En Grèce comme ailleurs : l'alibi de la dette ?

 

Après avoir dépensé des centaines de milliards d'euros ou de dollars dans différents plans dits de « relance » de l'activité économique ainsi que, surtout, dans le soutien du système financier, tous les gouvernements, et pas seulement le gouvernement grec, semblent avoir désormais choisi la voie de la « sortie budgétaire ». Ce choix est estimé nécessaire afin de maîtriser les déficits alors même que le risque existe de produire un impact négatif sur une croissance restant très fragile.

Prenant quelque distance avec l'unanimisme ambiant, nous voulons donner suite aux observations et interrogations exprimées par Paul Krugman aux Etats-Unis ou Paul Jorion en France. Le premier n'hésite pas, en effet, à dénoncer « l'hystérie des déficits » (New York Times, 5 février) alors que le second s'interroge « la dette est-elle un boulet ou un prétexte ? » (Le Monde, 9 février), penchant plutôt pour la deuxième hypothèse.

En nous centrant sur le cas de la Grèce, nous évoquerons d'abord les maux dont souffre ce pays (1.), puis nous commenterons la nature des « doutes » que l'on prête aux marchés lorsque ceux-ci semblent s'effaroucher du niveau des déséquilibres des comptes publics de certains Etats (2.). Enfin nous examinerons les issues actuellement privilégiées, en Grèce comme ailleurs, pour réduire les déficits et restaurer la « confiance des marchés » (3).

Nous conclurons ce papier en évoquant une victoire espérée par certains, comme issue positive de la crise grecque, de la « construction européenne » dans le sens d'une plus grande intégration.

1. Les maux de la Grèce : un miroir déformant ?


La Grèce est un des quatre pays de la zone Euro que certains, dont la raillerie n'a d'égale que la vulgarité, auront désignés comme les « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) en raison de la dérive de leurs comptes publics assimilée à du laxisme.

La corruption et le développement d'une économie parallèle : des phénomènes à évaluer avec prudence et discernement
S'agissant de la Grèce, les déficits publics expriment en grande partie ce qui pourrait de façon superficielle être considéré comme une réticence à payer l'impôt, voire un « sport » national consistant à tricher devant les obligations fiscales. De façon plus précise, il est probable que ce pays souffre de divers maux liés entre eux, maux qui s'expriment par des pertes considérables de ressources fiscales. La Grèce souffre d'une corruption à tous les étages de la société et d'abord dans les milieux ayant l'accès le plus aisé aux ressources financières. Il souffre également d'une économie parallèle pratiquant, par définition, la fraude fiscale, mais qui est loin de s'arrêter aux seules professions comme les taxis ou les plombiers. De nombreux grecs, en raison de la faiblesse des salaires et du coût réel des études de leurs enfants (devant prendre des cours du soir en raison du délabrement de l'enseignement public) ou de celui de la santé (où règnent les dessous de table sous forme « d'enveloppes »), sont
obligés d'occuper deux emplois, l'un légal, l'autre, parfois, dans le secteur de l'économie parallèle. Ce cumul, loin d'être synonyme de grand confort, se traduit par des horaires de travail souvent bien supérieurs à ceux que l'on trouve dans les statistiques officielles. A l'heure où, en France, se multiplient les situations subies de double emploi, certains feraient mieux d'y penser à deux fois avant de critiquer ces « cumulards »...

Clientélisme et poids des familles dans la vie politique grecque

Le clientélisme, un autre mal qui ronge la vie publique grecque, est une sorte de caricature de la démocratie consistant à « faire plaisir » à ses amis ou à ses électeurs. Si l'accent est souvent mis sur les seconds, il convient de ne pas oublier les premiers. Les amis du pouvoir n'ont jamais été oubliés par celui-ci en Grèce et il ne s'agit pas vraiment des classes populaires. Les amis du pouvoir sont plutôt les armateurs, particulièrement puissants comme on le sait et qui transportent des marchandises dans des eaux qui ne sont pas toujours limpides, ou des gros
entrepreneurs du secteur du BTP bien servis grâce aux fonds structurels. Il y a là une grande constance de la politique grecque même si celle-ci ne diffère peut-être pas tant que cela de ce qui est observable sous d'autres latitudes lorsque l'on évoque l'influence des « lobbies » et autres groupes de pression. Le corollaire du clientélisme est la domination de la vie politique grecque par un nombre limité de familles qui se comportent en véritables propriétaires du système. Le père et le grand-père de l'actuel Premier ministre, Georges Papandréou, ont été
eux-mêmes, pendant de nombreuses années, Premiers ministres. Mais les Papandréou, classés à gauche, ne sont pas les seuls. A droite, et pour ne citer qu'un seul exemple correspondant, la famille Karamanlis a également produit deux Premiers ministres, dont le prédécesseur de Georges Papandréou, Kostas Karamanlis, battu aux dernières élections. Si ce phénomène n'est que 2) la frontière entre l'objectif de compétitivité et celui de rentabilité est poreuse et il n'est pas certain non plus que la baisse continue des cotisations sociales patronales ait davantage été guidée par l' objectif de compétitivité que par celui de rentabilité.

Conclusion : une victoire espérée de la construction européenne dans le sens

d'une plus grande intégration ?

Certains hommes politiques ou certaines institutions n'excluent pas une intervention du FMI qui ne serait pas uniquement « technique » (se limitant à des recommandations que nous avons évoquées) mais comporterait des prêts ou des garanties, sous conditions. Sans surprise, le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, a indiqué que son institution était la mieux armée pour sauver la Grèce de la tragédie financière.

En France, cette position aura reçu un écho favorable au ministère des Finances « soucieux de ménager les finances publiques européennes » (Le Monde, 11 février). En Allemagne où l'éventuel renflouement de la Grèce susciterait une forte opposition, le vice-chancellier aurait plaidé contre une aide financière des Européens et en faveur d'une intervention du FMI, de même qu'un ancien membre allemand du directoire de la BCE (Le Monde, 13 février).

Cette position n'est cependant pas apparemment majoritaire et l'on ne s'étonnera pas outre mesure que les dirigeants des principales institutions européennes (la Commission, l'Eurogroupe), MM. Barroso et Juncker, sans oublier le nouveau président de l'Union européenne, M. Van Rompuy, se soient déclarés peu favorables à une intervention financière du FMI, préférant une action concertée des Européens, le président de la BCE, M. Trichet
insistant pour sa part sur la nécessité pour les Grecs « d'assainir leurs finances ».

Action concertée des Etats ou promotion d'un « exercice européen » ?
L'action concertée des Européens pourrait, au delà de la déclaration politique de soutien à la Grèce, s'exprimer sous la forme d'une intervention financière directe de certains Etats, éventuellement coordonnée. Cette intervention pourrait consister en des prêts ou promesses de prêts ou encore être un rééchelonnement de la dette.

Un sauvetage communautaire étant interdit par les traités, l'accent est mis sur la « solidarité qui doit d'abord s'exprimer à travers la coordination des politiques économiques et budgétaires » (M. Barnier, commissaire européen au marché intérieur et aux services financiers, entretien avec le journal Le Monde, 10 février). Selon un scénario «catastrophe », les difficultés de la Grèce pourraient conduire, surtout si elles devaient se combiner avec
celles de l'Espagne et/ou du Portugal, à un démantèlement de l'Euro. Face à ce scénario, un conseiller de l'Elysée opposerait une attitude volontariste : « il n'y a pas de retour en arrière possible sur l'Euro. Les crises sont des accélérateurs de l'Histoire. Nous nous dirigeons vers un véritable gouvernement économique en Europe » (Le Monde, 10 février, « L'addition de dix années d'union monétaire sans gouvernement économique »). Dans son éditorial du 13 février, Le Monde titre, à propos de la crise de l'Euro et de la solidarité affichée par le Conseil
européen envers Athènes, « Bon pour l'Union » et juge « qu'un petit pas, au moins sémantique, est accompli dans la bonne direction : organiser un début de coordination des politiques budgétaires, face à la politique monétaire unique décidée par la Banque centrale européenne ». Des prises de position encore plus explicites sont repérables ici et là. A titre d'illustration, citons la conclusion d'un article du mensuel Alternatives économiques paru en
janvier dernier « Crise : la zone Euro peut-elle imploser ? » : « La gouvernance par les règles instituée par le pacte de stabilité a fait faillite. Sortir par le haut de cette situation suppose de bâtir une véritable gouvernance économique de l'Europe. Et de faire un pas de plus dans l'intégration européenne afin de la rendre plus légitime ». Et de suggérer une menace : « Sinon, il restera à sous-traiter la gestion des crises au FMI. Ce qui serait un échec politique majeur pour les Etats fondateurs de l'Euro ». Le Monde, citant le ministre allemand des Finances, écrit « Il ne serait pas illogique que l'Allemagne préfère une solution bilatérale, car un exercice européen changerait la nature de l'union monétaire, il impliquerait un contrôle plus fort qu'aujourd'hui sur les Etats membres, en d'autres termes il impliquerait, à terme, un nouveau transfert de souveraineté vers l'échelon européen, dans le domaine fiscal ». Et le journal de rappeler que « le domaine fiscal est le dernier grand domaine d'action où la souveraineté nationale reste entière » (Le Monde, 11 février). Citons enfin le même journal interrogeant le lendemain un économiste chez Natixis lequel lui déclare sans détour : « Il faut que l'Union invente des outils de contrôle et de surveillance. Les Allemands ont l'air un peu moins réticents à cet embryon de gouvernance économique que les Espagnols voudraient mettre en place durant leur présidence de l'Union. Profitons de la crise » (Le Monde, 12
février).

Mettre en évidence les choix et en débattre comme exigences de la démocratie
Nul doute donc que certaines forces politiques en Europe, à droite comme à gauche, espèrent tirer partie de la « crise grecque » pour pousser plus avant le projet d'une Europe plus intégrée, impliquant, par définition, de nouveaux transferts de souveraineté dans le domaine budgétaire et fiscal, voire un contrôle accru des Etats.

Ce projet mériterait d'être plus nettement mis en évidence et surtout débattu de façon démocratique.

« Profiter de la crise » pour faire avancer ce projet n'est pas la meilleure façon d'avancer dans le sens d'une Europe faite par les peuples et pour eux. On aurait pu espérer que l'échec du referendum en France sur le projet de Constitution européenne aurait permis d'éviter de telles tentations. Il semble qu'il n'en soit rien et que certains continuent de penser que l'Europe peut continuer de se construire de crise en crise, sans que les peuples ne s'expriment sur des projets dont ils devraient être les principaux artisans et bénéficiaires.

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