions pour pouvoir bénéficier d'une aide d'urgence.

S'exprimant avant un conseil des ministres du gouvernement néerlandais, Dijsselbloem n'a pas été plus précis mais a dit que le dernier document fourni par la Grèce était un "texte des plus approfondis".

Les marchés européens étaient en ébullition ce jour en début d’après-midi, avec un bond des Bourses et de l’euro, les investisseurs se montrant optimistes sur les chances d’un accord entre la Grèce et les Européens après plusieurs jours d’incertitude.

«La probabilité d’un accord entre la Grèce et ses créanciers vient d’augmenter sensiblement. C’est précisément ce que semblent refléter les investisseurs», résument les gérants chez Barclays Bourse.

A la clôture, les indices européens bondissent, la Bourse de Francfort ayant pris 2,90%, Paris 3,07%, Londres 1,39%, Madrid 3,08%, Milan 3,00% et Lisbonne 3,04%.

Les nouvelles propositions présentées par le gouvernement grec montrent sa volonté de rester dans la zone euro, estime le Président François Hollande lequel salue un programme "sérieux et crédible" et appele à une reprise des discussions "avec la volonté de conclure".

"Telle est la démarche de la France, tout faire pour qu'il y ait un bon accord, un accord respectueux des règles européennes, respectueux aussi des Grecs parce qu'ils ont depuis plusieurs années beaucoup souffert et en même temps ils doivent comprendre que les réformes sont indispensables", a encore dit François Hollande.

Samedi, 11 juillet : le revirement

"Il y a un gros problème de confiance, est-ce qu’on peut faire confiance au gouvernement grec pour qu’il fasse ce qu’ils promettent dans les prochaines semaines, mois ou années", a lancé le patron de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem,

Le ministre français des Finances, Michel Sapin, n’hésitant pas à prendre à contre-pied le Président de la République, laisse entendre que les créanciers vont demander un calendrier précis et serré des réformes: "Si on veut accord durable, il faut que les Grecs apportent des réponses sur quand ils vont décider, comment, à quel moment et à quel rythme".

Entre le 10 et le 11 juillet, les Allemands ont pris et fait connaître leur  position : le Grexit !

Angela Merkel et son entourage ont peu apprécié que François Hollande juge vendredi matin les propositions grecques de "sérieuses" et "crédibles". Berlin aurait sans doute préféré davantage de réserve de la part de l’Elysée. La chancelière aurait d’ailleurs téléphoné à François Hollande. Son entourage ne confirme ni ne dément que la discussion ait été tendue comme l’indique la FAS (l’édition du dimanche du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung).

 "Nous allons avoir des négociations extrêmement difficiles". En ces termes le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a défini la mission de l'Eurogroupe qui se réunit ce samedi après-midi à Bruxelles. Une mise en garde qui refroidit largement les espoirs d'un accord entre la Grèce et ses créanciers, suscités par les nouvelles propositions du gouvernement d'Alexis Tsipras.

Connu pour être partisan d'une ligne très dure vis-à-vis d'Athènes, Wolfgang Schäuble indique que les propositions de réforme avancées par Athènes pour demander un nouveau plan de renflouement "sont loin d'être suffisantes" et ajoute, déclinant également le thème de la "confiance" qui devient un véritable "élément de langage", prêt à l’emploi pour être repris par certains medias : "Nous ne pouvons pas avoir confiance dans des promesses".

Le ministre allemand afin de lever tout doute sur ses préférences politiques (mais y en avait-il ?!) complète en ajoutant : "A la fin de l'année, nous avions un espoir" pour une reprise en Grèce "mais ces derniers mois, cet espoir a été réduit à néant d'une manière incroyable".

S’agissant des espoirs que les affidés de Monsieur Schäuble à Athènes ont pu susciter à Berlin, nous rappellerons au ministre mal outillé sans doute dans sa connaissance de l’économie que si le déficit public grec a bien été réduit, cela s’est fait par un incroyable écrasement de la dépense publique (notamment dans le domaine de l’éducation et de la santé) et par une hausse sans précédent de la pression fiscale sur les ménages (les moins fortunés en particulier lesquels consomment la majeure partie de leurs revenus : le taux de la TVA normale étant passé de 19% en 2009 à 23% en 2010). Quant au déficit commercial, c’est-à-dire la différence entre les importations et les exportations (différence très importante en Grèce du fait de l’extrême faiblesse des activités productives), celui-ci s’est bien contracté également…du fait de l’effondrement de la consommation et des investissements, corollaire du recul du PIB (-25% de janvier 2009 à janvier 2014) et de l’envolée du chômage (9,5% en 2009, 27,6% en 2014). Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler que le taux d’endettement de la Grèce (le ratio dette publique/PIB) a explosé passant de 109% en 2008 à 177% en 2014.

Le ministère des finances allemand a préparé une note, datée du 10 juillet, qui indique, à propos des dernières propositions grecques que celles-ci "font défaut dans un certain nombre de domaines de réforme primordiaux pour moderniser le pays, afin de favoriser la croissance économique à long terme et le développement durable. Parmi ces domaines, la réforme du marché du travail, celle du secteur public, les privatisations, le secteur bancaire, les réformes structurelles ne sont pas suffisants".

Le document allemand, dans la foulée, envisage deux hypothèses pour la Grèce : la première verrait Athènes améliorer rapidement ses projets de réformes et transférer des biens dont la vente rapporterait 50 milliards d'euros dans un fonds uniquement destiné au remboursement de la dette. Ce fonds serait un équivalent européen de ce qu’était la Treuhand, l’organisme chargé après la réunification allemande de privatiser les biens appartenant à la RDA. Ce fonds ne se situerait donc pas en Grèce mais à l’étranger pour s'assurer que les revenus des privatisations servent exclusivement au remboursement de la dette…et non à financer la nouvelle politique que le gouvernement grec veut ou voulait engager en faveur des démunis (le programme d’urgence humanitaire) ainsi qu’en soutien de la croissance et d’un nouveau modèle de développement. Cette "suggestion" est considérée par l’Allemagne comme une illustration des améliorations des réformes que devrait entériner le gouvernement grec pour se montrer "crédible"…

La seconde hypothèse retenue par le gouvernement allemand se traduirait par une suspension de la Grèce de la zone euro pendant au moins cinq ans, le temps pour elle de restructurer sa dette, le pays restant pendant cette période membre de l'Union européenne.

 "Au cas où la soutenabilité de la dette et les propositions de réformes ne seraient pas réalistes, il faudrait proposer à la Grèce une sortie temporaire de la zone euro, avec une possible restructuration de sa dette, si nécessaire dans un club de Paris [groupe de créanciers appelé à venir en aide aux pays endettés], dans les cinq prochaines années".

La note du ministère allemand des finances aurait en fait circulé à Bruxelles ces derniers jours et aurait été envoyée dans les pays membres de la zone euro mais n'a pas été évoquée durant l'Eurogroupe, assurent plusieurs sources proches des négociations. Selon les informations d’un grand journal du soir en France, cette note a toutefois été mise sur la table de l’Euroworking group, la réunion préparatoire à l’Eurogroupe.

"On ne peut pas décréter un Grexit, les traités ne prévoient pas l’abandon par un pays de l’euro. Mais on pourrait utiliser l’article 352 du traité de l’Union", explique une source européenne et cette source ajoute :

"Cet article prévoit l’adoption par le Conseil, statuant à l’unanimité sur proposition de la Commission et après approbation du Parlement européen, de mesures appropriées pour réaliser l’un des objectifs visés par les Traités, sans que ceux-ci n’aient prévu les pouvoirs d’action. On pourrait l’activer pour permettre à la BCE d’autoriser Athènes à émettre une autre monnaie que l’euro. L’avantage, c’est que la Grèce ne sortirait pas de la zone euro, et qu’on n’aurait pas l’impression que le caractère irréversible de l’euro a été entamé."

"C’est une vieille idée du professeur allemand Sinn qu’on ressort : une sortie sabbatique de la zone euro. Cela ne peut pas être pris au sérieux. Ce n’est pas faisable juridiquement, cela n’a pas de sens économique, et cela n’est pas en ligne avec la réalité politique" assure a contrario une source diplomatique à Bruxelles. "Le temps est venu maintenant pour des discussions sérieuses et des solutions, pas pour réactiver des thèses universitaires inappropriées" ajoute cette source.

Le dimanche 12 juillet, le piège fatal : accentuation des exigences concernant le volet réformes/concessions et séparation de ce volet de celui concernant l’allégement de la dette.

Le texte commun adopté par les ministres des finances de la zone euro conditionne l'ouverture de négociations sur un nouveau plan d'aide à trois points : "Un, l'adoption de lois d'ici au 15 juillet. Deux, des conditions dures sur, par exemple, les réformes du marché du travail ou des retraites, la TVA ou les impôts. Trois, des mesures sévères aussi sur, par exemple, les privatisations", a annoncé le ministre finlandais Alexander Stubb.

Le texte est désormais entre les mains des chefs d'Etat de la zone euro, réunis à Bruxelles pour parvenir à un accord.

Si les Grecs acceptent au final les conditions qui leur sont posées, la zone euro donnerait alors et alors seulement son feu vert à l'ouverture de nouvelles négociations entre Athènes et ses créanciers pour un troisième plan d'aide. Le piège se referme.

Le gouvernement grec a désormais le choix entre la capitulation et la rupture des négociations, ce second terme entraînant la très vraisemblable sortie de la zone euro.

Alors que le Grexit se rapproche dangereusement, le Président français, conscient des ravages sur son image dans l’opinion publique française et la gauche d’une sortie de la Grèce de la zone euro, excluait tout Grexit.

2. Trois personnages influents : Konrad, Sinn et l’inévitable Schäuble. Des clés de lecture pour comprendre la position allemande 

Les déclarations et les agissements de trois personnages particulièrement influents permettent de mieux comprendre la position adoptée par l’Allemagne ou plutôt, devrions-nous dire, le gouvernement allemand, tant il est vrai que nombreuses (mais insuffisantes) sont les voix en Allemagne qui estiment que le traitement de la question grecque est inappropriée.

Nous laisserons ainsi la parole à Kai A. Konrad puis à Hans-Werner Sinn avant de rappeler quelques souvenirs laissés par la longue carrière de W. Schäuble.

Itw de Kai A. Konrad, conseiller en chef du ministre allemand des Finances, parue dans DIE WELT le samedi 17 août 2013 (passages mis en italique par nous)

"Konrad : En réalité, les Grecs possèdent suffisamment de richesses pour pouvoir s’acquitter sans aide de leur dette. Mais ils refusent, ou se trouvent dans l’impossibilité, de prendre des décisions aliénant ces avoirs. De ce fait, un nouveau défaut constituerait sûrement une option.

Die Welt : Selon les estimations de la Bundesbank, la Grèce aura besoin début 2014 d’un troisième plan d’aide. Admettra-t-on alors enfin que ce pays est un puits sans fond ?

Konrad : Mais la Grèce est déjà un puits sans fond, personne n’ayant jamais prédéfini une limite à ce qu’elle peut engloutir. Le taux d’endettement grimpe, entre autres parce que l’économie du pays se réduit comme peau de chagrin. Ce qui n’empêche nullement la Troïka, c’est-à-dire l’UE, la BCE et le FMI, de continuer imperturbablement à publier pour ce pays les prévisions les plus déconnectées de la réalité.

Die Welt : Ne vaudrait-il pas mieux que la Grèce quitte l’euro, au moins temporairement ?

Konrad : Non. Le pays serait alors étranglé par sa dette extérieure. Si l’on veut en finir avec l’Union Monétaire, c’est par les pays du nord de la zone euro qu’il faut commencer. Et si on en arrive là, alors l’Allemagne doit quitter l’euro.

Die Welt : Il faudrait que l’Allemagne fasse pour la troisième fois exploser l’Europe ? Aucun gouvernement allemand ne s’y résoudra jamais.

Konrad : L’euro n’est pas l’Europe. C’est l’Europe, et non l’euro, qu’il s’agit de sauver ! Il est vrai que, pour des raisons politiques, l’Allemagne n’est pas en position de sortir la première. Mais les autres pays membres pourraient l’y contraindre. Ce vers quoi nous allons, c’est cela. Dans certains pays, les conditions économiques sont devenues proprement insupportables. Par surcroit, une certaine agitation politique s’y est fait jour. Et si l’Allemagne et quelques autres économies fortes quittaient la zone euro, la valeur de cette monnaie baisserait, permettant aux économies du Sud de recouvrer la santé."

Commentaires :

Lorsque Konrad déclare que "les Grecs possèdent suffisamment de richesses pour pouvoir s’acquitter sans aide de leur dette", il ouvre grand la voie des privatisations et autres cessions d’actifs. Cette voie débouche aujourd’hui sur la proposition allemande du 10 juillet consistant pour l’Etat grec à transférer des biens dont la vente rapporterait 50 milliards d'euros dans un fonds uniquement destiné au remboursement de la dette.

Sa prise de position distinguant l’euro et l’Europe suggère un fractionnement de l’Europe entre pays "forts" d’Europe du nord, regroupés autour de l’Allemagne, et pays d’Europe du sud. Les seconds ne pouvant se rétablir autrement que par une monnaie dévaluée. La question reste entière de savoir dans quelle zone se retrouverait la France. Hans-Werner Sinn lui répond…

Itw au journal de Hans-Werner Sinn au journal  Le Monde le 7 octobre 2014

"Président de l’IFO, l’institut de conjoncture de Munich, Hans-Werner Sinn est l’un des économistes les plus influents d’Allemagne et, l’un des plus critiques envers la zone euro. Il a publié en 2014 The Euro trap, Le piège de l’euro, aux presses universitaires d’Oxford.

La France est-elle l’homme malade de l’Europe ? (Question posée par le journaliste du Monde)

Disons qu’elle fait partie d’un groupe de pays malades, mais qu’elle n’est pas le plus mal au point d’entre eux. Néanmoins, comme les principaux clients des entreprises et les banques françaises sont au sud de la zone euro, son économie est aujourd’hui en péril.

S’agissant des achats de titres souverains par la BCE…

Certains programmes, comme le SMP (achat de titres souverains sur le marché secondaire) sont une forme à peine masquée de mutualisation des dettes, faisant courir un risque majeur aux contribuables européens. Cette politique est dirigiste et ne correspond pas au cadre d’une économie de marché. La BCE agit comme un prêteur en dernier ressort, comme la Réserve Fédérale [Fed] pour l’Etat fédéral américain. Cela ne relève pas de son mandat !

C’est un fait : les gouvernements qui prétendent aujourd’hui lancer des réformes en font trop peu, ils profitent surtout des largesses de la BCE pour se reposer sur leurs lauriers. Poursuivre dans cette voie nous conduira droit dans le mur.

Comment imaginez-vous le futur de l’Europe ? (Question posée par le journaliste du Monde)

Si elle adopte les bonnes solutions, avec une sortie temporaire des États qui le souhaitent, et une discipline budgétaire renforcée pour les autres, nous pourrions à terme, dans le scénario idéal, construire les États-Unis d’Europe, sur le modèle de la confédération Suisse. Il y aurait un vrai parlement élu par les citoyens, un budget commun, une union monétaire renforcée. Mais avant d’en arriver là, il faudra également bâtir une armée commune : historiquement, c’est par là qu’ont commencé toutes les confédérations étatiques, et c’est par là que nous aurions dû commencer."

Commentaire :

Sinn répond à la question de la position de la France dans la future Europe que l’un et l’autre appellent de leurs vœux : la France, par ses liens avec les pays du Sud, est entraînée vers eux…ce qui met son économie en péril.

Le Grexit est annoncé (une sortie temporaire des États qui le "souhaitent") ainsi que la condition pour ceux des Etats qui envisagent de faire partie de la Grande Suisse qu’il imagine : une discipline budgétaire sans faille.

Enfin le leitmotiv de la dette est clairement énoncé : la dette est une faute ("Schuld" en allemand, comme on le sait, signifiant aussi bien dette que faute).

Venons-en à présent à quelques rappels concernant W. Schäuble et sa longue carrière.

Le 26 juin dernier, le correspondant à Berlin d’un grand journal du soir français titrait "La Grèce, sujet de tension entre Angela Merkel et son ministre des finances" et  écrivait "On n’avait plus vu, ni entendu – ou alors beaucoup moins – Wolfgang Schäuble sur le dossier grec depuis quelques jours. Depuis le 1er juin grosso modo, quand Angela Merkel ne l’avait pas invité au mini-sommet sur la Grèce auquel participaient le président Hollande, Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE) et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne.

Mais, jeudi 25 juin, le ministre allemand des finances a fait un retour fracassant. A son arrivée à la réunion de l’Eurogroupe, à Bruxelles, il a refroidi l’atmosphère en déclarant que, loin de s’être rapprochées – comme l’assurait le commissaire européen à l’économie, Pierre Moscovici –, les positions du gouvernement grec et de ses créanciers dans les négociations sur les réformes à mettre en place en Grèce, étaient "encore plus éloignées" qu’auparavant. "Les Grecs ont plutôt fait des pas en arrière", a-t-il lancé.

Et le journaliste de rappeler que Madame Merkel et Monsieur Schäuble sont rivaux depuis plus de quinze ans : "Président de la CDU et confident de l’ancien chancelier, Helmut Kohl, M. Schäuble aurait dû succéder à son mentor si la jeune secrétaire générale de la CDU, Mme Merkel, n’avait pas profité des irrégularités commises durant la campagne de 1998 par M. Kohl pour prendre le pouvoir, en 2000. Depuis 2005, M. Schäuble doit se contenter d’être ministre – de l’intérieur (de 2005 à 2009) puis des finances – de celle qui fut sa dauphine. Mais ce pilier de la vie politique allemande sait à chaque fois se rendre indispensable…."

Les irrégularités évoquées par le journaliste concernent des pots de vin et autres rétrocommissions versés dans les années 1990 par un trafiquant d’armes, Karl-Heinz Schreiber. Une commission d’enquête avait ainsi été initiée laquelle avait auditionné Monsieur Schäuble. Le procureur de Berlin n’avait pu à l’époque réunir suffisamment de preuves et l’affaire fut déclarée close.

Commentaires :

Le grand argentier allemand aura, dans le passé, été mêlé à des affaires de corruption dont il est, heureusement pour lui, sorti blanchi à la différence de nombre de dirigeants de sociétés allemandes présentes en Grèce (Siemens, en particulier).

Les supposés "pas en arrière" faits par les Grecs sont plutôt des pas dans une direction que le ministre allemand des finances n’approuve pas.

Que les tensions entre le ministre des finances et la Chancelière soient supposées ou tactiques, ou bien réelles, nul doute qu’ils se retrouvent très largement pour refuser que soit traitée de manière positive la question de la dette grecque.

3. Grèce : pourquoi Angela Merkel refuse de parler de la dette grecque

Nous reprenons ici le titre et l’argumentation développée par un journaliste de la Tribune le 7 juillet, Romaric Godin.

Angela Merkel refuse de parler de la dette grecque. Pourquoi s’interroge le journaliste ? La chancelière refuse d'ouvrir le dossier, prise, selon lui, dans le piège de ses propres mensonges (..) et laisse à Alexis Tsipras le choix suivant : ou accepter un accord sans restructuration de la dette, c'est-à-dire trahir son mandat fraîchement renouvelé, ou se préparer au Grexit.

Car l'essentiel du problème qui déchire la zone euro réside bien, selon Romaric Godin, dans cette question de la dette. Une question sur laquelle la chancelière allemande refuse d'avancer. Pourquoi ? Parce que c'est le cœur du discours d'Angela Merkel aux Allemands depuis 2010 : l'aide à la Grèce ne coûtera rien aux contribuables allemands (…). Lorsque l'on s'est rendu compte que la situation devenait intenable, le discours sur le "manque de réformes de la Grèce" a pris le relais.

La chancelière a, selon R. Godin, tenu à son peuple des promesses impossibles. Elle a trompé les Allemands de deux manières. En prétendant, comme le relève le journaliste de la Tribune, que les Grecs pourront rembourser leurs dettes. Le niveau d'endettement de la Grèce (177 % du PIB) est intenable, le rythme des remboursements place le pays dans une obligation de dégager des excédents primaires qui asphyxient une économie déjà dévastée. Et elle a menti également en passant rapidement sur le véritable transfert de créances délestant les banques allemandes mais chargeant l’Etat, à l’image de ce que la France a fait également. L’Etat allemand est ainsi engagé directement et indirectement (via le Fonds européen de stabilité financière) à hauteur d’une soixantaine de milliards d’euros, l’exposition de l’Etat français étant de l’ordre d’une quarantaine de milliards.

Mais (…) pourquoi alors refuser d'en parler (de la dette) ? Tout simplement parce que accepter de restructurer une dette détenue par les contribuables de la zone euro mettrait à jour ce mensonge originel des dirigeants européens à ces mêmes contribuables : celui que la cavalerie financière mise en place en 2010 est intenable. La chancelière allemande a, selon le journaliste, fait prendre des risques inconsidérés à ses compatriotes et, aujourd'hui, sa seule ambition n'est que de le dissimuler derrière une diabolisation de la Grèce et un discours moral.

Si l’on suit le journaliste de la Tribune, Angela Merkel s'est prise à son propre piège (mais) nul en Europe n'a intérêt à voir la chancelière en difficulté politique. Surtout pas la France dont les élites redoutent par-dessus tout une sortie de l'Allemagne de la zone euro. Or, beaucoup craignent que sans le "bouclier" Angela Merkel, la première économie de la zone euro soit tenté de quitter l'UEM. Dès lors, il n'y a pas d'autres solutions que de tenir un discours d'une grande dureté à l'encontre de la Grèce (…)

Les créanciers européens font un calcul simple : affaiblir Angela Merkel, c'est prendre le risque d'une sortie de l'euro de l'Allemagne. Pour éviter cela, il faut absolument couvrir les mensonges proférés aux électeurs et aux contribuables de la zone euro depuis 2010. Comment ? En accablant la Grèce, en affirmant qu'elle est seule responsable de ses maux, qu'elle est irréformable et que son gouvernement est aux mains d'extrémistes démagogues (…).

Angela Merkel laisserait la Grèce sortir de la zone euro. Athènes procéderait alors logiquement à un défaut unilatéral. On aura donc ce défaut nécessaire, mais l'Allemagne ne l'aura pas voulu, ni provoqué. On poussera des cris d'orfraies pour la forme à Berlin, fustigeant ces "bolchéviques" qui volent les contribuables allemands. Ces derniers pourront alors payer la facture en étant persuadé que la chancelière a défendu jusqu'au bout leurs intérêt et que l'affaire est maintenant réglé par le Grexit.

Les faits collectés et les analyses du journaliste de la Tribune recoupent largement les orientations proposées par le conseiller de W. Schäuble, K.-A. Konrad et par l’influent Président de l’Institut de conjoncture IFO.

4. La dette, toujours la dette : comment en sortir, vraiment

Si la Grèce sort ou plutôt est sortie de la zone euro (la basse besogne étant alors sans doute assurée par la BCE qui couperait les crédits d’urgence aux banques grecques) alors on peut penser que ce n’est pas l’évocation d’un hypothétique retour de la Grèce après cinq années de Grexit qui la fera renoncer immédiatement à tout paiement de son énorme dette.

Les créanciers du pays devront alors trouver le moyen de compenser une énorme perte de créance.

Nul doute que le gouvernement grec pourra justifier de son refus de payer la dette dans ce contexte nouveau : article 103 de la Charte de l’ONU, poids de la dette illégitime tel que mis en évidence par la commission parlementaire sur la vérité de la dette.

Nul doute non plus que la question des réparations de guerre dues par l’Allemagne à la Grèce ne resurgira.

Nul doute enfin que des voix de plus en plus nombreuses pouvant porter loin rappelleront que l’Allemagne a largement bénéficié d’un traitement favorable de ses propres dettes, traitement qu’elle refuse aujourd’hui à la Grèce.

Ainsi, l’économiste Thomas Piketty a accordé une interview au quotidien allemand Die Zeit, le 27 juin dernier, dans laquelle il prend clairement partie pour une restructuration de la dette grecque, jugeant que maintenir les Grecs dans l’austérité est une solution intenable et injuste. Piketty estime que «les conservateurs, en particulier en Allemagne, sont sur le point de détruire l’Europe et l’idée européenne, tout ça à cause de leur ignorance choquante de l’histoire.» Et pour convaincre le lectorat allemand, il établit un parallèle entre la situation actuelle de la Grèce et celle de l’Allemagne soixante ans plus tôt: «Ce qui m’a frappé pendant que j’écrivais, c’est que l’Allemagne est vraiment le meilleur exemple d’un pays qui, au cours de l’histoire, n’a jamais remboursé sa dette extérieure, ni après la Première, ni après la Seconde Guerre mondiale.» Et plus loin, insistant: «L’Allemagne est LE pays qui n’a jamais remboursé ses dettes. Elle n’est pas légitime pour faire la leçon aux autres nations.» «L’Europe a été fondée sur le pardon de la dette et l’investissement dans le futur. Pas sur l’idée d’une pénitence infinie. Nous devons nous souvenir de cela.» «Nous ne pouvons demander à ce que les nouvelles générations doivent payer pendant des décennies pour les erreurs de leurs parents. Les Grecs ont fait, sans le moindre doute, de grosses erreurs.» Mais selon l’économiste, faire porter aujourd’hui le poids de la dette sur la jeune génération serait revenu hier à punir les jeunes générations allemandes des années d’après-guerre. Thomas Piketty propose une conférence européenne sur la dette, jugeant la restructuration des dettes non seulement grecques mais aussi d’autres États de l’Union, inévitable. Et déclare à Angela Merkel que «ceux qui veulent chasser la Grèce de l’Eurozone aujourd’hui finiront dans les poubelles de l’histoire».

Rappelons que durant les cinq interminables mois de pourparlers avec Athènes, les créanciers du pays – la Banque centrale européenne (BCE), la Commission de Bruxelles et le FMI mais aussi l’Allemagne et la France – ont refusé de mener de manière parallèle une discussion sur les réformes à mettre en œuvre en Grèce en échange de nouvelles tranches d’aides et une négociation sur l’allégement de ses conditions de refinancement. Les créanciers voulaient imposer les réformes, les leurs (maintien du cap de l’austérité, déréglementation, privatisation) et non celles sur la base desquelles Syriza avait gagné les élections. Puis discuter de la dette, une fois obtenue la garantie que les "bonnes réformes" (désignées le plus généralement sous le vocable de "réformes structurelles") seraient adoptées par le nouveau gouvernement grec.

Le FMI, à qui la Grèce doit encore 21,2 milliards d’euros, a troublé en quelque sorte le jeu, le 2 juillet, en publiant une note "faisant la vérité" sur les besoins financiers de la Grèce dans les années à venir et assurant que le pays avait besoin de 50 milliards d’euros d’aides supplémentaires d’ici à 2018 et d’un "allégement de sa dette de grande ampleur".

Nombre d’économistes et d’observateurs considèrent désormais, de concert avec leurs collègues du FMI, que la donne a changé en Grèce ces derniers mois. L’incertitude politique actuelle a gelé les investissements et la reprise économique. Et les remboursements opérés par le gouvernement grec ont vidé les caisses de l’Etat. Aujourd’hui, l’économie grecque est en passe de retomber en récession. "Il faut une restructuration de la dette aujourd’hui, pour prévenir le besoin, plus tard, d’une restructuration plus importante encore. C’est autant dans l’intérêt des créanciers que d’Athènes", relève l’économiste Ashoka Mody, du think tank bruxellois Bruegel, dans un billet posté le 4 juillet.

Alléger le poids de la dette sans l’annuler en convertissant la dette en certificats d’investissements. Telle est la proposition que nous avons faite il y a plusieurs semaines avec Jean-Philippe Robé et Robert Salais. Cette proposition, reprise dans la dernière livraison (juillet) du Monde Diplomatique, repose sur un changement radical de logiciel. Elle s’apparente à celle choisie dans le cas où une entreprise ne peut pas honorer ses créanciers. L’idée est donc de transformer la totalité de la dette en certificats d’investissement, assortis d’une forme de clause de retour à meilleure fortune. Dans ce qui est une proposition articulant résolution du problème de la dette, investissement et développement, l’Etat grec pourrait placer ses surplus budgétaires dans son économie au lieu de les consacrer au remboursement de sa dette. Quinze à vingt milliards d’euros par an pourraient ainsi être injectés dans l’économie hellénique. Destinés à redynamiser l’économie grecque, ces investissements "ciblés" seraient pilotés par des organismes bilatéraux franco-grec, germano-grec et consorts, qui auraient pour mission d’investir ces fonds dans des entreprises privées, des coopératives ou des infrastructures nouvelles ou déjà existantes. Les investisseurs (ex-créanciers) pourraient commencer à récupérer leur mise au bout de sept ans.

Si la Grèce ne parvenait pas à trouver des ressources propres suffisantes pour amorcer la pompe du dispositif, en d’autres termes si son excédent budgétaire restait limité ou si l’épargne nationale mobilisable était insuffisante, elle pourrait faire appel à de nouveaux investissements directs entrants à condition que ceux-ci s’inscrivent dans la perspective du programme de développement qu’elle aurait défini. Un rapatriement des capitaux grecs placés à l’étranger pourrait également être envisagé sous des conditions fiscales à définir dans le cadre d’une «amnistie productive».

Une option préférentielle d’achat accompagnerait le dispositif, option signifiant que les achats d’équipements opérés par les entités grecques s’orienteraient de manière privilégiée vers les entreprises des pays détenant les certificats d’investissement.

Une Europe plus solidaire pourrait ainsi naître sur les cendres d’un incendie que l’on aurait réussi à éteindre. Evidemment la sortie par le haut, pour tout le monde, consisterait à organiser, à terme, au niveau européen, un dispositif par lequel les pays à surplus seraient conduits (s’engageraient) à investir dans les pays à déficit. En d’autres termes, organiser dans la zone euro ce sur quoi Keynes avait insisté à Bretton Woods pour éviter les déflations contreparties des excédents structurels.

Gabriel Colletis

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