Conférences pour l'ADA et pour le GREP Toulouse, novembre/décembre 2011

La crise actuelle n'est évidemment pas une crise grecque ou qui serait née en Grèce et qui se serait propagée ensuite à la zone Euro que la Grèce aurait en quelque sorte contaminée (on parle souvent de contagion).

C'est une crise mondiale, européenne, grecque.

La crise comporte des traits communs à l'ensemble des pays. C'est aussi une crise transversale : la crise d'un système : celui du capitalisme financiarisé. Chaque pays, bien sûr, subit ses crises en fonction de son histoire, ses institutions.

 

PLAN :

  1. "import
ée" et instrumentalisée, en partie une crise intérieure.

Le lien entre les deux crises, la crise intérieure, liée aux spécificités de la Grèce, et la crise importée (et instrumentalisée) s'effectue par des "vecteurs de transmission".

 

Une crise intérieure liée aux spécificités du contexte grec : spécificités économiques et institutionnelles

1.1. Des spécificités économiques

 

La faiblesse de l'industrie : les effectifs employés par l'industrie grecque représentent environ 10% de l'emploi total dans ce pays (un peu moins de 20% au début des années 90). En Allemagne, ce pourcentage est de l'ordre de 30%, en France aux environ de 16-17%.

La Grèce ne dispose donc que d'une faible base industrielle, laquelle s'est sévèrement contractée depuis 10 ans (désindustrialisation)

 

Le résultat de cette faiblesse aggravée est un très important déficit extérieur qui représente environ 10% du Pib. À titre de comparaison, le déficit extérieur de la France représente environ 2% du Pib français.

Dit autrement, les Grecs consomment beaucoup de produits qu'ils doivent importer (des biens de consommation aux achats d'armes…ces derniers représentant 4% du Pib) sans parvenir à exporter de façon significative.

 

L'excédent constaté dans les services (principalement le tourisme) ne suffit pas ou plus pour équilibrer le solde de la "balance courante".

Ce solde intègre, en effet, les intérêts nets sur la dette extérieure (160% du Pib) qui n'ont cessé de croître représentant aujourd'hui environ 7.5% du Pib.

En d'autres termes, d'un côté un excédent des services (tourisme), de l'autre un déficit important de la balance commerciale et des intérêts nets croissants sur la dette.

 

Sur le plan financier, la Grèce a longtemps bénéficié d'aides européennes (différents Fonds, dont le Fonds FEDER) conséquentes. Mais celles-ci ont décru dans la dernière période

La part de l'aide européenne dans le budget de l'État grec est passée de 1.3% en 1981 (1979, signature du traité d'adhésion de la Grèce à la CEE) à 8.5% en 1985 (multipliée par plus de 6 en une demi-décennie).

Depuis la fin des années 1990, avec l'élargissement de l'Union économique, les montants reçus au titre des Fonds européens ont cependant considérablement diminué.

Ceux-ci représentaient 4.2% du Pib en 1999 et ne représentent plus que 2.5% en 2010.

 

La diminution de l'aide européenne attribuée sur le budget des Fonds structurels explique en partie l'appel croissant de l'État grec aux marchés financiers.

La dette publique grecque, déjà assez élevée au début des années 2000 (environ 100% du Pib contre 60% "autorisés" par le traité de Maastricht), a fortement progressé depuis (160% du Pib aujourd'hui) du fait du coût des Jeux Olympiques mais aussi comme conséquence de déficits publics croissants couverts par l'emprunt.

Déficits aggravés par une récession qui dure depuis 4 ans.

 

Au final, le tableau économique et social est plutôt sombre :

Un taux de chômage très élevé, surtout parmi les jeunes : près de 20%, et plus de 40% des 15-29 ans

Une population angoissée devant l'avenir, un taux de suicide inquiétant

Une croissance économique en berne

Un important déficit extérieur doublé d'un déficit des finances publiques (déficits jumeaux)

Une dette importante, aggravée par la récession et le coût élevé des emprunts.

 

1.2. Des spécificités institutionnelles

 

Les économistes ou les sociologues ont coutume de considérer des institutions formelles –les organisations- et des institutions informelles, qui relèvent de la culture et des usages.

Les institutions constituent ce qui permet à une société d'exister et de fonctionner. Elles produisent des normes, des valeurs et assurent le lien social.

La faiblesse ou la dégradation des institutions en temps de crise est synonyme de tensions sociales exacerbées, de perte de repère anxiogène (l'état de santé des Grecs, le taux de suicide en forte progression en témoignent), de difficulté à maintenir ou renouveler les compromis constitutifs du fonctionnement d'une société.

 

Parmi les institutions grecques, deux institutions jouent un rôle déterminant : la famille et l'Église. Ce rôle est ambivalent, affaire de contexte.

La famille joue, en Grèce, un rôle essentiel, à la fois protecteur (on le voit aujourd'hui avec le retour ou le maintien de nombreux jeunes dans leur famille du fait de la crise) et relai d'un certain contrôle de la norme sociale.

Cette norme promeut davantage l'individu que le groupe et nombre d'observateurs se sont accordés pour dire que la Grèce était composée de 10 (11) millions d'individualités.

Nous reviendrons sur ce point.

 

L'Église joue également un rôle important avec une coupure sans doute plus forte qu'ailleurs entre le clergé (les popes) qui vit avec le peuple et le haut-clergé, très institutionnalisé.

Comme cela est à présent connu, l'Église grecque ne participe que très modérément à l'effort fiscal alors qu'il s'agit du premier propriétaire immobilier de Grèce.

 

Mais ici, nous voudrions insister davantage sur deux autres spécificités institutionnelles de la société grecque : la faiblesse de l'État et la difficulté à faire prévaloir le bien commun et le bien public.

 

La faiblesse de l'État est sans doute le legs le plus lourd de l'époque ottomane et de la période qui a suivi l'accès à l'indépendance (à partir de 1821).

Cette période a vu le jeune État grec être totalement manipulé par les grandes puissances (Angleterre, France, Bavière, Russie) qui ont contribué à l'aider à secouer le joug ottoman mais qui l'ont traité en État mineur.

L'État grec, avec un effectif pléthorique du au clientélisme, n'aura jamais réussi à mettre en place une administration fiscale digne de ce nom. De nombreux repères d'un État de droit n'existent pas en Grèce ou existent dans un état de forte désorganisation. On pense ici au cadastre, inexistant dans certaines régions ou existant dans d'autres, mais de façon très approximative, ce qui explique sans doute les très nombreux litiges concernant la propriété immobilière.

Les services publics sont connus pour leurs graves disfonctionnements et insuffisances, voire la corruption qui y règne.

Le système politique grec est marqué non seulement par le clientélisme mais aussi le poids des grandes familles. Plus grave cependant, la classe politique grecque semble incapable de faire émerger des solutions répondant à la gravité de la crise et semble s'être coupée du peuple (comme dans de nombreux autres pays, y compris les pays considérés comme démocratiques).

 

Le rapport des Grecs à la chose publique et aux biens communs est, comme nous l'avons dit, un rapport souvent dégradé. La collecte de l'impôt est difficile non seulement en raison de l'état de faible organisation de l'administration fiscale mais aussi parce que les Grecs, prenant prétexte de la corruption et de la déficience des services publics, sont réticents à payer l'impôt.

Or sans impôt, comment envisager des services publics de qualité et comment assurer la nécessaire redistribution synonyme de plus grande équité ?

De ce point de vue, la protection des armateurs grecs par la Constitution du pays s'exprime par le fait que ceux-ci sont exemptés du paiement de l'impôt sur les bénéfices. Les armateurs peuvent alors jouer le rôle "d'évergètes". Les évergètes sont des bienfaiteurs qui décident librement de leurs dons. Plutôt que d'avoir à payer l'impôt de la république (ou de la démocratie), les armateurs grecs préfèrent décider par eux-mêmes d'acheter des ambulances, financer un hôpital ou une école.

L'Église ne paie donc pas d'impôt, les armateurs non plus alors qu'il s'agit de deux des principaux détenteurs du patrimoine grec.

Dans une conférence antérieure, nous avons pu dire que si certains Grecs étaient riches, voire très riches, la Grèce, elle, était pauvre.

 

Mais le rapport le plus dégradé au bien commun concerne le rapport à la nature. La pollution en Grèce est une des plus importantes d'Europe pour ce qui est des déchets ménagers. Il est fréquent de voir des plages sales, des bords de route souillés, des lacs en train de mourir, des décharges sauvages dans des lieux où la nature est à la fois belle et fragile.

Nous n'évoquerons pas les terribles incendies qui se sont produits il y a deux ans et qui condensent la plupart des problèmes : terres abandonnées et laissées en friche, contestations sur la propriété, manque de moyens de lutte contre les incendies, désorganisation, recul de l'esprit civique.

 

Dans l'inventaire des institutions que nous venons de faire, nous aurions pu ajouter des institutions comme les banques, la sécurité sociale, le droit du travail…

Ce qui frappe, le dénominateur commun des observations que nous venons de faire est l'état d'extrême faiblesse des institutions grecques.

Nul doute que la faiblesse extrême des institutions grecques ainsi que l'anémie des capacités productives sont deux traits constitutifs de la profonde crise que traverse la société grecque en même temps qu'ils sont des vecteurs de transmission de la crise cette fois externe que la Grèce aura importée.

 

2. Une crise importée et instrumentalisée

 

La Grèce fait partie du monde capitaliste et, sur le plan institutionnel comme économique, elle est membre de la zone Euro.

Il ne fait pas de doute que combinée aux spécificités singulières de ce pays, la crise du monde capitaliste en général et celle de la zone Euro en particulier ont produit en Grèce un mélange particulièrement délétère (poison, en grec).

 

2.1.1 De quelle crise voulons-nous parler ?

 

Le thème est large et nous serons ici succincts par nécessité.

Plus large ou plus profonde qu'une crise des finances publiques, la crise actuelle du capitalisme est celle d'une rupture du pacte social.

Le passage de l'internationalisation à la mondialisation marque une rupture signifiant une mise en concurrence généralisée des travailleurs ainsi qu'une rémunération privilégiée des détenteurs du capital au détriment à la fois de l'investissement productif et des salaires.

Le compromis capital/travail noué après-guerre est rompu partout même si cela se fait dans des conditions particulières à chaque formation sociale nationale (en France, la désindexation des salaires sur les prix et les gains de productivité, mars 1983).

Les États restent du côté des intérêts dominants (capital financier, capital industriel) mais le destin de ceux-ci ne coïncide plus avec celui des Nations. La conséquence politique considérable de ce basculement est que les États, désormais, ne sont plus en capacité de promouvoir un projet national de développement.

Partout se multiplient les niches fiscales dont bénéficient principalement les grands groupes alors que la contribution de ceux-ci à la croissance et à la cohérence du tissu économique et industriel national devient de plus en plus ténue, voire devient négative (les groupes français comme américains sont en large partie responsables de la dégradation du commerce extérieur).

Partout le droit du travail est déconstruit, partout les salaires sont contenus ou baissent au nom de la compétitivité, objectif dissimulant (mal) celui de rentabilité.

Partout, les banques centrales et les États socialisent les pertes et privatisent les bénéfices, prenant le risque de dégrader considérablement la crédibilité de la monnaie et d'affecter durablement les comptes publics.

 

Non satisfaits d'avoir provoqué une crise d'une exceptionnelle gravité, les forces politiques et financières à la manœuvre en profitent pour opérer une grave régression sociale et démocratique.

Pour ce faire, ils prennent appui sur la nécessité de "rassurer les marchés financiers" (sic), faute de quoi le coût de la dette publique deviendrait exorbitant rendant impossible tout rétablissement des comptes de l'État considéré comme un préalable au retour de la croissance.

La séquence semble à présent bien rôdée, répété à satiété par moultes experts, journalistes et politiques : rassurer les marchés (ces éternels inquiets) en réduisant les déficits par une action sur les impôts (à la hausse) et sur les dépenses publiques (à la baisse).

L'État est appelé partout (par les marchés financiers, les agences de notation, de nombreux "experts", des journalistes avisés…tout un monde) à mettre en œuvre sans tarder davantage des plans d'austérité synonymes de baisse des salaires et des retraites (sans lien évident avec les déficits publics) et à privatiser ce qui peut l'être.

 

Enfin, en Europe, le pouvoir politique est cédé à des technocrates "apolitiques" en même temps que le mot de "gouvernance" revient sans cesse davantage pour signifier la mort progressive programmée des gouvernements nationaux.

On nous annonce une réforme des traités (qui semble devoir être décidée sans que les peuples n'aient leur mot à dire) dans le sens d'un plus grand fédéralisme qui passerait, notamment, par une mise sous contrôle des budgets nationaux qui seraient d'abord examinés par les instances européennes avant d'être débattus par les représentations nationales. On nous annonce aussi des sanctions contre les États qui ne respecteraient pas les règles de discipline budgétaire…

 

2.1.2 La crise du capitalisme importée en Grèce

 

Le premier plan d'austérité adopté en Grèce l'est au lendemain des élections remportées par le Pasok (Parti socialiste grec).

En l'espace de quelques jours, le peuple grec doit constater, médusé, la mue conduisant à abandonner toute référence à un programme appelant au progrès social pour une politique considérant que la baisse des salaires et celle des retraites est un impératif.

Les Grecs apprennent que la situation de leur pays serait nettement plus grave que celle décrite jusque-là. Les déséquilibres des comptes publics sont réévalués, la croissance dévaluée.

 

Les Grecs ont donc triché avec leurs comptes…mais ils ne l'ont pas fait seuls.

Il est inexact de dire que les institutions européennes et internationales ignoraient les manipulations des comptes publics et des comptes nationaux. Mieux ou pire, elles ont été des acteurs majeurs de ces manipulations.

Sans chercher à stigmatiser des personnes, il est difficile de ce point de vue d'oublier que le nouveau patron du Saint-Siège européen de la finance, la BCE, Mario Draghi, supposé surprendre par sa rigueur et sa rapidité d'esprit, entre 2002 et 2005, a été au service de Goldman Sachs. Plus précisément, il était "vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraines". Il a donc assuré le suivi du contrat grec de cette banque vendu au gouvernement socialiste Simitis consistant en un swap en devises permettant à la Grèce de se protéger des risques de change en transformant en Euros la dette initiale émise en dollars. "L'astuce" a permis à la Grèce d'inscrire cette nouvelle dette en Euros dans son hors-bilan et de la faire, momentanément, disparaître...

Non content d'avoir contribué à ce maquillage des comptes, Mario Draghi l'a, à l'époque, conceptualisé en signant un article avec un prix Nobel d'économie, un certain Robert Merton que d'aucuns ont peut-être en mémoire. Dans cet article, le recours à ces pratiques légales de dissimulation de créances est décrit comme ayant pour but de "stabiliser les revenus de l'impôt et éviter la soudaine accumulation de dettes".

On peut se demander –en marge de cette conférence- comment des personnes ayant commis de tels actes peuvent aujourd'hui accéder à des fonctions aussi importantes que celle de gouverneur de la Banque centrale. Mais il est vrai que la BCE n'est pas la seule institution dans ce cas. Il suffit de penser aux responsables au plus haut niveau du FMI, les français DSK et Christine Lagarde (cette dernière ayant quelques ennuis liés à l'homme d'affaires, lui aussi particulièrement "astucieux", Bernard Tapie).

 

Les Grecs ont donc triché avec leurs comptes publics mais cela était parfaitement connu et ils ne l'ont pas fait seuls. Du reste, en Europe, qui ne triche pas avec ses comptes publics ?

Certainement pas l'Allemagne. Ce que les Allemands appellent le "Sondervermögen", un Fonds spécial, leur a permis depuis 2008 de comptabiliser des dizaines de milliards d'Euros déboursés ou offerts en garantie afin de relancer l'économie et sauver le secteur financier allemand…sans que ces sommes ne soient prises en compte dans le calcul du déficit public. Si ces sommes avaient été prises en compte, le déficit public allemand en 2009 aurait été non de 3.2% du Pib mais de 5.1%, soit un pourcentage proche de celui observé pour l'État français.

Autre erreur ou manipulation des comptes publics, début novembre, la dette allemande s'est allégée de plus de…55 milliards d'Euros suite à un "impair comptable". Une "bad bank" allemande (structure dite en France de "défaisance"), propriété de l'État, a cumulé 55 milliards d'erreurs de trésorerie, les comptables mandaté par l'État ayant, apparemment, confondu…addition et soustraction.

 

Accusés de s'être comportés en cigales ayant trop chanté, les Grecs sont donc sonnés…ou sommés de mettre en œuvre des mesures d'austérité drastiques.

Nous n'entrerons pas dans le détail des mesures adoptées dont il est apparu de plus en plus nettement, d'un plan d'austérité à l'autre, qu'elles étaient conçues et désormais contrôlées dans leur mise en œuvre par le FMI, la BCE et la Commission européenne (la "Troïka").

Ceci vaut aussi pour le projet de budget 2012 du nouveau gouvernement dont il a été dit par le ministre grec des finances que "les chiffres n'ont pas été élaborés par nous-mêmes mais par les partenaires institutionnels de la Grèce, avec une grande rigueur" (on peut leur faire confiance, surtout s'il s'agit du nouveau patron de la BCE, orfèvre en la matière)

 

Nous n'évoquerons pas non plus la réaction des dirigeants européens lorsque l'ex-premier ministre grec a envisagé un moment (avant de démissionner) un référendum dont la question aurait pu ou dû être non pas "souhaitez-vous ou non rester dans la zone Euro ?" mais "acceptez-vous ou non les mesures prévues par l'accord du 27 octobre ?" (mesures dont on rappellera qu'elles prévoient un effacement partiel de la dette privée grecque en l'échange de la mise en œuvre de mesures d'austérité, de privatisations et de dérégulation du marché du travail).

 

Qu'il s'agisse du rôle de la Troïka dans la conception et le contrôle des mesures prévues dans les plans d'austérité, ou de la réaction des dirigeants européens suite à l'annonce du referendum vite avorté, ce qui est frappant est le peu de cas fait de la souveraineté de la Grèce. Ceci s'explique par l'extrême faiblesse des protections institutionnelles que nous avons évoquées précédemment.

 

Au final, la crise du capitalisme importée en Grèce a deux composantes essentielles :

- La mise en œuvre d'une doxa économique qui prétend sortir de la crise en la faisant payer à ceux qui la subissent, sans issue possible sur le plan social comme économique puisque l'austérité aggravée enfonce le pays dans la dépression rendant impossible l'objectif énoncé de rétablissement des finances publiques

- L'asservissement du pays par le service d'une dette sans cesse plus lourde. Si les besoins de financement de la Grèce, en principe, ne passent plus par les marchés financiers étant assurés par les aides européennes et le FMI, on remarque néanmoins que le rendement des emprunts à 10 ans de l'État grec a atteint plus de 16% contre moins de 2% pour les emprunts de l'État allemand.

 

Puisque le levier idéologique grâce auquel le cours régressif de la politique économique et sociale a été justifié, s'est appuyé sur l'objet que constituent la dette et les déficits, nous les évoquons à présent dans les termes qui sont ceux fréquemment employés du "risque de contagion".

 

 

3. Un risque de "contagion" ?

 

Avec 2% du Pib européen, la Grèce serait en mesure de faire vaciller l'édifice européen…

La thèse d'une Grèce "laboratoire" exploratoire me semblerait plus convaincante.

 

L'image de la contagion est celle d'un virus qui naît quelque part puis se propage.

Mais quel virus est né en Grèce, autre, bien sûr, que celui de la démocratie ?

Certainement ni celui des déficits ni celui de la dette.

 

Plutôt que de contagion, j'utiliserai une autre image : celle de la "boule de neige".

Les États qui sont en récession (cas de la Grèce depuis 4 ans) ou en faible croissance (cas des autres pays européens, dont la France et l'Allemagne bientôt) et qui sont confrontés à une remontée de leurs taux d'intérêt (la Grèce…la France aussi, désormais) doivent se refinancer de plus en plus cher…si bien que le service de leur dette grève de plus en plus leur budget.

Ils semblent alors contraints de baisser leurs dépenses et/ou de relever leurs impôts (TVA, par exemple)…ce qui pèse sur l'activité économique =>spirale régressive.

 

Faible croissance + remontée des taux =>service de la dette plus coûteux => déficit croissant => hausse des impôts et/ou baisse de la dépense publique => récession…

 

Ce qui est arrivé à la Grèce –cette spirale récessive- était parfaitement prévisible (je l'ai indiqué dès le premier plan proposé par Papandreou, vérification aisée sur mon blog).

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, cela se produira en France…sauf si le peuple de ce pays dénonce cette impasse perverse qu'on cherche à lui imposer

 

La question est, alors, la suivante : puisqu'il s'agit d'une impasse, pourquoi les gouvernements persévérèrent-ils donc dans cette voie ?

 

Parce que cette machinerie est une machinerie contre les peuples et contre la démocratie.

Sous prétexte de diminuer les déficits, on enclenche ou on aggrave en le sachant une récession et on accentue l'endettement, ce qui permet de légitimer :

- La baisse des salaires (des fonctionnaires d'abord puis ceux du privé, au nom de la compétitivité) et celle des retraites

- La décodification du droit du travail

- Les privatisations

- Le saut vers une Europe fédérale, tournant le dos à la démocratie (une gouvernance par les chiffres plutôt que des gouvernements responsables devant les peuples).

 

4. Que faire ?

 

Sortir ou non de la zone Euro ?

Faire ou non défaut ?

Ce sont des questions immédiates que l'on ne peut éluder.

Répondre à ces questions est une nécessité mais la pertinence de la réponse apportée dépend de la façon dont elle s'insère dans une perspective d'ensemble.

En d'autres termes, la réponse n'a de sens que si elle est une composante d'un projet global, inscrit ou phasé dans le temps.

 

Il est sûr que l'appartenance à la zone Euro, après avoir produit bien des facilités, produit aujourd'hui des contraintes qui ne sont que trop évidentes.

La tentation est grande de répondre par la positive aux deux questions :

- Sortir de la zone Euro donc

- Et faire défaut.

 

L'exemple argentin est ici souvent mobilisé.

Comme la Grèce, l'Argentine a connu les éléments suivants :

- Dévaluation impossible (arrimage au dollar)

- Explosion des déficits publics

- Spirale récessive

- Intervention du FMI…

Et, en effet, l'Argentine a massivement dévalué sa monnaie (le peso est détaché du dollar) et le pays se déclare en défaut…

 

Alors ? Suivre l'exemple argentin ?

Il faut aussi examiner les différences Argentine/Grèce :

L'Argentine, avant cette double rupture :

- A connu une croissance exceptionnellement forte pendant près de 10 ans

- Disposait d'un secteur exportateur agricole très puissant

- Et souffrait d'une situation d'hyperinflation : 5000% à la fin des années 80 !

- Ne faisait pas partie d'une Union économique et monétaire (disposait donc encore de sa monnaie nationale, même si celle-ci était très dévalorisée).

 

Le principal obstacle à une sortie de la zone Euro pour la Grèce ne me semble pas être financier, dès lors que serait déclaré un défaut de paiement.

Certes, l'État grec ne recevrait plus les aides qu'il reçoit ou que ses banques reçoivent.

Mais l'État grec non seulement doit les rembourser mais il doit s'acquitter d'une charge écrasante de la dette (7.5% du Pib).

Précisons aussi que les plans d'aide successifs (chèrement payés en termes de "contreparties") ont surtout permis à Athènes d'honorer ses paiements pour préserver le système financier.

Est-ce le seul objectif d'un gouvernement ?

 

 

 

Le vrai problème nous semble être ailleurs.

La sortie de la zone Euro signifie le retour de la drachme. La nouvelle drachme serait sans doute immédiatement fortement dépréciée par rapport à l'Euro et au dollar…

Ce qui entraînera ou entraînerait une très forte augmentation du prix de tous les produits que la Grèce importe.

Or une part de ces produits est difficilement compressible car les Grecs en ont besoin et ils ne les produisent pas ou plus.

La désindustrialisation de la Grèce va alors révéler sa principale conséquence, sa principale expression : l'appauvrissement du pays.

 

Que faire alors ?

La réponse doit être inscrite dans le temps, doit comporter des étapes.

Les mesures d'urgence et de moyen terme ne doivent pas être mises sur le même plan que les mesures de long terme.

 

"La parole de la France a été donnée. La France doit respecter ses engagements internationaux", nous a-t-on dit.

 

On connaît la suite : un plan de rigueur en 82, la désindexation en 83 puis l'austérité salariale sans fin depuis.

 

Mutatis mutandis, la dette et les déficits, l'appartenance de la France à la zone Euro, ces nouvelles formulations de la "contrainte extérieure" ont comme objectif de poser un verrou sur les aspirations à une vie meilleure.

 

Mutantis mutandis…sauf qu'entre temps, nous avons basculé dans un capitalisme financiarisé, c'est-à-dire un capitalisme à la fois dérégulé et autoritaire.

 

Le combat pour la démocratie est partout l'impératif premier.

Le fondamentalisme religieux, le retour ou le maintien de l'armée au pouvoir ne sont de bonne solution pour aucun pays du monde.

En Europe (en Italie, en Grèce), la désignation de gouvernements dirigés ou composés de "technocrates" n'ayant reçu aucun mandat électif est un manquement grave à la démocratie. Idem d'une gouvernance européenne renforcée par une modification des traités, fût-elle légitimée par la mascarade que constituerait l'élection du Président de la Commission européenne au suffrage universel.

 

Il paraît que les marchés (qui sont-ils ? quels individus les manipulent pour leur propre avantage ? comment ne pas faire le lien avec la croissance très forte des inégalités ?) s'inquiètent des perspectives de croissance de la France.

Eh bien rassurons-les non en recherchant les moyens artificiels de la croissance (endettement) mais en proposant un nouveau projet de développement.

 

 

Pour cela, en France comme en Grèce, nous devons :

- dénoncer le système actuel, les politiques qui le sous-tendent et l'idéologie qu'elles véhiculent (l'idéologie libérale et son modèle de base : le "consensus de Washington")

- Mais les dénonciations ne suffisent plus. Il convient de reconstruire nos institutions, notre démocratie et notre appareil productif.

- Le pouvoir appartient au peuple, s'il le décide ainsi.

 

 


[1] François Chesnais, Les dettes illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publiques, Raisons d'Agir, 2011

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Félicitations ! Exactement le type de travail que je suis bien incapable de faire. Sauf que, s'agissant de ce que l'on est fondé à appeler l' ''essentiel'', savoir ce que vous appelez ''les causes extérieures'' du drame grec, autrement dit ce qui fait qu'aujourd'hui, le capitalisme (et pas seulement la Grèce, et l'Espagne, et le Portugal, et l'Italie... mais aussi l'Europe, et... le monde !) est ''dans le mur'', vous ne dites rien. Dommage car on aurait (peut-être) appris de quelle manière vous voyez que le problème du chômage massif et ceux posés par l'inévitable mondialisation peuvent être traités.

Sur ces sujets, me permettez-vous de vous renvoyer à ce que moi je dis qui, me semble-t-il (c'est là où c'est intéressant), est assez différent de ce que vous dites (cf. mon blog, et en particulier mon billet du 04/08/2010 intitulé ''Que faire ?'', et tous les billets relatifs à la controverse ''mondialisation/démondialisation'', spécialement celui du 23/09/2011).

Bonne lecture ?

Jean Tramuset