Mouvement des gilets jaunes : et maintenant ?

Le mouvement des gilets jaunes doit-il cesser, comme l’attend le gouvernement, ou, au contraire, continuer, voire s’amplifier ? Ce mouvement a été très abondamment commenté, parfois analysé de manière très instructive, soulignant notamment ce que ce mouvement révèle du caractère devenu insupportable de la montée des inégalités. Que penser de ce que pourrait être la suite du mouvement ?

Deux événements récents marquent le contexte dans lequel se pose cette question cruciale à plus d’un titre.

Le premier est celui d’un nouvel attentat en France. Ce qui s’est produit à Strasbourg aurait pu tenter le gouvernement –qui n’en est, bien sûr, pas l’instigateur ou le commanditaire- d’utiliser cet évènement tragique pour décréter une limitation, voire une interdiction des rassemblements au nom de la sécurité. Il n’en a rien été. Le gouvernement préfère appeler à la « responsabilité des gilets jaunes ». Ceux-ci ont ainsi instamment été appelés à ne pas manifester le samedi 15 décembre.

Le second évènement est l’allocution présidentielle le 10 décembre. Suite à trois semaines d’une contestation sociale sans précédent, quelles sont les mesures « concrètes » qu’apporte le Président ? Mesures dont il a été dit qu’elles coûteraient 10 milliards d’euros et qu’elles risquaient, toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire sans nouvelle taxe ou baisse de la dépense publique), d’accroître –horreur absolue selon certains- d’un demi-point de PIB le déficit public.

Ces mesures se résument succinctement de la façon suivante : une augmentation de la prime d’activité de telle manière que les salariés qui touchent le SMIC voient leur revenu augmenter de 100 euros (« sans qu'il n'en coûte un seul euro de plus pour l'employeur », dixit le Président) ; une défiscalisation des heures supplémentaires ; l’annulation de la hausse de la CSG des retraités pour ceux d’entre eux qui touchent moins de 2000 euros par mois.

Le dénominateur commun à ces trois mesures est qu’elles ne rééquilibrent en rien le partage de la valeur ajoutée entre les salaires et les profits, et qu’elles ne contractent en rien les inégalités de répartition entre ménages (très) aisés et les autres. L’État va voir ses dépenses croître et ses recettes diminuer, ce qui creusera effectivement son déficit…que les Français devront financer.

L’impôt de solidarité sur la fortune –en l’occurrence la possession d’actifs financiers- n’est pas rétabli. Les entreprises, si elles sont appelées à verser « pour celles qui le peuvent » une prime de fin d’année, ne seront pas conduites à augmenter les salaires qu’elles versent.

Aucune mesure n’est annoncée pour le logement alors que la vétusté des immeubles dans certaines villes de France a malheureusement des conséquences parfois tragiques. Aucune mesure n’est annoncée pour la jeunesse et les familles, alors que les aides personnalisées au logement ont été abaissées. Aucune mesure pour protéger la nature n’est annoncée alors que la production de gaz à effet de serre continue de croître, ailleurs certes mais en France également.

Entre l’injonction à ne pas manifester suite à l’attentat tragique de Strasbourg et l’appel à suspendre le mouvement eu égard aux mesures annoncées par le Président Macron, quelle pourrait être la suite du mouvement ?

On aura compris que si l’attentat de Strasbourg a légitimement interrogé quant à l’opportunité de maintenir le mot d’ordre de manifestation le 15 décembre, les mesures annoncées par le Président de la République ne sont pas de nature à répondre aux attentes des gilets jaunes et, par conséquent, à produire la fin de ce mouvement tant espérée par certains.

Tout simplement parce que ces mesures ne font qu’aggraver les problèmes au lieu de les résoudre et qu’elles ne constituent, au mieux, que des digues très provisoires, alors que c’est une lame de fond qui déferle, lame contenue depuis bien longtemps.

Les attentes des gilets jaunes -dont on ne peut produire le détail ici- comportent assurément des zones d’ombre. Certaines portent la marque de mouvements xénophobes, notamment la mesure quelque peu simpliste pour ne pas dire caricaturale et dangereuse qui consisterait à raccompagner à la frontière les demandeurs d’asile politique déboutés. De même, il est difficile de ne pas se désolidariser quant à certains comportements de gilets jaunes qui prennent parfois à partie des automobilistes qui n’arborent pas un gilet jaune dans leur habitacle.

Mais la critique fréquente et qui pourrait être considérée comme plus substantielle est celle du caractère supposé hétéroclite des revendications : une liste « à la Prévert ».

Or, loin d’être hétéroclites, les revendications des gilets jaunes portent sur la plupart des composantes du fonctionnement d’un système qui a engendré un recul de la démocratie, un effondrement de l’industrie en France, une régression sociale généralisée et des atteintes sans précédent à l’environnement. Loin d’être irrationnel ou fou, ce système fonctionne à l’avantage exclusif des plus aisés, des plus riches, qui ont fait « sécession » comme l’a montré la fondation Jean-Jaurès.

Les revendications des gilets jaunes donnent les éléments d’un nouveau modèle de développement à la fois plus démocratique, plus social, et protégeant mieux la nature.

Ces revendications peuvent aussi servir à poser en des termes nouveaux le sens des activités économiques en repensant la place du travail, et celle de la finance. Elles suggèrent aussi que ces activités doivent être orientées pour répondre aux besoins fondamentaux.

Il manque certainement une trame à ces revendications, l’expression d’une perspective. C’est dans la conjonction du grand mouvement social que représentent les gilets jaunes, des apports des organisations syndicales et du mouvement associatif que peut naître cette perspective dont la France a tant besoin.

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